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Petite grand’mère

Quatre heures et demie. Le moment de faire le tour du jardin, souvent au bras d’un visiteur. Une marche à pas comptés le long des carrés de buis, remonter l’allée centrale parmi les massifs d’hortensias puis obliquer vers la droite après les poiriers, en évitant soigneusement la sinistre dalle où s’inscrivent les noms de celles qu’elle a connues bien vivantes. Elle détourne toujours le regard. Mais immanquablement, ses pensées vagabondent vers ce temps où les premières amies de sa relégation, défuntes aujourd’hui, partageaient du passé avec elle. Elle entend encore leurs voix chuchoter au-dessus d’une tasse de marjolaine. Un vague à l’âme passager lui rappelle qu’au fil des ans toutes les pensionnaires de cette noble maison de retraite deviennent de plus en plus jeunes ; avec ses 98 ans, elle aurait pu être la mère des dernières arrivées ! Étrange raccourci que ce paradoxe des chiffres, qui lui laisse un sourire las !

Voilà trente années qu’elle s’est retirée… ou plutôt qu’elle fut « placée », ainsi qu’il lui a été poliment déclaré, et sans qu’elle eût son mot à dire. Ce choix qu’on a fait pour elle lui a convenu : à 67 ans, elle s’était soudain sentie très fatiguée. Maintenant, cela ne va pas beaucoup plus mal. Elle s’est très vite trouvée à son aise, ici, tout simplement. Sa famille et le personnel de l’institution l’appellent familièrement « Petite grand-mère », ce qui peut sembler étonnant dans un lieu où se comptent tant d’aînées dignes de la même dénomination. Sa taille très modeste explique peut-être ce qualificatif affectueux. Cette manière de la désigner lui convient. Elle a toujours détesté son prénom officiel, il la renvoie aux voix dures qui l’interpelaient, au temps de la servitude.

Elle a quelquefois du mal à bien saisir ce que l’on attend d’elle. Par exemple, l’un des responsables de l’établissement a pris de son temps pour lui signifier aimablement qu’elle est devenue la doyenne de la maison, qu’à ce titre elle bénéficiera désormais d’une attention collective particulière… Sans le lui dire, ils espèrent tous, pensionnaires et membres du personnel, qu’elle atteindra 100 ans, âge mirifique et absolu, propre à conférer estime et reconnaissance à toute institution qui aura su rendre possible en ses murs un tel miracle de préservation.

Sans contrainte, chacun se montre remarquablement gentil avec elle. Elle apprécie l’humble bonheur d’une société paisible au jour le jour, quelque chose qu’elle n’a que rarement connu dans ses 70 premières années. Des prévenances, des encouragements ; personne ne la croise sans lui adresser quelques mots ; aux repas, on lui sert toujours les meilleurs morceaux. Chacun loue le bel appétit de cette petite bonne femme de 40 kilos. Sa vie a changé en devenant la vénérable de cette assemblée : on sollicite son avis avant de modifier l’ordonnance des tables, ou pour commander un nouveau fauteuil, on lui fait choisir un papier peint, un moule à gâteaux.

De temps à autre, la directrice vient la voir pour prendre de ses nouvelles, elle lui demande ce qu’elle aimerait manger ; l’œil soudain vif elle répond invariablement d’une voix flûtée : « Des épinards à la crème ! » Et, même en plein hiver, on les lui prépare le lendemain ou le surlendemain. Elle sait qu’on l’exaucera, elle n’est pas impatiente. Pourquoi le serait-elle ? Généralement, l’irritation envahit toute l’existence dès que trois soucis s’invitent ensemble. Et cela n’a de cesse tout au long de la vie. Chacun est habité par l’obsession de verser sans retard toutes ses préoccupations dans l’oubli, l’une après l’autre, en leur apportant les solutions les plus rapides, sinon les plus appropriées. Le mouvement de la vie, le travail, la famille, la société, poussent à s’affairer de la sorte, toujours, propulsant en avant les énergies et les personnes. Accaparé par les choses, chacun s’oublie.

Elle a aussi connu cette agitation perpétuelle, elle s’en souvient clairement, même si cela lui paraît dorénavant très loin. Elle se sent comme séparée de tout ce tohu-bohu. « Séparée » ? Heureusement détachée plutôt ! Elle a tant « trimé » toute sa vie ! Quelquefois, elle se rappelle en hochant la tête les éprouvantes lessives, au lavoir dès l’âge de 14 ans ; ces kilos de draps et de chemises qui pesaient sur tout son corps quand elle poussait la brouette débordant du linge des autres !… Avec ses petits bras endoloris par le battoir… et des larmes plein les yeux, elle enrageait de ne se voir pour tout avenir que des tonnes de linge à laver, à tout jamais !… Quel bonheur d’être désormais dispensée, préservée ! Ne plus jamais avoir à faire la « boniche » pour les autres ! Elle ressent l’attention dont on l’entoure comme un privilège doré, un incroyable sourire de la destinée. Avoir tant servi, toute sa vie, et l’être en retour dorénavant ! Chaque jour, elle constate sa chance de connaître un tel retournement. « Il était temps ! Un peu de plus… Ç’aurait été dommage de pas connaître ça ! »

