Visite d’une église, mai 2023


Il est toujours difficile de restituer la vérité d’une architecture, les écrivains et les photographes s’épuisent à rendre le juste compte de « ce jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière ». Les uns et les autres se réjouissent de pouvoir restituer un fragment, un détail, mais souvent leur échappe le mystère de ce jeu original des volumes, dans son ensemble. Pour apprécier une architecture il faut la vivre avec son corps, lever ou baisser la tête, parcourir son intérieur, en faire le tour, la regarder de près, de loin… peut-être doit-on la considérer à la manière d’une sculpture, ainsi que la définition de Le Corbusier le laisse un moment supposer ? Pourtant, à Nevers, architecture et sculpture ne peuvent être assimilées l’une à l’autre. Bien que la forme ait beaucoup d’importance, pas question ici d’architecture-sculpture.
L’église Sainte Bernadette du Banlay, dans l’immédiate banlieue de Nevers, a fait l’objet d’une publication qui recueille l’essentiel de ce qui est à savoir au sujet de la création et de la construction de cette église dans un quartier du nord de la ville ; il s’agit du très bel ouvrage publié par les éditions HYX en 2010, intitulé Nevers Architecture Principe Claude Parent Paul Virilio. cf.: https://www.editions-hyx.com/fr/livres/claude-parent-et-paul-virilio-nevers-architecture-principe
Cet ouvrage fait d’analyses, d’entretiens et d’archives a été rédigé par un collectif d’auteurs réunis sous la direction de Frédéric Migayrou. Je renvoie volontiers à ce beau livre relié pour toutes les données factuelles qu’il ne m’appartient pas de répliquer ici. Le croquis qui figure en couverture de cet ouvrage explique magnifiquement les principes et les détails que je relève ci-dessous en essayant laborieusement de décrire mes impressions…

Je propose d’évoquer ma visite sur place, qui a pu se dérouler dans les meilleures conditions grâce à l’aimable complicité de M. Jean-Michel D., guide très disponible, compétent… et indispensable puisque l’édifice doit être maintenu fermé afin de ne pas subir de dégradations (le clergé ne le dessert que de façon ponctuelle).
À l’aide des questions qui me sont venues au sujet de cette architecture étonnante, je restituerai les principales émotions de cette visite.
Comment entrer dans une église ?
Ici, les concepteurs ont choisi de faire pénétrer les fidèles et les visiteurs par le dessous et au milieu de la nef. À la manière de ce qu’avaient imaginé au moyen-âge les architectes de la cathédrale du Puy-en-Velay, où il s’agissait d’une manière élégante de composer avec les exiguïtés du relief. À Nevers, pas de souci de ce type, le terrain est plat, banal. L’entrée se fait par le rez-de-chaussée, de plain-pied, par des portes bien quelconques (sans doute un provisoire devenu définitif ?). Qu’est-ce donc que ce sanctuaire où il faut monter d’abord, sans aucune promesse extérieurement sensible ? C’est qu’entrer par-dessous dans le sanctuaire signifie que le regard va lui aussi devoir monter, pour se poser sur l’autel qui surgit face à soi, avant même d’en avoir fini avec les marches. L’escalier a fait, par son oblique, transition vers un autre monde. Dans cet effort positionné au juste endroit par les défenseurs de la « fonction oblique »*, il y a déjà du mystère.
Tous les locaux annexes, que l’on trouve généralement autour d’un sanctuaire, sont ici regroupés au rez-de-chaussée, y compris le baptistère tout de roc, et une chapelle cachée derrière un rideau de fortune (masquant les courants d’air ?).


Les deux clichés ci-dessus proviennent du site très bien documenté : https://fr.wikiarquitectura.com


