À un certain moment de sa vie, Jean sentit qu’il ne lui était plus nécessaire de vivre vite, d’accumuler les victoires d’étape sur une route sinueuse en perpétuelle ascension. Il prenait plaisir dorénavant à poser le sac au bord de cette route et à regarder passer les autres. Dès lors, amusé, il ne prit plus garde aux remarques de certains qui le reléguaient allégrement dans le clan des « has been » ; il s’en moqua, bel et bien.
Le sentiment de ne plus nager dans le courant porteur du grand fleuve lui était venu de la façon la plus sotte qui soit. Un après-midi ensoleillé, au travail. Il se rendit soudain compte qu’il cherchait sur son ordinateur des fonctionnalités qui avaient disparu depuis au moins dix ans, remplacées par d’autres, beaucoup plus efficaces. Lui-même les avait utilisées sans qu’elles aient encombré sa mémoire. Il avait oublié ces facilités récentes et tentait de recourir à des procédures plus anciennes qui lui étaient spontanément revenues en tête, par pur automatisme cérébral. Une remarque naïve lui échappa dans la circonstance (il fit allusion à une icône qui n’avait appartenu qu’aux tout premiers « Macindo », trente ans auparavant). Elle fit bien rire le responsable informatique qu’il avait, trop rapidement, appelé à sa rescousse.
Dès ce moment, sa position devint périlleuse au sein de la microsociété du travail. Ses collègues commencèrent par lui adresser des plaisanteries anodines qui chacune surlignaient son décalage temporel par rapport à l’état des usages technologiques. Il fit d’abord quelques efforts, il accepta les stages informatiques que la direction l’incita fermement à suivre, au nom du nécessaire et incessant progrès de la productivité. Mais la disqualification de Jean était engagée. « Il est fatigué », disait-on, « Jean n’est plus le même »… Ça en arrangeait plus d’un (plus d’une) !
Rapidement, Jean refusa de se rendre dans ces stages. Il en abhorrait la phraséologie productiviste, déblatérée par des formateurs à but hautement lucratif. Presque négligemment, Jean renonça à apprendre de nouveaux outils, sans douleur aucune, voire avec un léger soulagement… Tout cela était-il si fondamental, si nécessaire ? Ne pouvait-on vivre – et bien vivre – sans connaître les dernières trouvailles à la mode ? Sans, à tout prix, se vouloir « up-to-date »… « branché »… « yuppie »… Sans adopter comme parole évangélique « le contrôle de la qualité », les « contrats individuels d’objectifs », les « évaluations de compétences » sans compter la « validation des acquis d’expérience » (magnifique formule qui n’a jamais enrichi que les instituts de formation !), etc. ?
À partir de ce premier décalage, Jean vécut plus tranquille, plus apaisé, plus confiant, moins sur ses gardes, comme libéré du devoir de se montrer à tout prix le moins mauvais possible dans un monde concurrentiel. Ses supérieurs hiérarchiques renoncèrent progressivement à le faire changer de comportement. Il demeura dans la même entreprise ; dès lors, chacun sut que cet ex-cadre (naguère « promis à un avenir remarquable ») était devenu un simple exécutant. Chacun reconnaissait son intelligence et son excellente connaissance de l’histoire de l’entreprise. Mais, jamais plus ne seraient accolées à son nom les épithètes : « dauphin », « éminence grise ». Ses responsabilités véritables et sa marge d’initiative fondirent au fil des mois. Pour Jean, il n’était plus question de carrière. Pourtant, selon l’état civil, il ne comptait que quarante-cinq ans.
Tout simplement, presque naturellement, il comprit ne plus avoir de place dans cette « course à l’avenir ». Tous les efforts de la besogne quotidienne ne menaient peut-être pas plus loin que ce bord de route d’où il était content dorénavant d’observer les autres, plus jeunes, plus vifs, plus pressés, plus impatients, plus avides de nouveautés et de compétitions, moins sensibles aux permanences qu’aux changements perpétuels.