Et pourtant, elle n’a pas éprouvé que l’ordinaire et le morne du travail obligé ! Elle qui a perdu deux de ses fils peu avant d’atteindre ses 80 ans, il y a déjà 18 ans de cela. La maladie les lui a ravis, l’un après l’autre, à quelques mois d’intervalle ; le cadet puis l’aîné. Le deuil lui semble aujourd’hui en partie refermé : l’irréparable demeure, mais elle ressent une sorte d’acquiescement au sort tracé par le destin pervers qui s’est joué de l’ordre naturel des générations. À force de lutter, elle a accepté, fait sienne l’adversité, dans un consentement que tous prennent pour de la sagesse. A-t-elle eu le choix ? L’affliction n’a pu élire domicile permanent en elle ; la rémission de la douleur et la consolation de la peine se sont ménagé une petite place, afin de continuer la vie, malgré tout. Elle a su ne pas mourir de ses chagrins.

Elle se répète laborieusement la liste des noms de baptême de ses petits-enfants, mais elle a perdu leurs années de naissance et confond sans remède les prénoms de ses arrière-petits-enfants. À dire vrai, elle a beaucoup de mal à suivre l’histoire à rebondissements de tous ces jeunes gens qui viennent la voir à intervalles réguliers. Ils lui apportent depuis 30 ans des nouvelles de leurs études, de leurs amours, de leurs professions puis de leurs enfants. Il y a peu, l’un d’eux lui a expliqué qu’il a terminé sa formation de médecin, qu’il va se marier bientôt, car sa femme attend un heureux évènement… Elle a, une semaine durant, calculé sur un papier « Comment cela est-il Dieu possible ! Sûrement j’ai compris de travers : Hier encore, celui-là préparait le baccalauréat… Et sa bonne amie s’appelait Clara il y a peu, et à présent Nathalie ?! M’est avis qu’ils accumulent les bien-aimées au jour d’aujourd’hui ! » Après avoir plusieurs fois refait ses décomptes et validé les prénoms, elle a recherché des confirmations auprès sa fille au cours d’une promenade dans le jardin. La benjamine de ses trois enfants, 76 ans, s’est extasiée devant une telle lucidité, un amour si attentif de la famille. Elle a promis de construire une généalogie haute d’un siècle présentant les 5 générations que sa mère a connues, y compris les cousins éloignés, avec les photos de chacun.

L’érection de l’arbre illustré montre que les survivants se comptent pour le moins 150, quelques-uns sont auréolés d’une modeste notoriété : un professeur de médecine, des ingénieurs, un PDG, un ex-sénateur. Elle a perdu dans son esprit nombre de physionomies, mais ne manque pas d’identifier les plus anciens sur les clichés qu’on lui tend. Comme si le papier jauni venu d’une autre époque exhumait une bouffée d’un parfum familier mystérieusement retrouvé tout à coup. Elle pointe alors l’auriculaire en direction du visage reconnu, le nomme d’une voix claire sans hésiter, l’œil lumineux, elle joue un bon tour au temps enfoui, aux décennies écoulées. Il arrive qu’elle se souvienne d’un surnom amusant dont elle rit doucement. Ainsi la généalogie peu à peu se complète, seules demeurent vierges quelques cases aux extrémités des branches les plus longues du grand arbre. Toute la famille espère secrètement fêter une centenaire.

Elle reçoit les visiteurs dans sa chambre située au rez-de-chaussée de l’institution. Les nombreux meubles de noyer hérités d’un passé indéfini obligent les parents à se regrouper autour d’elle, ce qui facilite grandement la communication, car elle parle net, mais bas, parfois très bas, bien que fort net. Le cercle s’anime de mouvements réguliers dans cet espace confiné, recomposé au gré des entrées et des sorties de la pièce par ceux qui s’asseyent et se lèvent à tour de rôle, partageant le désir de rencontrer l’aïeule avec celui de dégourdir les corps ankylosés par cette attention.

Lors des visites dominicales de la famille, une scène invariable se joue, presque un rite tant sa répétition semble nécessaire, suscitant et annonçant un rendez-vous identique le dimanche suivant. Avant l’arrivée de ses proches, elle a placé sur le coin de la commode disposée entre la fenêtre et un angle sombre de la chambre une gourde de poche, sorte de bouteille métallique plate fermée d’un bouchon de liège, un modèle ancien remontant sans doute aux dernières années du siècle précédent. Son défunt mari (défunt, et bien lointain, aux franges de l’oubli !), et tous les chasseurs avec lui, en usait volontiers naguère, espérant lutter ainsi contre le froid pénétrant des matins d’hiver. La fiole demeure en vue tout le temps de la conversation, la lumière du dehors se reflète vaguement dans les bosselés de l’aluminium. Personne n’y touche de toute une heure ; puis, juste au moment où tous se lèvent et prennent congé de l’ancêtre, une main s’empare du récipient et le remplace par un flacon identique, tout aussi mince et archaïque, du même métal cabossé. Elle incline doucement la tête avec une expression de contentement et la bouteille plate reste sur le bord de la commode jusqu’à ce que la porte se soit refermée sur le dernier des visiteurs.