Comment une architecture contemporaine peut-elle retenir l’attention du curieux et du chrétien, à l’extérieur, à l’intérieur ?
Par des paradoxes. Depuis la rue ou depuis les immeubles voisins (très voisins ! mais en instance de démolition ; ils ont été construits en même temps que l’église du quartier), il peut sembler très étonnant de conférer à une église construite en 1963-66 une forme qui évoque les bunkers du Mur de l’Atlantique. Ces masses arrondies ne proposent pas de véritable façade. J’ai eu du mal à trouver cette église, rien ne la signale de loin et, parvenue jusqu’à elle, bien que la reconnaissant grâce aux photos des livres, j’ai eu du mal à désigner d’emblée la fonction de cette construction, elle ne reproduit en rien le modèle traditionnel de l’église occidentale (si encore il y avait un clocher !).
Ce n’est qu’en s’avançant sur le parvis vers la porte ménagée sous un porte à faux de béton, puis en montant vers la nef que je comprends que les concepteurs, Claude Parent et Paul Virilio, ont dessiné deux cavernes dont les pentes inverses s’articulent au niveau de l’escalier et d’une « faille de lumière ». Paradoxe encore puisque cette lumière vient d’en haut sans que l’on voie le ciel.
Sous le dehors sévère qui rappelle les pesanteurs de l’Histoire, s’est imaginé un double chœur convergent (le chœur de communion et le chœur de confession, disent les deux créateurs), comme les deux ventricules d’un cœur où dès l’instant de la découverte, je me sens de suite accueilli, préservé. Peut-être vibre alors un écho du désir exprimé par Bernadette Soubirous venue à Nevers « pour se cacher », s’éloignant ainsi de la célébrité écrasante, afin de vivre l’intimité de sa foi ? À l’intérieur de l’église, aucune vue sur l’extérieur. La sévérité extérieure appelle en réalité à révéler l’espace du recueillement qu’il faut se donner la peine d’aller chercher, dans son austérité protectrice. Aucune tentation décorative ne détourne de ce recueillement.
Étonné de ce que je perçois lorsque je quitte l’escalier, l’envie me vient rapidement de m’asseoir afin de voir, écouter, ressentir tout le bien qu’il y a d’être présent, là, en cet instant, à découvrir ce lieu fait de béton, de lumière et du bois massif du banc qui m’accueille. Mon regard se pose bientôt sur l’autel, sans équivoque, sans distraction ; il est, ainsi que le tabernacle et l’ambon, sculpté par Morice Lipsi en pierre, dont le grain et la densité se dessinent très discrètement sur le lisse des parois de béton, semblant s’en extraire, les prolonger, s’en inspirer. Ils sont comme une autre définition de la beauté formelle des masses issue des réflexions des inventeurs de la « Bunker Archéologie ».
Le temps semble suspendu. Un grand silence règne dans ce lieu fait de paradoxes à rebonds. Pas de statue ni de décor. L’ornement est banni, comme une douceur qui nuirait à la perception de l’architecture. Ici, le brut est à l’honneur, l’habillage inutile, une brutalité sans angles, leçon du répertoire formel hérité de l’étude attentive des bunkers, de « l’architecture cryptique » en général.
Il y a une sorte de paradoxe des structures, la compacité extérieure pourrait faire croire à des murs d’épaisseur titanesque, tout remplis d’un béton dense et ferraillé comme on en voit dans les blockhaus. En fait, les murs sont creux et les parois se font minces. Mais personne n’en sait rien et l’effet de masse protège, ou du moins isole, concentre sur l’essentiel, sur ce que le chrétien et le curieux recherchent, sans toujours bien l’identifier…





Comment faire pénétrer la lumière dans un lieu de culte ?
Ici, les murs ne sont pas percés, ou si peu, juste pour mettre en place les quelques touches de couleur des vitraux d’Odette Ducarre (assez dégradés).
La lumière principale est indirecte, elle provient d’un lanterneau qui suit sur toute sa longueur l’articulation des deux valves aux pentes inverses. La lumière réfléchie pénètre par une large brisure, comme si celle-ci s’était installée au cœur de la caverne. Que la lumière soit ! En ce jour lumineux de ma visite, il fait clair à l’intérieur de Sainte Bernadette du Banlay.
Lorsque je monte vers l’autel, ou de l’autre côté vers les confessionnaux (car au Banlay, on monte des deux côtés !), je découvre qu’au bas des murs sont ménagées des ouvertures destinées à faire sourdre la lumière réfléchie depuis le parvis clair qui entoure l’église. Voilà un raffinement efficace pour laisser courir sur les volumes de béton courbes une quantité de lumière suffisante à révéler les structures de l’édifice ; au sujet de ces solives sur lesquelles viennent se fixer les voiles de béton (l’un extérieur, l’autre intérieur), mon guide parle d’arêtes de poisson qui se fichent dans la grande poutre transverse, au centre, celle qui parcourt d’un seul élan toute la largeur de l’édifice et qui autorise la diffusion de la lumière réfléchie du lanterneau