Le visage de Jean adopta dès lors un petit sourire, non de mépris, mais de distance légèrement ironique. Il l’arbora avec une grande constance et l’on appréciait ce visage avenant tout en se méfiant comme il se doit de cet ironiste goguenard. Jean demeura cependant curieux d’autrui, juste pour le plaisir de la convivialité avec ses contemporains. Il les retenait volontiers pour parler avec eux, s’enquérait des raisons pour lesquelles ils couraient ainsi. Il pesait la profondeur de leurs engagements et les raisons véritables pour lesquelles ils fuyaient leur présent. Il vérifiait ainsi les fondements de sa liberté.
Jean se sentait en effet libéré du fardeau de la compétition sociale. Sans vouloir pour autant jouer le rôle d’un misanthrope, sans dénigrer les humains qui couraient autour de lui, ni vitupérer l’époque. Selon lui, le bien-être collectif demandait que le flux de l’information se tarisse pour quelque temps et que s’ouvre une ère de repos collectif, de silence partagé ; ce dernier aurait, disait-il, profité à l’établissement d’une heureuse paix pour tous… Le silence n’était pas à la mode !
L’esprit de Jean brassait toutes ces considérations quand, juste après le travail, il sirotait tranquillement un jus de tomate à la terrasse de ce grand café installé sur le cours principal de la petite ville où il travaillait et habitait. Un orphéon sous un kiosque laissait échapper quelques mélodies sirupeuses ou ibériques. Jean appréciait ce cours passant, spécialement en fin de journée, au moment où la chaleur accumulée commençait à se dissiper dans l’ombre des platanes. Régulièrement, une sorte de dialogue se tenait en lui entre deux entités antagonistes. L’une argumentait pour une reprise du combat, un retour dans la course des ambitions, tandis qu’une autre lui démontrait toute la douceur de ses résolutions pacifistes. En réfléchissant ainsi, il s’aperçut que son asservissement volontaire à la norme en vigueur remontait jusqu’au temps du lycée où, déjà, la compétition faisait rage, enrobée par les plaisanteries de mauvais goût et les joyeuses bourrades.
Alourdis par cette antiquité, les conciliabules intérieurs perdirent de leur vigueur et disparurent. Un jour de grand soleil, Jean souhaita matérialiser la signature de la paix perpétuelle, fin claire et nette de la lutte pour la carrière : il commanda un second apéritif, une anisette cette fois, et se frotta doucement les mains en regardant passer ses contemporains. Il avait fait sienne une sage acceptation ?
L’accumulation de l’argent lui avait toujours paru sans réelle substance. Jean s’était contenté du salaire qui lui était versé, acceptant avec plaisir les augmentations, mais jamais dans l’urgence de la nécessité, plutôt comme d’heureux cadeaux du destin. Cette longue habitude lui avait sans doute rendu plus facile de renoncer à la réussite professionnelle.
Il appréciait maintenant de ne plus avoir à partir en perpétuelles « conquêtes de nouvelles positions stratégiques », à concevoir tous les six mois les « modalités d’innovations décisives », à surveiller des chiffres immanquablement trop forts ou trop faibles, à devoir justifier la moindre attitude, à tout évaluer dans les rapports, bilans, notes… Quel confort retrouvé après tant d’années ! Quelle liberté !
Curieux paradoxe : plus quelqu’un monte dans la hiérarchie sociale, plus il se sent obligé de paraître conformiste, c’est-à-dire d’adopter un vocabulaire et des comportements attendus, renonçant par là à toute originalité. Jean avait quelquefois envié le coursier ou les livreurs pour leur travail simple, bien calibré, sans complexités abusives ni trop d’heures supplémentaires. Eux ne s’interrogeaient pas sur le sens du travail ! Du moins, Jean se plaisait-il à les imaginer différents de lui ; était-ce si vrai ?… Aujourd’hui, il ne le croyait plus, le temps lui avait appris qu’enfiler un bleu, une blouse ou un costume trois-pièces importe peu quand le doute commence son chemin sournois de ver solitaire. L’absence de révolte l’avait caractérisé pendant de longues années, somme toute bien monotones. Le renoncement l’avait rattrapé presque par hasard, profitant d’un prétexte informatique. Son ridicule lui avait ouvert les yeux, faisant de lui un homme libre, tardivement libre, mais libre cependant. Plus personne n’avait prise sur lui désormais.
