Voilà ! Ils l’ont fait, ça menaçait fort depuis un bon moment, ils en parlaient comme ça de temps à autre : « – Et celui-là, qu’est-ce que tu en penses ? Ça vaut ce que ça vaut… – Oui, mais… peut-être… j’aimerai relire une page ou deux, plus tard, il m’avait semblé qu’il y avait quelques bonnes idées… – Oui, mais on le garde pas vingt ans, les cochonneries, ça suffit !… – Oui, t’as pas tort, déjà toutes celles de ta mère dans le garage… – Eh, ho ! Et le fatras de ton oncle nous encombre le grenier, hein ! – Faudrait pas en profiter pour mépriser ma famille !… » Après, ça s’envenimait et je ne puis reproduire les termes du débat très personnel et très privé qui suivait. J’y ai même perdu une page de titre, après un vol plané où mes feuillets tout frissonnants n’ont pas eu le temps de se rabattre à temps pour atterrir proprement !
Les oiseaux comptent leurs plumes, les livres comptent leurs pages, obsessionnellement ! Une manie prise dès la sortie des machines chez l’imprimeur ; gare aux resquilleurs qui avaient profité d’une inattention pour s’épaissir indûment, pour voler un cahier supplémentaire ! Nous, les livres normaux, on les poussait pour qu’on les remarque, qu’ils fassent saillie au moment de l’emballage des palettes. Faut pas se laisser faire, il y a une telle concurrence ; si on veut être vendu, rien ne doit être abandonné au hasard. Car, quoi qu’en disent les puristes, la dignité d’un livre demeure de se retrouver bien en vue sur l’étalage d’un libraire. Et, là, sans qu’il y paraisse, dès que le libraire et les clients ont le regard tourné vers d’autres pensées, hop ! un petit coup d’un coin de la couverture, et voilà ! on s’est placé de travers, de façon à se faire remarquer. Les plus sveltes sautent sur les jaquettes voisines de manière à les escamoter tout simplement. J’ai même vu des collègues profiter de leurs couvertures satinées pour tomber à terre devant les pas d’un client indécis, sur ses pieds quasiment ! Incroyable audace, mercantilisme bas et tapageur, une sorte de putasserie, dans ce lieu sacré, la librairie, le saint des saints de la culture ! Quel dévoiement ! Commerce et culture sont mariés pour le meilleur et le pire !
Mais voilà, la vie d’un livre est toute une histoire, pas fatalement extraordinaire, sans doute même rarement extraordinaire… Me voici donc tombé dans la caisse à ordures. La caisse réservée au papier s’entend ! Pas celle des boîtes de sardines huileuses, rances, dégoulinantes, d’une obscénité populacière ! Beurk, beurk, beurk ! Bon, enfin chacun ses vulgarités, moi je dois désormais vivre la promiscuité avec d’infâmes prospectus dont l’encre empeste, avec d’incroyables épaisseurs de correspondances déchirées : publicités, demandes humanitaires (le nouveau « à votre bon cœur !… » Ou, plus moderne : « t’as pas cent balles, tu risques rien, c’est défiscalisé ! »), offres de service (« nettoyage du toit gratuit garanti dix ans »), les sacs à fruits froissés (taciturnes en diable – n’ont rien à dire, n’ont jamais rien eu à dire, ces pauvres contenants stupides qui ont tout donné aux courges, à la salade !), les papiers très usagés issus des crèmeries, charcuteries et boucheries (ah, ceux-là, d’un bavard ! Toujours une anecdote pour entretenir la conversation et vanter la marchandise qu’ils ont emballée !), et puis dans un petit coin perdu les propositions alléchantes de Mamadou Sisséké englobant dans un même espoir argent, fidélité, travail, virilité, amour et plus encore si affinités réelles…
Il faut avoir le cœur bien accroché pour demeurer fier de ce que l’on est depuis ses nobles origines, alors même que je suis fripé par ces intimités désinvoltes, souillé par des voisinages abjects, bousculé dès qu’une décharge de nouveaux arrivants s’immisce, se pousse, en recomposant l’infinie palette des odeurs disponibles dans l’épaisseur étouffante de ces papiers sans nom.
