Peintres. Graveur et sculpteur
Délaissant de redoutables autoroutes, votre GPS vous guide, avec plus et moins d’imprécision, vers un village qui repose entre les bras de grands axes desservant Genève. Soigneusement entretenue, Berneix ne semble guère une localité pauvre, aux abords d’une métropole internationale. Un village suisse, non une banlieue. Ici, les habitants ne sont jamais bien loin de la campagne ; elle entoure l’agglomération et le Rhône court à un kilomètre, on parvient à sa rive en longeant des jardins familiaux, des champs, des gravières, une réserve naturelle. Sans doute le village était-il moins résidentiel, moins densément construit, à l’époque où Robert Hainard et son épouse s’établirent, en 1938 !

D’abord, on n’aperçoit pas la maison. Elle est cachée dans les arbres, sans être véritablement isolée des habitations voisines, car un petit immeuble est venu se construire à proximité. La densification du bâti l’a enserrée dans les années 50-60. Une maison d’aspect assez quelconque, en aucun cas une riche villa de parvenu comme on en voit tant autour de Genève, sur les hauteurs de Cologny ou de Veyrier. Une maison, dessinée par Germaine Hainard (1902-1990). Une maison qui parle au visiteur d’un autre temps, peut-être d’un temps arrêté, mais une maison à mesure humaine.





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Des sculptures sont disséminées dans le jardin. Elles accueillent, chacune à sa manière. La loutre presque cachée, un bison bondissant, une laie suivie par sa troupe de marcassins empressés, un grand tétra chantant, un loup tranquille et digne, proche de l’entrée de la demeure veille un lynx aussi fier qu’attentif. Avant même de mieux connaître l’art de Robert Hainard (1906-1999), ces œuvres témoignent au visiteur une volonté de restituer la noblesse, la force dont chaque animal détient le secret, et dont il montre la perfection. Chacun selon sa nature, soigneusement observée sur le vif. Le visiteur le ressent, ces animaux ne sont pas les illustrations chics d’un catalogue de décoration.
Très proches d’une très grande ville, les témoins totems du lieu donnent le ton. Ici, la nature sera considérée dans son éternité, magnifique et sans concession. Les volumes de ces animaux sont pleins, majestueux. Les détails (une oreille, une trace dans le pelage ou le plumage, la position des pattes…) sont destinés à donner juste une indication à notre perception qui complètera (ou non !) ce qui semble manquer… Mais il ne manque rien, ces animaux sont dessinés dans une vision claire, rapide, mais complète. Les sculptures de Robert Hainard font penser aux œuvres de François Pompon ; mais avec une dynamique différente et sans doute une volonté de moins faire œuvre d’art magnifiquement polie. Les sculptures de Robert Hainard nous montrent un épiderme souvent grenu, trace en surface de la rugosité des espèces sauvages. Sauvages et destinées à le demeurer, selon la conception de l’artiste, du philosophe.


Cette maison que la Fondation Hainard permet de visiter témoigne de la façon dont y ont vécu Germaine et Robert Hainard, ainsi que leurs deux enfants. Des vies singulières dans cette maison dense, une maison d’artiste où tout semble relatif à l’œuvre en marche. De petites pièces, chacune comme une échoppe d’artisan. Une constante présence du bois. En pénétrant à l’intérieur de cette maison, le visiteur ne se trouve plus dans la banlieue de Genève, il peut se croire isolé dans les monts du Jura ou du Chablais si proches et si loin tout à la fois.
L’atelier du graveur
Sommes-nous en fait chez un luthier, un ébéniste ? L’atelier du graveur renforce cette impression d’artisanat savant. Un atelier, le mot exact pour désigner cet espace réduit où s’entassent (mais bien rangés !) outils, essais, encres, papier, copeaux et planches. Une presse encombre et l’on comprend vite que cette masse sombre est indispensable à l’alchimie qui trouve ici son cadre. L’artiste a choisi en effet pour technique la gravure sur bois, mais en couleurs, parfois quatorze ! Par ce procédé original inventé dès 1924, le graveur doit sculpter des planches différentes, à partir d’un même croquis préliminaire, en apportant sur chaque planche les réserves, variantes et détails propres à chacune des couleurs choisies.
Pour exemple, ce Sabot de Vénus gravé en 1949 sur treize planches qui restituent quatorze couleurs

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à cette gravure correspond ce croquis de 1947 :

De surcroît, la profondeur des incisions du bois permet de nuancer l’intensité des teintes. Faite de nombreux essais successifs, cette méthode originale s’appuie sur les talents de graveur sur bois de Robert Hainard, sa formation initiale. Ici, la facilité n’a pas sa place, pas davantage que les arrangements ou les raccourcis. L’objectif artistique poursuivi impose ce minutieux travail artisanal afin d’approcher l’idéal, à savoir, ce que l’artiste a ressenti au contact de la nature sauvage. Nulle place pour le pittoresque ou le culte du beau. Ici, l’artiste cherche à restituer une vérité qu’il a approchée, et tant pis si cette vérité-là n’a rien d’une planche documentaire ou d’une interprétation poétique de la nature. Robert Hainard aurait sinon choisi l’outil photographique, dont il n’usa guère, s’en tenant aux clichés souvenirs, avec enfants, parents ou amis.
La pièce suivante, plus ensoleillée, nous montre l’atelier du sculpteur, comme s’il venait de passer, il y a quelques secondes, dans la salle à manger voisine. Les outils, les œuvres en cours, des morceaux de bois attendent le retour de l’artiste. Les travaux et projets, ainsi que les matières premières nécessaires à leurs réalisations, encombrent presque tout le rez-de-chaussée de la maison familiale. Le chevalet de Germaine Hainard, aquarelliste de talent, se dresse dans une pièce plus ensoleillée.
Réflexions d’un peintre, dessinateur et graveur
Robert Hainard écrit dans Et la nature ? Réflexions d’un peintre – (1943) : « Mon métier m’a donné une grande méfiance des constructions de la raison… Je préfère mes pratiques d’assouplissement de l’esprit, qui consistent à tailler l’aspect des choses dans des morceaux de bois. » Dans cet atelier de graveur ou du sculpteur, il est question d’autre chose que la restitution habile du réel. La citation n’est pas une posture intellectuelle. L’auteur développe sa démarche « d’assouplissement de l’esprit ». Pour lui (in Le monde plein—1991), dans sa pratique de sculpteur sur bois l’une des mains pousse l’outil, l’autre retient le mouvement. Ainsi, l’artisan porte en soi un équilibre de forces contraires qui seul autorise le juste effet utile ; et plus ces forces antagonistes entrent en tension, plus l’équilibre atteint s’avère puissant. De cette façon, action et pensée gagnent en fermeté.