Comment avait-il pu supporter sa part de cette commune duplicité ? Sans doute comme une peau, qu’on l’aime ou non, puisqu’il s’agit de la sienne, cela vaut encore mieux que de se sentir écorché vif ! Jean se disait que ce conformisme à l’environnement social dessinait une silhouette anodine, presque neutre moralement, une sorte de jeu cultivé. Le principe cependant lui paraissait dangereux, car tout dépendait de la définition de ce terrain commun de jeu… En d’autres lieux et autres temps, serait-il devenu, au nom d’un conformisme analogue, homme de main dans la Palerme mafieuse, soldat de métier dans quelque djebel, égorgeur à Vaugirard, juge de l’inquisition, nazi germanique ou stalinien russe ? Ces questions ouvraient en lui de grands espaces vides, ceux où rôdaient les possibles figures de types bien identifiés, pas vraiment attirants. Mais les cadres d’entreprises sont rarement frères des héros de l’Histoire ou des romans. Cette considération rassurait Jean qui sourit à sa seconde anisette (un perroquet cette fois !) alors que l’orphéon entamait sa demi-heure de travail symphonique avec une mélodie de Massenet.
Quel contentement que d’avoir laissé la délivrance suivre son chemin ! Même à son âge, certains de ses collègues se seraient remis en cause, auraient travaillé nuit et jour, pour rafraichir corps et pensée, raffermir disque dur et ventre mou, et passer le cap, se relancer, « rebondir », « impulser de nouvelles dynamiques », « redéfinir des synergies opérationnelles »… Quant à lui : rien ! Cela l’avait laissé indifférent, comme s’il attendait depuis des années ce trou de mémoire pour lâcher prise et savourer sa liberté dérobée. Aucune rancœur ne lui était venue, aucun désir de venger tout ce temps volé.
Il avait simplement changé d’état, en douceur. Son travail lui paraissait maintenant transparent, sans poids réel. Ses collègues se moquaient gentiment. Ses supérieurs finirent par lui confier les archives, ne souhaitant plus qu’il apparaisse à l’étage de la direction. Son sourire tranquille déstabilisait profondément ses chefs, car ils ne savaient à quoi le rattacher ni quoi en dire. Pour eux, Jean était devenu incontrôlable, potentiellement dangereux. L’isoler constituait une sauvegarde de la morale commune. Son sourire était devenu trop énigmatique, trop inquisiteur. Un nouveau Bartleby, un récalcitrant incompréhensible qu’il valait mieux neutraliser. Un véritable personnage de roman, disait-on, personne ne voulait-il en écrire une nouvelle ? Littérature et entreprise forment un couple mal assorti…
Il se mit à sortir de bonne heure du bureau, il flânait sur le cours en observant ses contemporains. Il avait déjà complètement oublié les quarante précédentes années de sa vie et ne songeait plus qu’au présent, au simple présent. Auparavant, il filait très vite dans son quartier afin de ne pas rater la fermeture des commerces, toujours en retard sur quelque chose, ou du moins pas assez en avance… sur quoi ?