Pourquoi interpeller l’univers bien-pensant au nom de la souffrance endurée par les livres ? C’est que j’assume la responsabilité d’un nom, celui d’un auteur qui m’a choisi pour support de ses mots. Il est nommé en gros caractères sur ma couverture. Et si on me l’arrache, sur la page de titre, et si la torture se poursuit, sur ma quatrième de couv, et si encore… restera l’intitulé de l’œuvre rappelé au sommet de chacune de mes pages.
Je sens rapidement tout autour de moi une immonde jalousie s’élever en nuée poisseuse destinée à me faire taire, assourdir tout ce que j’ai à leur opposer, à eux, les sans noms d’aucun auteur. Je comprends bien que les autres papiers ne disposent que d’arguments fallacieux, médiocres qui traduisent leur impuissance radicale : « Mais on est frères, même papier, des caractères d’imprimerie, de la colle, parfois de la ficelle. » Faut voir !! Quel papier exactement, bois, chiffon, récupération ? Quels caractères Times, Garamond, Arial ou Ubuntu ? Colle et ficelle, hum !
Ils savent pas, ils ignorent tout de leur être profond, ils me regardent comme une « petite chose » incroyable, antique, mais pas si vénérable puisque dans le même bac à papier qu’eux, les « utilitaires », ainsi qu’ils se dénomment fièrement entre eux ! Des feuilles volantes, des papiers gras, oui voilà ! Des paperasses sans âme, prêtes à se donner à n’importe quel vent… Vous avez déjà vu un livre voler sur les ailes du vent ? Pour cela, il faut qu’un humain le propulse à la tête de l’un de ses semblables. Ou alors, geste sportif ou sublime détestation, le livre vole dans l’atmosphère, car on l’a jeté, de loin ; sans doute ne l’a-t-on même pas lu ! On lance un livre comme on lance un ballon ! Prodigieux affront ! Terrible contresens ! Affreux outrage ! (Bon, je ne suis pas obligé de penser au pire ! Surtout maintenant…).
Les « utilitaires » (un nom de camionnette !!) assoient leur supériorité autoproclamée sur le fait qu’ils apportent efficacité et rentabilité aux actions humaines. Que diable, leur rétorqué-je, vous vous croyez sortis de la cuisse de Jupiter (le vrai, pas un micromonarque !) pour vous supposer aussi indispensables ! Et dire qu’ils ignorent jusqu’à l’existence des librairies, ces lieux d’élection où des œuvres en un bon ordre assemblés se reposent à l’ombre, attendant fébrilement la main empressée ou le regard furtif d’un acquéreur potentiel. Voilà qui est fort éloigné des listes de courses, des analyses sanguines, des modes d’emploi de tondeuses à gazon, des filtres à café, des certificats d’assurances ou des justificatifs de domicile !
Mais les utilitaires se récrient et dénoncent ces commerces « spéciaux » où le vendeur et l’acheteur regardent, tâtent, soupèsent un monde de papier. Certains vont même jusqu’à dire tout fort qu’ils ne mangent pas de ce pain-là, que ce genre de boutique ne devrait pas exister, des lieux de perdition pour papier de luxe qui passent de main en main, du propre ! Ces papiers bien convenables m’opposent ne se mettre qu’à la disposition d’un unique professionnel dans un commerce de bouche avant d’appartenir au seul acheteur des matières qu’ils emballent, et personne d’autre ne les touche ! Mais qui le voudrait ? Dès leur premier usage, ils dégoulinent de graisse, de sang !
Je les achève en rappelant à leur suffisance que les librairies (lieux physiques où se vendent les livres, et non du papier au poids) ont été classées « commerces essentiels », lors des lointains confinements de population, au temps de la pandémie mondiale. « Tout comme nous », rétorquent en cœur les papiers de charcuterie, boucherie, crèmerie… Et puis merde ! Je ne sais pourquoi je discute avec cette valetaille, je ferais mieux de les ignorer et de dormir dans mon coin. Mais, il en est ainsi, le livre a constamment à cœur de se justifier !
