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Svetlana Alexiévitch – La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement

Une lecture de La fin de l’homme rouge, publié par Actes Sud en 2013.

Svetlana Alexiévitch écrit à partir des paroles de femmes et d’hommes qui ont vécu en URSS et vivent en Russie, quelques-uns seulement sont nés après la Perestroïka. Il s’agit d’un véritable travail d’écriture, car non contente d’être allée au-devant des témoins potentiels ainsi que le ferait un journaliste, de les avoir suffisamment bien écoutés pour qu’ils livrent ce qui leur tient le plus à cœur, l’auteur sait rendre le style propre à chacun, son rythme de phrase, ses hésitations ou ses enthousiasmes, ses raccourcis et ses développements. On ressent la trace de son empathie dans l’écriture attentive par laquelle Svetlana Alexiévitch restitue la parole des personnes qu’elle a rencontrées. Elles sont toutes bien vivantes. Souvent, il leur faut du temps pour dire, pour parler des émotions parfois très lourdes qui habitent leurs mémoires endolories, pourtant il n’y a pas de longueur.

La lecture de ce livre n’est pas facile, certains témoignages sont terribles, on n’en sort pas indemne, il ne s’agit pas d’un roman d’évasion exotique ! Cette exigence tient pour beaucoup à la présence forte de l’auteur auprès de ses témoins, elle les soutient, leur permet d’exprimer ce que certains d’entre eux sans doute ne diront jamais ailleurs, ce qu’ils n’ont jamais avoué à personne. Elle-même intervient très peu, elle n’est présente qu’en filigrane, catalyseur indispensable pour que le texte se condense en de magnifiques portraits de personnes vraies, exposées sans fard, à la lumière du regard de l’auteur. Svetlana Alexiévitch, elle aussi, connaît bien la réalité soviétique, puisqu’elle en est issue et qu’elle souffre toujours de l’interminable transition vers la démocratie. Cette parenté avec les témoins rencontrés a sans nul doute autorisé la qualité de la parole libérée.

Le livre s’achève sur la belle image d’une femme très simple qui a traversé toutes ces périodes historiques avec fatalisme et qui propose à l’auteur une branche du lilas de son petit jardin… Le livre dans son ensemble me fait penser à la façon dont Moussorgski met en relief le peuple dans Boris Godounov, ou comment chez les romanciers russes (Dostoïevski, Gorki, Tolstoï…) s’expriment humiliés et offensés. En ce sens, Svetlana Alexéivitch se place dans une lignée, la prolonge avec bonheur et originalité.

Le moment historique de leurs émotions, de leurs souvenirs, n’est pas fixé à la même date pour tous les témoins qui relatent leurs vies. Selon leurs âges et leurs angoisses, certains parlent de la « Grande Guerre patriotique », de la guerre d’Afghanistan ou de celle de Tchétchénie, de l’après Gorbatchev, du coup d’État avorté de 1991, des camps ou de la relégation, ou encore des tragédies qui ont accompagné l’indépendance des républiques du sud de l’URSS en 91. Mais toujours l’Histoire demeure très présente, elle perfuse tous les propos entendus, retransmis vers le lecteur.

Cependant, cette Histoire semble vécue dans une forme d’impuissance, de fatalité, qui pousse certains au désespoir et presque tous à ne nourrir aucune illusion, à se replier sur le cercle de famille, sur une réalité modeste, humble, parfois très humble. Et c’est, je crois, ce qui m’a le plus marqué dans ce gros livre ; Svetlana Alexiévich parle dans son sous-titre de désenchantement ; c’est bien en effet de la fin des illusions dont nous parle cet ouvrage bouleversant de bout en bout.