Il prenait dorénavant plaisir à faire son marché aux halles de la petite ville, ses goûts furent connus des principaux commerçants. Quelle volupté de jouir de son temps ! Le soir, il lui arrivait de dîner chez un Grec sympathique avec lequel il refaisait le monde. Souvent en fin d’après-midi, l’été, il prenait sa voiture, s’arrêtait en cours de route pour acheter quelques provisions dans une épicerie arabe. Puis il montait jusqu’à un point de vue situé à une dizaine de kilomètres. Arrivé là-haut, il pique-niquait face à l’immensité alpine, dans la solitude du couchant, les odeurs de lavande. Quelle paix retrouvée ! Pourquoi « retrouvée » ? Quand l’avait-il éprouvée ainsi ? Quand l’avait-il perdue ? Il ne parvenait pas à répondre à ces questions qui demeuraient en suspens. Il ne pouvait pourtant pas dire « une paix trouvée » !…
Souvent, il emportait un livre. Après un repas pendant lequel ses yeux se reposaient sur le paysage, il s’offrait le plaisir insigne d’entrer dans une fiction jusqu’à ce que la lumière diminuée interrompe sa lecture. Lui qui pendant des décennies n’avait lu que des manuels scolaires, puis des rapports, des ouvrages didactiques !
« Comment ai-je pu rater tout ça ? » La question l’affligeait chaque fois qu’elle lui venait en tête. Qui avait choisi pour lui ? Aurait-il choisi de ne pas choisir ? Vertige de ces questions, car elles emportaient avec elles 40 années de sa vie… Elles le gênaient quelque temps, il ne pouvait les éviter. Elles étaient accolées à chacun de ses plaisirs nouvellement découverts. Quelquefois, il avait le vague souvenir d’avoir déjà vécu de la sorte, dans un autre continent de sa vie, sans remords, tout au bonheur des jours. Cela lui semblait enfui depuis au moins son enfance, mais pourquoi ce souvenir était-il si flou ? Si perdu, si loin ? Les livres ne parlaient-ils pas avec mystère de la nostalgie ou bien d’une vie antérieure ?
Quelquefois, Jean s’épuisait dans ce vertige à démêler ses souvenirs, mais la chronologie reconstituée se heurtait toujours à un seuil infranchissable, au-delà duquel tout semblait possible, où rien ne distinguait plus le réel vécu et l’imaginaire souhaité. Peut-être trébuchait-il sur ce moment où les adultes commencent de répéter chaque fois qu’ils vous rencontrent : « Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie ? » ; et que l’on n’a rien à répondre d’un peu intelligent !
Il craignait au fil de ses réminiscences avortées de découvrir qu’il avait délibérément choisi la vie qu’il avait traversée pendant les trente dernières années. Il lui arrivait de se rudoyer. Après tout, il aurait pu démissionner, emprunter un autre chemin, chercher ailleurs un accomplissement plus conforme à ses aspirations ! Il avait préféré demeurer dans la même entreprise, privilégiant le connu. Par peur de l’inconnu ? Par fainéantise ? Par faiblesse de caractère, peut-être ? Par passivité ? Jean redoutait de devoir avouer une certaine forme de médiocrité… Jean n’était-il resté que par un pur opportunisme, juste pour manger à sa faim en profitant du « système » ? Que de questionnements encombrants, et de doutes ! À tout prendre, il se serait préféré irresponsable, simple objet flottant sur l’océan des contraintes économiques ou sociales. Ses lectures récentes de Camus, Jankélévitch ou Sartre, avaient relégué cette ingénuité au rang de faux-fuyant ; Jean ne pouvait plus y croire.
La quête d’une hypothétique vérité ne l’amenait nulle part, installait un flou dans son esprit, un doute de méthode, une interrogation de fond et… la migraine !
Aujourd’hui, c’est la fête ! La retraite ! Le jour de son départ en retraite se présentait à lui avec une certaine exaltation. Cette retraite était anticipée, bien évidemment ; il lui avait été suggéré qu’un départ précoce lui serait plus avantageux ! On allait enfin recruter un nouveau « cadre dynamique », un magasinier remplacerait Jean. Son changement d’état lui paraissait une secrète consécration, un pas de plus vers cette liberté soigneusement cultivée.