Évidemment, il y a toujours le fort en thème de service (un emballage d’imprimante, ou une feuille annotée reprenant un schéma informatique, ou bien encore l’une de ces innombrables pages tirées des ordinateurs, à peine imprimées sur le recto…) qui vient objecter le déclin fatal du livre, l’envol du livre numérique enfin débarrassé de toutes ces vieilleries artisanales compliquées qui fabriquent en masse de l’identique… Alors là, on me cherche, et on me trouve, je m’enflamme, suffirait de peu pour que la poubelle prenne incendie :
– « Il ne suffit pas d’être en papier de pin nordique, de porter sur une part infime de son étendue des caractères étiques et mal imprimés, et de se croire important parce que figurent sur votre surface des phrases incompréhensibles du commun des mortels, truffées d’anglicismes et de barbarismes ! Forts de tout cela, vous vous imaginez avoir le droit de contester l’existence des vrais livres. Nulle part, même en Saskatchewan ou au Sczechuan, les lecteurs n’ont abandonné les bons vieux livres reliés ou brochés… » (Comme vous le constatez, je ne suis pas snob : oui, les brochés ont leur mot à dire, bien que cela doive demeurer mezzo voce… Il y a quand même une hiérarchie, p… de m… !). Mes coups de vapeur déchaînent de belles rigolades dans le bac à rebut papier ; toujours ça de gagné sur la morosité ambiante… Mais diable ! Que cet insondable déficit de culture me révulse ! On ne peut faire société sur des bases aussi débilitantes !
Et puis voici qu’un matin, très tôt, la poubelle est tirée par un fier-à-bras (« Une vraie plaie, ces putains de papelards ! Ça nous fait des poubelles lourdes à en chier dans le bénard, pas possible ! Hein, Roger, t’es d’accord, faut qu’on en parle au syndicat ! Sinon, ils iront se les mettre leurs papirochki !… En voilà une super bonne raison d’abdiquer, j’invoque le droit au retrait ! [Rires] » J’abrège ici le long thrène et la créativité des qualificatifs de notre peuple… Mâtin, quelle langue !). Je ne sais plus ce qu’a répondu Roger, cela s’est perdu dans les couinements de la grande roue qui nous a tous comprimés dans le ventre d’un monstre roulant.
Alors je vous dis pas, question promiscuité là-dedans, c’est canon ! Auparavant, il ne s’agissait que de frôlements, presque anodins, des caresses somme toute, à s’en souvenir on les regretterait ! Mais là ! Des compressions, des constrictions, des étirements, des crispations, des laminages, des vrillements… Comme j’ai béni le ciel (encore une fois !!) de m’avoir accordé le don d’une vraie couverture dont le rigide a opposé une cuirasse aux assauts de tous ces dégoûtants qui n’ont pour bonnes intentions que de vous fendre, vous écarteler, vous pénétrer, insinuer en vous leurs angles, leurs suppurations, leurs humeurs plus ou moins libidineuses. Je me suis retrouvé le coin haut et gauche enfoncé dans un papier de charcuterie où avait dû se réfugier un saindoux longuement ranci dans un étalage d’été ! Vous savez, ces délicieux marchés de cartes postales, grand air et soleil vibrant, et tout le bataclan ! En effet, j’ai pu apprécier, au plus près de tous, les avantages des circuits courts, toujours un peu trop longs pour moi ! Mon mors supérieur s’enfonçait dans un nuage de confettis publicitaires (on avait rageusement réduit à plaisir ces pollutions répétitives !), tandis que mes plats faisaient joues communes avec des magazines à deux sous qui empestaient l’encre grasse dont ils me maculaient. Et quel bon voyage ! À chaque arrêt, une compression supplémentaire ; et pourquoi respirer quand je devrais absorber de telles flatulences ? Autant s’abstenir !
Une excursion en apnée, je me suis fait discret, sommeillant. Je crains moins que les autres voyageurs ; ma structure de bon papier interdit quasiment tout écrasement, du moins pour ce qui est de mon épaisseur. Par contre, si l’on pousse très fort en haut et en bas de mes plats, simultanément, il peut surgir des dégâts irrémédiables de mon âme de carton : brisures, plis, froissements. Heureusement, je joue des coudes et je bouscule résolument de moins solides sous les compressions les plus violentes. L’obscénité rend obscène, et cela me mortifie en profondeur, je sens que je descends irrémédiablement aux enfers de toute création.