Pour ceux qui sont nés, ont été éduqués dans le système soviétique, en ont participé, soit ils apprennent à découvrir horrifiés les coulisses de l’Histoire avec son cortège de victimes et de persécuteurs, soit, assez nombreux, finissent par regretter les images et valeurs guerrières de l’empire soviétique (l’économie de guerre pendant 70 ans, la paranoïa entretenue à l’égard des ennemis intérieurs et extérieurs, les privations réelles, mais avec un idéal collectif plus ou moins bien partagé). Ils s’avèrent en effet incapables d’affronter le capitalisme brutal qui s’est abattu sur la Russie après 91, comme une plaie pour le plus grand nombre. Les petits truands et les gros profiteurs ont poursuivi l’œuvre de terreur antérieure. Avec des effets terribles sur la population : la déception, la frustration, l’absence de perspective, le découragement, qui poussent les hommes vers l’alcoolisme ou le nihilisme, le désespoir ; ou encore vers le repli sur une pensée politique courte, sans repère stable, qui marque l’attrait généralement partagé pour un régime fort (avec l’idée fréquente de ne pouvoir dans leur présent se reconnaître dans un chef). Les esprits sont déçus par les mirages de la démocratie capitaliste, l’approche expérimentale et malheureuse qu’en a fait la Russie jusqu’alors ayant cassé les rêves nés avec la Perestroïka.

Il y a dans ce livre une réelle portée universelle. Certes celle qui se trouve liée au rapport souvent très douloureux de l’Homme et de l’Histoire, la façon dont le bonheur personnel est broyé par des idées ou des puissances, imposées ou acceptées. Mais aussi cette interrogation lancinante sur ce qu’est la réalité de la liberté, dans le concret le plus trivial. Cette question traverse tous les témoins, d’une manière philosophique, même si ce n’est pas mis en théorie : la liberté est-elle un don ou dois-je la conquérir, par la force si nécessaire ? En quoi ou en qui puis-je avoir confiance pour vivre en liberté, pour garantir celle-ci demain ? De quelle liberté parle-t-on ? Collective, individuelle, liberté de conscience, d’action, de sentiment, liberté économique, liberté de voyager, de lire ce que l’on souhaite lire ? Et pour qui ? Les pauvres, les perdants de l’Histoire conservent-ils un droit à la liberté malgré les contraintes qui continuent de les opprimer ? Que pèse une aspiration personnelle au bonheur face aux intérêts collectifs de la Patrie, du Peuple, de la Nation (le vocabulaire évolue en fonction des périodes) ?

Paradoxalement, les personnes présentes dans le livre de Svetlana Alexiévitch ont fait preuve, à toute époque, de libre arbitre. Elles ont fait des choix, mais d’ordre privé le plus souvent (le cadre collectif a toujours été très contraignant en Russie). Ces Russes se sont donné, chacun à leur manière, la petite liberté d’être une personne unique, de croire au bonheur, à l’amour, à la nature… même si quelquefois cela les a conduits en enfer (et il est question dans le livre d’enfers collectif, mais aussi d’enfers privés). Le livre nous montre comment la population de la Russie, aussi désarmée soit-elle, a toujours essayé de ne pas demeurer passive, de garder la conscience vigilante, même si la liberté de penser est bien vite opprimée par l’absence de liberté d’agir publiquement. Cette discrète part de rêve et d’espoir qui subsiste comme une veilleuse dans le secret des âmes intéresse tout particulièrement Svetlana Alexiévitch, elle la scrute chez chacun de ses interlocuteurs, sans jamais disserter. Elle parvient à les faire parler de cela en détail, en finesse, parfois avec délectation, c’est très émouvant. Et le lecteur mesure combien cet art maïeutique de l’auteur est d’une conduite fort subtile.

Enfin, ce livre engendre chez nous les Européens occidentaux des interrogations sur nos propres attitudes, notre réflexion politique, notre mode d’appréhension de la réalité d’au-delà du rideau de fer avant que celui-ci ne tombe. Les analyses théoriques des citoyens bien nourris de pays libres (des années 50 à 80) sonnent singulièrement faux face aux témoins que l’auteur appelle à s’exprimer dans son livre. Tant de souffrance, tant de misère, ont été chez nous naguère occultées ou minimisées par notre désir de faire triompher nos points de vue « progressistes », même quand la réalité connue commençait de leur donner tort.