Il fut réveillé bien avant l’aurore. Il s’accorda une marche apéritive dans la cité encore endormie, huma dans les ruelles les odeurs des premiers pains chauds sortis du four. Il vagabonda longtemps dans les rues en pente que l’on commençait d’arroser, ajoutant ainsi à la fraicheur du lever du jour. Il écouta la rivière couler comme un ruisseau dans un pré – habituellement, personne ne pouvait entendre son flux masqué par les fureurs automobiles ! Il s’offrit même le plaisir de courir gentiment sur quelques centaines de mètres de la berge, seul, bien à l’aise dans son souffle comme jamais. Quelques martins-pêcheurs striaient de leurs éclats bleus et fauves la petite lumière du matin. En pleine forme !
Il frappa à la porte du grand hôtel de la ville pour se faire servir le premier petit déjeuner. Il eut conscience de bousculer les employés à peine bien réveillés, et mangea d’un superbe appétit. Ce jour s’annonçait chaud et lumineux, à nul autre pareil.
Parvenu sur les lieux de son travail, il dut sonner ; le concierge s’étonna de cette apparition si matinale. Personne ne hantait les lieux déserts. Un jour encore vierge de toute activité, où Jean était le premier arrivé, non pas afin de résoudre telle énigme posée par le sphinx professionnel, mais pour simplement jouir de son temps, s’imprégner une dernière fois des lieux, leur dire au revoir proprement.
Il s’arrêta sur le seuil de son bureau, il le contempla longuement. Sous les combles, dans une aile en retour du bâtiment principal (« la direction » !), il dominait d’innombrables champs de tuiles rondes. Il ouvrit grand la fenêtre sur l’air frais et les bruits de la vie urbaine qui renaissait. Il resta là souriant, tranquille, goûtant cette rumeur citadine : les volets qui claquent, les bonjours des voix ensommeillées, les pas dolents des promeneurs de chiens, les talons pressés des travailleurs matinaux. Régulièrement, le campanile ponctuait la chute inexorable du temps.
Ce bureau ne retint pas beaucoup son attention, car il ne l’occupait que depuis quelques années, depuis que cela avait bougé en lui et que ses chefs l’avaient bougé, lui. Il pensait surtout au passé antérieur, à ses années d’ambition, de soucis, d’estomacs noués, d’insomnies fréquentes, à tous ces chiffres, à toutes ces lettres, à toutes ces choses hier capitales qui lui semblaient terriblement futiles aujourd’hui, presque oubliées. Comme si l’Histoire ou le sens ne devaient finalement sourdre que de l’accumulation de ces désagréments, portée par les épaules des générations successives qui avaient assumé les mêmes soucis, les mêmes inquiétudes, les mêmes renonciations, dans ces mêmes lieux ou dans bien d’autres analogues. Et maintenant, assis à son bureau, Jean pensait bien clairement qu’il avait bien fait de choisir d’abandonner tout cela. Là n’était pas la vraie vie, seulement un petit morceau malpropre de celle-ci ; « J’ai pris la partie pour le tout ! » (Cela faisait-il de sa vie une métaphore ou une métonymie, peu lui importait !)
Il songea à ses camarades de travail, d’hier et de maintenant. Tout à l’heure, il allait revoir un bon nombre d’entre eux lors de son « pot de retraite ». Il avait appris que nombre d’anciens, déjà retraités, avaient souhaité être présents. Il fit quelque effort pour se remémorer des noms. Afin de s’aider dans cet exercice, il s’essaya à rechercher toutes les occasions où, avec ses collègues, il avait pris plaisir à rire, ou même simplement à faire équipe. Il sourit au souvenir soudain revenu de quelques farces, de quelques bons mots. À ces évocations, quelques prénoms ressurgirent. Il était souvent placé au centre des charivaris ; il constituait lui-même un bon sujet de plaisanterie. Sans doute sa gentillesse naturelle rendait-il Jean plus disponible à ces manifestations que d’autres collègues plus revêches, enraidis de sérieux.
