Elle, devant, entre deux âges, bien repassée en rouge et blanc, sensuellement ronde. Lui, derrière, costume gris très clair, chic, de belle coupe, svelte, démarche souple, cheveux poivre et sel un peu longs. Il est visiblement plus âgé qu’elle. Deux petits chiens entre eux.
Elle s’arrête devant une vitrine, elle prend tout le temps de détailler sa silhouette avec soin. Pantalon vermillon, au plus près du corps, surmonté d’un tout petit boléro de cuir blanc à franges, style country. Sous le gilet déboutonné, une chemise à grands carreaux blancs et rouges aux pans noués juste au-dessus d’un nombril bronzé, bien dessiné entre deux gentils bourrelets. Une collection de colliers superposés, très clinquants, encadre un décolleté savamment conformé, au bouton près, dont l’artifice souligne un désir d’attiser le feu des regards.
Il attend à distance, une petite distance ; au bord du trottoir ; le soleil met en lumière la cravate, d’un bleu clair comme les yeux. Il a l’air fatigué, mais digne, vigilant toutefois. Elle lui a donné à tenir en laisse les deux petits caniches blancs sages et propres, dont les dos sont soigneusement recouverts de mantelets noirs et rouges. Il fait asseoir les deux chiens patients. Tous les trois regardent distraitement la rue qui occupe tout leur champ visuel. Il allume avec élégance une cigarette blonde, odorante, et jette l’allumette dans le caniveau, négligemment.
Toujours devant la vitrine, elle passe les deux mains dans ses cheveux ultrablonds, en accentuant leur désordre savant. Elle essaie une pose à l’aide d’un mouvement de nuque outré… Elle se détaille, des pieds aux cheveux, elle prend tout le temps de s’admirer, et elle se plaît, beaucoup. De temps à autre, il la veille du coin de l’œil, mais l’esprit ailleurs peut-être. Il a l’air d’anticiper, d’imaginer, tout à sa réflexion apparemment tranquille ; la cigarette fume au bout de son bras, un des chiens éternue.
Le regard de la femme a dépassé l’aimable surface de son reflet sur la vitrine, elle examine ce qu’elle recèle ; l’ignorait-elle ? Difficile à dire… Dans la devanture sont exposés de minuscules bikinis, tendus sur des mannequins étiques.
Elle se retourne subitement, fait cliqueter les colliers afin d’attirer le regard de l’homme aux chiens couchés ; elle sourit. Il se tourne doucement, aimable, mais s’interroge sur le sourire de la femme. « Tu ne crois pas chéri que ce tout petit maillot blanc m’irait à la perfection ? Il n’a l’air de rien, mais je serai bien mignonne là-dedans, non ?… » L’interpelé sent venir des ennuis postés en embuscade derrière ce sourire et cette question. Il aurait pu rire ou hausser les épaules, ou encore argumenter… mais il se tait, impassible. De nouveau, il regarde droit devant lui, le bras à la cigarette replié sur l’estomac, orné d’une volute bleue.
La femme blonde esquisse quelques pas vers le costume gris, sa tête est cependant toujours dirigée vers la vitrine. « Ooh, chéri ! Dis-moi oui !… Dis oui… » Puis plus bas, cajoleuse, envoûtante, en posant sa main baguée sur le bras de l’homme : « Sois chou, dis oui ! Tu dis oui ? » Elle essaie d’attirer l’attention de l’homme qui joue les indifférents ombrageux. Elle tord les lèvres dans une moue boudeuse que contredit un regard pétillant d’abord, plus terne ensuite. Car il ne dit toujours rien, il tire une bouffée, puis baisse insensiblement le visage et considère fixement la femme, les yeux dans les yeux.
Elle se tait un moment, elle incline la tête de côté, semble réfléchir. Elle ne cherche déjà plus le regard de son compagnon. Soudain, elle se décide à un compromis souriant, susurré d’un ton précieux : « Oh, je ne le mettrai pas sur la Côte, mais il ferait bien pour la piscine de notre ami Bernard… Peut-être préfères-tu celui avec des pois roses ? Pourquoi pas, en effet ! ». Dans un souffle, elle le frôle avec ses colliers : « Je ne le porterai qu’en privé, entre nous en quelque sorte… Un simple ornement…»
Elle rit, mais comprend vaguement qu’elle a dû dire une bêtise, aller un peu trop loin, qu’elle s’est découverte (elle aime bien Bernard, surtout quand le soleil tape très fort l’après-midi au bord de sa piscine…). Elle lâche le bras de l’homme qui n’a pas bronché depuis qu’elle a pris la parole.
Il a décidé de couper court, par le mouvement. Il jette alors sèchement la cigarette dans le caniveau « Allez les chiens, en avant ! » Immédiatement, les deux caniches se lèvent avec un bref aboiement approbateur. Tous trois commencent de progresser sur le trottoir ; la femme demeure un peu en arrière.
Elle attarde son regard sur la vitrine, mais déjà son corps se dirige vers le groupe qui s’éloigne. Insensiblement, elle détache son attention, tourne encore une fois la tête vers la vitrine. Une moue se fige peu à peu, elle émet pour elle-même un petit soupir, elle hausse imperceptiblement une épaule. Prête à renoncer, elle se ravise gaiement : « Je vais demander son avis à Bernard, demain, en catimini ?… Je crois savoir ce qu’il en pensera ! ».
Elle admire un instant sa pose d’ingénue boudeuse et se décide, après un dernier coup d’œil aux maillots de bain, à se détacher de ses lascives imaginations. Elle presse le pas, court un peu, les talons des mules claquent sur le bitume, les colliers cliquètent en rebondissant sur la peau hypertendue des seins.
Elle rattrape l’homme qui l’accueille à son bras en souriant doucement, pensif, presque absent ; il tapote la main de la femme qui s’empare bientôt de la sienne. Elle penche la tête sur son épaule et murmure « … Tu es un ange… Je suis incorrigiblement coquette ! Tu te montres si patient, mon chéri-chéri !… Pas vrai, les chiens ? » Et ils continuent leurs marches, comme si de rien n’était, lui toujours dans son silence calme, elle toute au calcul de sa démarche, la hanche câline et frôleuse. Les deux chiens trottinent en jappant gaiement, mezza voce.
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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