N’avons-nous pas cru qu’en vérité il était possible de « conduire d’une main de fer un peuple vers le bonheur » ? N’avons-nous pas aussi, pour nombre d’entre nous, perdu des illusions avec l’effondrement de l’empire soviétique, tout comme certains de nos aînés en avaient perdu avec la déstalinisation ? Nos certitudes abusives ne seront jamais plus. Ne sommes-nous pas nous aussi entrés dans un monde sans illusion ? L’utopie communiste qui nourrissait une part de nos conversations et de nos actions constituait bel et bien une utopie, c’est-à-dire « nulle part ». L’auteur de ce livre fracasse nos illusions romantiques en nous donnant à entendre les témoins directs du désenchantement. Elle nous oblige à voir que l’idéologie dont nous étions épris a bien sévi concrètement en un lieu et un temps, et qu’elle impose au peuple russe un ensemble de séquelles durables et lourdes. Et même si nos sophismes nous amènent à déclarer, la main sur le cœur, « mais ce n’était pas là le socialisme dont nous parlions alors, c’en était la caricature stalinienne ou poststalinienne », il nous faut bien admettre que l’utopie a vécu, nos illusions gisent à terre, on les piétine aujourd’hui sans pitié de toutes parts. Un certain désenchantement habite les âmes de tous ceux qui ont cru à la grande idée communiste. Ce que je dis là n’est pas nouveau, et nous avons tous connu des fervents qui étaient possédés du même sentiment à la mort de Staline (et qui s’en vantaient encore 25 ans après !) !

Le livre de Svetlana Alexiévitch nous montre les choses au ras de la vie des hommes et femmes du commun. On ne peut s’empêcher à la lecture de s’identifier (« et si cela avait été moi, qu’aurais-je fait ou dit ? »). Nombre de témoignages m’ont fait penser aux romans et nouvelles de Vassili Grossman, observateur exceptionnel de l’histoire de l’URSS et écrivain trop méconnu en France. En son temps, Soljenitsyne avait fait œuvre de création en peignant la désespérance organisée par le pouvoir soviétique encore en place, il le faisait avec sérieux et détails et souvent la dénonciation des injustices vécues s’accompagnait d’un humour ironique proche de l’amertume. Avec Svetlana Alexiévitch, la littérature se fait autopsie de l’homo sovieticus. Elle dépeint par exemple comment les Russes et non-Russes des ex-républiques soviétiques ont conservé dans leur chair, dans leur esprit, des traces indélébiles de la toute-puissance soviétique et/ou de l’effondrement de l’union de ces républiques, aussi artificielle fût-elle (les points de vue divergent aisément, et Svetlana Alexiévitch ne cherche pas à rendre les témoignages cohérents !). Elle nous montre comment, au moment où l’URSS s’écroule, de terribles guerres civiles éclatent au sein des populations qui vivaient ensemble jusqu’alors. Paradoxalement, le retour de la liberté se caractérise aussi par tout ce sang qui coule alors entre des peuples frères, dans le Caucase en particulier. L’URSS avait également pour ambition de faire tenir ensemble des sociétés, des ethnies différentes. Elle a aussi manqué cette mission fédératrice. Aujourd’hui, on ne peut que penser à la guerre contre l’Ukraine causée par le désir de Poutine de réaliser son archaïque récit national de la Grande Russie orthodoxe.

L’Europe ne constitue pas pour ces Russes un sujet d’espérance. Ce livre surligne (en creux) combien l’Europe a failli en n’accompagnant pas la Russie dans sa transition vers la démocratie et le libéralisme capitaliste. L’Europe s’est facilement contentée de l’écroulement moral de l’ennemi d’hier, des beuveries d’Eltsine, du luxe indécent des nouveaux riches, et aujourd’hui des provocations de Poutine. L’Europe aurait pu aider la Russie dans son cheminement vers la démocratie, lui éviter de tomber dans une économie de marché hyper brutale, ménager avec les autorités en place une transition régulée vers le capitalisme. On retrouve l’éternel manque d’ambition des institutions européennes obsédées par le juridique et l’économique, sans aucune vision politique prospective. Il aurait pu en être autrement et je crois que la planète aurait gagné en sécurité. La guerre déclenchée en Ukraine par la Russie n’aurait pas eu lieu de se déclarer… Rêvons sur de nouvelles utopies… Mais portons attention à nos désenchantements !

© Jean-Pierre Bouguier – SACD 2023

Première rédaction en novembre 2015, revue en décembre 2023

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