Il lui sembla toutefois que ces occasions de se rapprocher et de se sentir ainsi solidaires (un peu) n’avaient pas été aussi fréquentes. Leur chaleur et leur nombre avaient décru avec le temps… Ravage de l’individualisme sans doute ou simplement un changement de génération, son propre vieillissement ?
Il songea à ses bureaux successifs : une dizaine dans le même groupe d’immeubles ! Car le management moderne se réduit bien souvent, dans le concret des jours, à la dévolution des espaces entre les salariés, les chefs et sous-chefs. Le bureau sans air de l’entresol, à ses débuts, celui du premier étage tout près du grand patron, – immense et orné de stucs dorés, – ou bien cet open space bruyant à souhait (il devait se boucher une oreille pour téléphoner !), ou encore une mezzanine partagée avec un collègue alcoolique, et aussi cet espace délabré dont personne ne voulait, au bout d’un couloir sombre, et tant d’autres à la suite avec chaque fois des cartons à faire et à défaire… Et enfin celui-ci dont la plupart des employés ignoraient l’accès (un cul-de-sac auquel on parvenait en empruntant deux escaliers différents). Il y était seul, bien tranquille. Certaines collègues aimables savaient l’endroit peu fréquenté, elles venaient quelquefois bavarder avec Jean, se reposer un moment en fumant une cigarette. Les planchers grinçants alertaient au loin de l’arrivée d’un éventuel gêneur.
Ce point retint Jean en suspens, car défilèrent dans le cinéma de son souvenir les images de plusieurs collègues féminines qui avaient contribué à certains départs tardifs. Et le visage de Carole lui vint aussitôt en tête. Il riait silencieusement en se souvenant de Carole.
Leur relation professionnelle avait pris un nouveau tour, le soir où il l’avait surprise accroupie auprès du photocopieur, en train de chercher comment vaincre l’inertie de la machine. Il était très tard, vraiment très tard, elle poussait le scrupule de son métier très avant dans la soirée. Jean savait qu’elle se laissait aller à son perfectionnisme, car personne ne l’attendait à la maison.
Jean avait toujours regardé Carole avec concupiscence. Elle incarnait le type de femme ni très jeune, ni très belle, mais au naturel lascif et charmeur qui met en éveil (en danger ?) une majorité d’hommes.
Elle était en furie, le regard hors d’elle, rageuse à l’égard de cette machine. Son rapport devait être en retard, le patron le voulait sans doute pour « demain dès huit heures » sur son bureau, et cette garce d’imprimante capricieuse… Jean, avant d’entrer, l’avait observée un moment, au travers de la porte vitrée, se démener, tourner autour de la machine, solliciter leviers et tiroirs. La scène l’amusait et il tardait un peu trop à pénétrer dans la pièce.
Le rythme cardiaque de Jean connut, très brutalement, une vive accélération : en effet, pour se donner de l’aisance et gagner en efficacité, Carole avait relevé sa jupe juste ce qu’il fallait pour qu’apparaisse ce petit bourrelet de peau nue entre le bas et la jupe qui enflamme tout mâle. La main de Jean sur la poignée de la porte s’était raffermie, il entra avec vigueur… et Carole, surprise par ce surgissement, tomba sur son séant, découvrant d’autres sujets de s’enflammer. Elle rougit, ils rougirent, il la regarda tel qu’elle était chue, elle vit bien qu’il la regardait toute.
Il l’aida à se relever, il sentit la main de Carole tiède et moite, il ne la lâcha pas. Le photocopieur devint un meuble accueillant, très accueillant. Ce rôle dut le ravir, car il se mit à ronronner, à ébrouer ses mystères internes et joua sa mission reproductrice au moment où il n’était plus du tout attendu par les deux employés de la digne entreprise.