Nous voilà parvenus à destination ; et là, grande culbute ! On dévale à deux cents à l’heure sur une glissière de métal bien lisse et nous nous écrasons sur un large tapis roulant en caoutchouc. À peine arrivées, des pipelettes se sont mises à jacter, ce sont les « recyclées », reconnaissables à leur couleur sale, terreuse, à leur structure évanescente, presque sans matière. Elles jouent les affranchies, étant déjà passées par là, elles connaissent les trucs, les arnaques, les débrouillardises, les bakchichs. Tout cela me semble mystérieux, sibyllin, terriblement vulgaire, je ne peux entendre la fin de leurs exploits vantards. Je continue de me taire.
On passe le conseil de révision : le tapis roulant nous fait défiler devant une série d’uniformes, goguenards ou bougons, masqués et armés de gants caoutchoutés, de piques et de pinces. Le tri avant une solution finale adaptée à chacun. Les papiers gras filent vers l’incinérateur, direct, sans jugement, un geste les désigne et ils sont déjà morts, ils n’ont rien vu venir ! (Bien fait pour leurs gueules !) Les magazines sont expédiés par des glissières vers de grandes bassines acides où ils atterrissent en grésillant (pas de grosses pertes, non plus !). Les papiers informatiques déchets d’imprimante sont noyés dans d’immenses cuves et déchirés par de puissantes hélices (on ne va pas pleurer sur le maigre sort de ces petits cons pédants !). Je vois les toutes petites annonces des Messieurs Sisséké et Frères se faire encore plus discrètes, et slalomer entre les risques, j’en héberge même une un moment derrière les tranchefiles de mon dos… Partie comme elle est venue.
Une pince m’agrippe au passage « Qu’est-ce que c’est que cette merdouille qui a encore l’air d’un livre ? Ah, oui, c’en est un… Oh, non ! C’est pas vrai ! Encore un bouquin de ce vieux con de B !… Allez, hop, B, à la réforme ! Nous a assez fait chier celui-là à la télé ! Encore un qui parle pour ne rien dire ! Et hop ! Dans le grand bain du retour à zéro ! Au jeu de l’oie, on ne tire pas toujours le prix Nobel, pas vrai les gars ! » Je tends l’oreille, espérant que l’un des juges de mon destin va me sortir de là en prononçant les mots magiques, du genre : « Donne, Gastounet, je vais y jeter un coup de châsse ce soir, si mon Léon me laisse un peu de loisirs… !! » Et tout le monde aurait ri, cela aurait été « sympa », comme on dit dans le peuple… Mais rien, rien, des chiens ! Et incultes, ceux-là aussi ! Des chiens incultes, je vous dis ! Des papiers gras humains !… Je deviens odieux…
J’ai entendu dire à mon sujet, et à mi-voix : « Tiens, un chiffon ! » Enfin un connaisseur ? Ce clin d’œil ne m’empêche pas de me retrouver à nouveau en tas, un nouveau tas, un autre tout-venant mal assorti, mais que des livres cette fois. Je demeure cependant le seul en papier chiffon, l’aristocrate au sein du grand vrac ! Que des vrais livres cette fois, enfin, qu’est-ce qu’un livre ? Je vous le demande. Belle question en effet, comment comparer B avec A… et A avec Y ? Et ne parlons pas de mettre sur un pied d’égalité les Éditions de la Vénus galante avec Galigrasseuil… Confondrait-on la Nouvelle Revue Gauloise (NRG pour les intimes !) avec Le Chasseur Gaulois (il manque à la NRG les annonces piquantes du Chasseur, ce qui rend sa lecture moins palpitante, fatalement ! D’où les gros tirages du Chasseur, indigne cependant des regards officiels et sophistiqués du germanopratinlandsis).
Nous voilà de fait tous ensemble, les bons… et les moins bons, pourtant beaucoup plus nombreux… comprend le paradoxe qui le pourra !! Je me recentre sur ma nature profonde, seul de mon espèce dans cette benne, le seul à être entièrement constitué de papier chiffon, j’ai déjà joué mon rôle dans les recyclages obligés de la planète en péril. Sans me vanter (encore une fois !), j’ai déjà payé mon écot à la survie de notre mère la Terre, je devrais être exempté ! Bon, je veux bien retourner à mes lointaines origines, mais à la condition que l’on reconnaisse que, seul, je mérite cette dignité au sein de cette ignoble accumulation…
Oh là, je sens que j’en fais beaucoup, c’en est trop ! Arrête, coco ! Arrête ! Stop, de grâce, te voilà comme les recyclés de tout à l’heure ! Avant d’être aussi niais à te croire géant sous prétexte que l’on te recycle à l’infini pour le bien du globe, prends la bonne attitude, la zen-attitude : tais-toi ! Tiens-toi droit et intègre, quitte à rester inconnu, ignoré, seul. L’absolu demeure à ce prix, tu n’as que trop parlé de toi et de ton petit monde, replie ton ego et persévère, rêve l’éventualité de la renaissance de ton pur esprit, dépouille-toi de ta matière !… Écoute le vent dans les feuilles de papier, une dernière fois… avant l’exil nécessaire et peut-être de nouvelles gloires… Tu n’es différent que par un détail, pour l’essentiel tu es semblable à tes frères les livres avec lesquels tu es confondu. J’intègre ces remarques venues des profondeurs, même si mon ego s’entend à jouer les rebelles.