À l’aide d’un grand mouchoir blanc réservé pour l’occasion, elle salue encore une fois par la fenêtre le petit groupe qui s’en va par le portail du jardin… Les voilà dans la rue… Le sourire toujours aux lèvres, elle se tourne alors vers le récipient, s’en empare délicatement, le débouche avec précaution et hume, une fois, puis une autre, et peut-être encore… La bouche et les yeux prennent un tour malicieux. Ah ! La poire, son eau-de-vie préférée ; un lointain cousin la distille sur ses terres, elle ne sait plus précisément où.

Elle s’autorise chaque soir une cuillerée de cet élixir dans une tasse de camomille : « C’est bien fade la camomille sans eau-de-vie et ça empêche de dormir ! » a-t-elle déclaré à la famille pour justifier une fois pour toutes cette médication apparemment efficace pour son sommeil depuis 30 années.

Les plaisirs les plus simples lui apportent les joies les plus intenses : goûter le parfum de l’eau-de-vie du crépuscule, faire quelques pas dans le jardin frais, éprouver toute la gourmandise d’une entrée de concombre à la crème et au vinaigre, regarder filer la rivière et ses poissons de l’autre côté de la rue, s’éveiller au son de la cloche paroissiale, se lever à l’appel encourageant d’une odeur de café exotique et familière, écouter le chant d’un oiseau à la fenêtre, caresser les broderies colorées de sa fille, savourer, encore et encore, l’appétit d’un bon plat…

De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, elle déguste comme ils viennent les impromptus du temps. Parfois, elle guette les formes singulières dans le défilé magique et lent des nuages… Elle parle de tous ces petits plaisirs à ses visiteurs que cela ne touche guère, eux parlent de leurs réussites, de leurs maisons, de pouvoir, et d’argent… Ils parlent beaucoup d’argent… Ils ne savent pas encore comment tout cela, le moment venu, leur paraîtra aussi inconsistant que de la poussière sur l’eau de la rivière. Elle, elle sait désormais, mais ne s’en vante guère.

Elle n’est pas d’un tempérament à se morfondre dans les regrets, à s’aigrir de remords, à s’enivrer de souvenirs, elle ne s’attarde guère sur les jours enfuis, elle jouit plus volontiers des menus cadeaux du présent.

À la tombée d’un beau jour clair, elle se couche sans avoir eu le désir de prendre sa verveine « améliorée », cela étonne un peu, sans plus. Le lendemain matin, elle écoute sonner l’angélus selon l’habitude, mais ne se lève pas, elle se contente de rester allongée, éveillée ; mais elle semble privée de toute volonté de bouger. À 8 heures, l’infirmière vient la voir, et souhaite qu’elle se mette debout, rien n’y fait. Cela ressemble à une résolution, simple et nette. Deux aides-soignantes tentent de la redresser dans son lit, elles y parviennent en effet, en usant de leurs forces. Elle retombe bien vite sur le bord de sa couche. Elle refuse le bol de café habituel. Vers midi, on décide de l’asseoir dans son fauteuil près de la fenêtre, elle y reste, docile et muette, toujours en chemise de nuit, un gros plaid disposé sur ses membres grêles. Elle ne mange pas malgré l’attention toute spéciale d’un plat expressément préparé pour elle. Elle sourit, dénie le cadeau d’un bref mouvement de la tête.

Son esprit se vide de tout le trop de la vie, elle ne connaît plus ce qui la veille l’émouvait encore. À l’aide d’un hochement de son menton éminent, elle désigne son chapelet posé sur la table de nuit, on le lui donne, elle le tient une grande partie de l’après-midi d’une main molle, sans vigueur. Seul un sourire tranquille marque maintenant la transfiguration de cette maigre femme qui s’éloigne de ses repères habituels. Elle tourne paisiblement son regard vers quelque chose d’inconnu, tout à l’intérieur d’elle-même, quelque chose d’informulable, profondément intime. Elle ne repousse pas l’inéluctable, cet inaccoutumé ne la rebute pas, elle se laisse faire, somme toute passablement satisfaite de sortir du temps, presque heureuse de ne plus être confrontée aux remontées inopinées du passé antérieur, la mémoire se tait. Le soir venu, on la couche, elle accepte, en silence, toute entière dévouée à son esprit.

Une aide-soignante la découvre morte le lendemain matin, les yeux fermés, son chapelet dans la main ouverte posée sur le drap, un sourire tranquille aux lèvres, un beau visage clair et reposé. Elle s’est sereinement éteinte dans son sommeil, telle une chandelle consumée.

On la pleure, car tous l’aiment. On la pleure simplement, sincèrement. Une aide-soignante résume la pensée de tous les cœurs émus : « Toujours joyeuse, Petite grand-mère, comme un jour de printemps ! »

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

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Bonne lecture !


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