Les parapheurs contenant les copies de la scène érotique firent le tour de la société, déclenchèrent des rires gras, même en haut lieu, surtout en très haut lieu… Fort heureusement pour Carole et Jean, le papier n’avait imprimé que de l’anonyme. Seule Nelly, une jeune secrétaire stagiaire, remarqua la même montre que celle de Jean sur les clichés gaillards. Elle lui avait dit cela avec un sourire délicieusement ambivalent, un brin complice. Jean la comptait également parmi les bons souvenirs de ce temps du travail. Le stage de cette fort jolie fille avait été bref, mais intense (en été, très court vêtue, Nelly forçait tous les regards). Jean avait très soigneusement suivi la formation de cette jeunesse espiègle. La convalescence de Jean fut difficile après cet accès de fièvre. Qu’était devenue Nelly, depuis tout ce temps ? Avait-elle conservé sa malicieuse insouciance, ou bien était-elle maintenant une cadre intransigeante ? Jean n’avait jamais cherché à savoir : discrétion, timidité ou crainte d’abimer de secrets souvenirs ?
Jean hochait la tête en remâchant ces réminiscences, encore délicieuses, mais déjà si lointaines. Son sourire cachait un peu de perplexité, il lui vint en tête une hypothèse : ne se serait-il accroché au travail que pour des motifs érotiques ? Ce point le retint un moment. Cela lui parut une justification, parmi d’autres, tout à fait valide, recevable, même s’il ne convenait pas de l’afficher maintenant en public, par exemple dans son discours de retraite… devant Carole qui serait présente sans nul doute. Elle était devenue une vénérable notable, adjointe au maire de la ville. Jean avait surpris une conversation où il était question qu’elle lui remette la médaille d’honneur de la cité.
Il souhaita répéter une dernière fois son fameux discours. Il avait décidé de mêler à l’ironie (à son propre égard) quelques rapides sarcasmes à l’encontre de la hiérarchie qui ne méritait pas, selon lui, beaucoup plus de considération. Surtout, il souhaitait proposer à ses collègues quelques réflexions sur le sens de leur présence au travail, la place de ce dernier dans leurs vies. Il en appelait à Paul Valéry, à Rimbaud et à Verlaine, utiles rescousses. Il y évoquait aussi des réflexions originales d’une femme experte en sagesse orientale qui s’était naguère retirée dans une villa aux portes de la cité. Un beau discours, qu’il lui avait plu de bien écrire, et qu’il se réjouissait de bien dire.
Il se dressa donc pour cette répétition, mais aucune parole ne sortit de sa bouche, quel que désir qu’il en ait… Dès le bras levé dans le geste antique de l’orateur, il sentit, fulgurante, irrépressible, de la douleur monter du plus profond de lui-même. Formidablement puissante, elle forçait sa priorité ; il n’était déjà plus le maître. Il émit un petit cri suivi d’un long grognement où se mêlaient des crissements de dents. Ses bras parcouraient désespérément son torse comme pour en arracher l’embrasement qui s’y diffusait, en vain ! Déjà, il se recroquevillait doucement. Presque au ralenti, il fléchit les jambes et prit quelques secondes pour s’écrouler tout à fait, d’un seul bloc le long de la plinthe, le nez dans l’angle du parquet. Il était tétanisé, terrassé par la violence de cet ennemi intérieur qu’il n’avait pas vu venir, qu’il ne connaissait pas. Il n’avait rien imaginé de tel, il grelotait, la sueur noyait ses yeux, qui semblaient vouloir fouiller la fente au bas du mur, comme pour se retenir à quelque chose. Sa bouche béait, sa pensée s’engourdissait plus vite encore que son corps. Le souffle lui manquait, il essaya à nouveau de crier, en vain ; c’est alors, roide de terreur, qu’il dut perdre connaissance…
Dans son dos, par la fenêtre ouverte sur la cour entrait le chant perçant d’un merle perché juste en face, tout en haut d’un mur d’ocre vif inondé de soleil. On entendait les pas des premiers collègues de Jean ; ils arrivaient, heureux de la fête annoncée pour la fin de la matinée.
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© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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