J’ai dû être écouté : une pince est venue trier les livres, elle isole les « chiffons ». Sans doute le connaisseur de tout à l’heure ! Peu d’ouvrages descendent dans ce petit bac, quelques gravures, des recueils de poésie, des ouvrages anciens très fatigués. L’attente se prolonge rythmée par les chutes de nouveaux venus jetés de haut. Nous sommes moins serrés, comme il convient à l’élite que nous représentons. Les conversations se résument à de brèves banalités, les quelques livres du siècle des Lumières ne sont plus en état de disputer leur rang. Ils bâillent et tombent en poussière. L’arrivée de quelques fringants tirages limités de romans récents aurait pu détendre l’atmosphère de plus en plus lourde. Mais il s’agit d’incroyables snobs qui refusent tout échange avec ce qu’ils pensent n’être que des rebuts de l’édition alors qu’ils s’imaginent en constituer la couronne et la gloire… Pour en arriver jusque là ! Et si vite ! Leurs pages n’ont pas même été coupées par le lecteur empressé de se débarrasser d’eux !
Je me fais diversion en amorçant un timide dialogue à voix basse avec ma voisine, délicate parution d’un « petit éditeur » de poésie religieuse (« La Biche Voilée », autant que j’aie pu lire). Bien que ne comptant guère plus de quinze années, la malheureuse a subi d’épouvantables outrages : froissée de toutes parts, ses plats pliés en deux laissaient voir la moitié nue d’un poème érotique attribué à un janséniste et longtemps tenu secret jusqu’à cette édition à tirage très limité et soigneusement numérotée. Je jette un œil concupiscent sur quelques vers du poème épicé. L’on ne voit pas tous les jours un janséniste dénudé !
Bientôt, elle me susurre dans l’oreille que nous nous dirigeons tout droit « … vers le pulpeur ! Notre lutte finale s’achèvera dans la grande cuve ! » Je me fais préciser et la cuve et le pulpeur, dont le nom, je dois l’avouer, m’évoque a priori autre chose qu’une fin de partie radicale. Elle m’explique dans un frisson partagé : « Nous allons tomber dans la grande cuve d’un mixeur qui nous déchiquettera. Nos morceaux longuement brassés avec de l’eau se déferont, dégageant enfin nos fibres, chiffon ou autres, qu’importe désormais ! »
Le but de l’industrie « papetière » (comme on dit) consiste donc à nous réduire à nos fibres, à de simples assemblages de molécules débarrassées des colles, encres, coutures, mors, de toute la chimie de notre papier, de tous les artifices de nos reliures. Ma maigrelette voisine se blottit encore davantage contre moi (elle n’a rien de ce pulpeux que ma pensée avait effleuré tout à l’heure, mais j’ai déjà oublié), son discours a refroidi mes imaginations. Je lui propose très sérieusement de partager notre mort commune. Je sens au frémissement de son Japon moiré qu’elle accepte ce mariage mystique de dernière extrémité. Je suis tout ému de cette union ; le renoncement a rencontré la compassion.
Ainsi nous pourrons glisser ensemble dans le pulpeur, unis dans le grand tout, en attente d’une recomposition. Un nouveau papier naîtra, couchant soigneusement sous les rouleaux des machines « papetières », quelques-unes de ses fibres, quelques-unes des miennes, avec beaucoup d’autres, étrangères. Que deviendrons-nous ? Agenda, papier à lettres ou à dessins… un livre peut-être ?… Oh, oui ! Un livre… Encore !
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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