Comment organiser l’espace liturgique au moment de Vatican II ?
Des appoints de lumière électrique permettent de mieux voir les sculptures de pierre, monolithes de Morice Lipsi : l’autel, le tabernacle, l’ambon. Sans pour autant les « mettre en lumière » comme dans une scénographie baroque ou une exposition. Au contraire, ils se fondent dans le camaïeu de gris du béton vibré. Ont-ils réellement besoin de cette lumière supplémentaire, artificielle ?
Les fidèles sont répartis dans les deux conques selon une disposition des bancs différente : convergente en direction de l’autel, parallèle entre eux dans l’autre conque plus éloignée de l’autel ; dans les deux cas, les sièges de bois soigneusement polis sont fixés au sol par des plots de béton. L’architecte n’a pas laissé au hasard (ou aux chaisières !) la disposition spatiale des fidèles.
De même, les confessionnaux et la desserte de l’autel sont intégrés à la maçonnerie, aucun mobilier (au sens propre et strict) ne vient perturber un ordonnancement pensé dans son détail. Les évolutions conciliaires se sont trouvées en accord avec cette vision, ainsi le clergé n’a-t-il pas eu besoin de « bricoler » des aménagements qui auraient brouillé la lecture de l’œuvre architecturale.
De discrets escaliers, installés dans les interstices laissés par le décalage latéral entre les deux coques, relient l’espace liturgique avec les dessous consacrés aux œuvres, à la vie pastorale (salle de réunion, logistiques diverses). Je suis néanmoins étonné que le baptistère ait dû être disposé au rez-de-chaussée, la logique du bâtiment n’aurait-elle pas rendu préférable de lui faire sa place à l’étage liturgique ?
Une dernière question : l’architecture contemporaine peut-elle comporter une dimension spirituelle, au-delà même du programme auquel elle répond ?
À Sainte Bernadette du Banlay, il ne fait pas de doute que l’architecture crée un espace où les humains peuvent poser leur esprit, se recueillir, quelles que soient leurs croyances (et même s’ils n’en ont pas arrêté, il existe une vraie spiritualité athée).
Un étonnant et nouveau paradoxe (peut-être anecdotique ?) Claude Parent a travaillé, antérieurement à sa création nivernaise, à la rénovation de la Grotte de Lourdes, là où, précisément, Bernadette a rencontré la Vierge.
Cette église donne à percevoir une matière dense et lourde, le béton, cette densité autorise la profondeur et la largeur sans aucun pilier dans ce réceptacle de l’assemblée, de la communauté chrétienne. Le béton rend possible la liberté de tout l’espace. Et ce matériau, malgré son opacité, fait passer la lumière par les interstices qu’il sait ménager. Sans cette lumière les humains se sentiraient enfermés dans une caverne. La montée depuis le parvis clair jusqu’à la lumière indirecte jaillissant du lanterneau appelle à dépasser les apparences ; elle entend ouvrir les cœurs, leur offrir l’espace et la lumière dans un lieu préservé, celui des deux chœurs assemblés. Il leur faudra monter vers l’autel pour la Communion, ou bien monter vers les confessionnaux ; l’essentiel demande effort…* L’oblique des sols rassemble les fidèles, entre eux d’abord, et vers l’écoute de la liturgie ensuite.
Il me semble incontestable qu’ici à Nevers Claude Parent et Paul Virilio ont fait œuvre spirituelle, tout comme (mais par d’autres voies et moyens) Guillaume Gillet à Royan ou Le Corbusier à Ronchamp. Leur bâtiment a, techniquement parlant, mieux vieilli que Notre Dame de Royan, mais ne bénéficie pas de l’aura touristique de Ronchamp (grâce à son inscription au patrimoine mondial).










* De façon très personnelle, je considère que le Rolex Learning Center de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (conçu et réalisé par le bureau d’architecture japonais SANAA) constitue l’une des applications les plus notables de la « fonction oblique » (fondée avant tout sur le refus des diktats de la verticale et de l’horizontale dans l’architecture occidentale). Ce n’est là que mon opinion, mais j’ai éprouvé en visitant ce lieu très original les impressions physiques qu’évoquent Claude Parent et Paul Virilio.
https://www.epfl.ch/campus/visitors/fr/batiments-phares/rolex-learning-center/
© Jean-Pierre Bouguier (texte et photographies, sauf le plan et la coupe, cf. supra) – 06-2023 – Tous droits réservés – SACD

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