L’apprentissage artistique et l’observation de la nature ont convaincu l’artiste de la fondamentale différence entre l’espace rationnel (celui de la géométrie ou de la vie pratique) et l’espace ressenti. Dans ce dernier seul peut s’exprimer la continuité du réel vécu, à l’aide de tous les sens. Concrètement, il s’agit pour lui d’éprouver, physiquement, la continuité du mouvement animal, de ne surtout pas le décomposer, l’analyser. « Je regarde sans dessiner, pour ne pas troubler l’animal. » Le dessin est une mémoire légèrement différée et non le décalque instantané d’une observation exhaustive. Et Robert Hainard de préciser (in Défense de l’image – 1967) : « l’art est avidité de posséder ». Il entend par là une identification à ce qui est observé, jusqu’à ressentir en lui une extrême proximité avec l’animal en mouvement, par une participation à l’infini de la richesse de la nature.
Ces formulations paraissent arides, pourtant l’artiste explique que, très concrètement, le mouvement d’un animal s’imprime dans ses muscles « Je sens littéralement son mouvement dans mon corps, dans ma main. C’est un enregistrement musculaire ». Le croquis pris sur place en garde comme la trace, réactivable même des années après, à cet égard le dessin fait office de notes prises afin de réaliser plus tard une gravure ou une sculpture. Au moment de la confrontation à la résistance du bois, toute l’information mémorisée dans les muscles se réveille, physiquement, et donne forme (et sens) à la restitution artistique : « Ma sensibilité est tactile et musculaire autant que visuelle. Lorsque je vois un animal passer rapidement, c’est en partie le sentiment de son effort, enregistré dans mes muscles, délivré par ma main [qui dessine], qui me restitue son image. En modelant ma planche, elle s’enrichit encore de souvenirs tactiles » (in Le guetteur de lune – 1986).

Robert Hainard (par exemple, in Défense de l’image) place les sens et la matière au cœur de son art :
– Les sens permettent des contacts privilégiés, intuitifs avec la nature (« Ce que l’homme n’a pas fait »),
– La matière comme indispensable force antagoniste de la puissance de la raison. La propension à la démesure de cette dernière entre en tension avec la résistance du réel, vers un équilibre fécond.
Antagonisme, tension, équilibre, résistance, sens, matière : les mots-clés d’une vision du monde.

« L’artiste retourne à la communion plus simple avec le monde, celle de l’animal » (in Le guetteur de lune). Cet accord sympathique avec la nature, marqué d’un immense respect et d’une vraie humilité, lui fut dicté par ses innombrables affûts de « chasseur au crayon », sous différentes latitudes. Affûts indispensables pour observer les animaux dans leurs milieux, noter leurs mouvements d’un croquis rapide, regarder les plantes à loisir, dessiner l’infinie diversité. Robert Hainard n’hésite pas à parler de religion de la nature, d’envoûtement, retrouvant par là la manière des hommes du Paléolithique. Les peintures pariétales témoignent d’une relation forte entre l’homme et une nature dont il participe pleinement. Cette observation correspond à la distinction essentielle entre connaissance sensible et connaissance intellectuelle ; « On dessine mal parce qu’on représente ce qu’on sait au lieu de ce qu’on voit. » (in La méthode de mon père. Enseignement du dessin et du modelage – 1994). « La pensée plastique pourrait apporter beaucoup à la pensée rationnelle, lui ouvrir des perspectives inattendues, l’élargir et l’assouplir. » (in Nature et mécanisme – 1946)
Les désordres de la raison
Robert Hainard pose la complémentarité de deux types de pensée avec chacune un mode d’expression : d’un côté le concept, l’écrit, et de l’autre l’œuvre artistique. Il ne conteste pas l’importance de la raison. Indispensable et très efficace pour l’action, elle opère en décomposant les gestes, les causes, les effets, elle les analyse et en tire des constats, des projets. Elle permet l’action efficiente. Robert Hainard procède à une étude très fine de l’œuvre de Kant, dont il conteste le rationalisme absolu :
– Le rationalisme opère « une confusion entre les concepts produits par la raison au sujet des choses et ces choses elles-mêmes » (in Nature et mécanisme). Il réduit le réel à l’état de concepts, conduisant les hommes à vivre dans un monde abstrait, un décor.
– La connaissance scientifique ne constitue qu’une approche de la réalité, parmi d’autres. L’esprit de spécialité n’est nullement une supériorité, mais plutôt une limite.
– Selon Robert Hainard, la raison demeure incapable de comprendre la réalité dans sa totalité, car elle trie en vue de l’action, en délaissant tout ce qui ne la sert pas. La raison ignore toute activité spontanée hors la sienne. « C’est l’orgueil mortel de l’esprit de prétendre être seul réel » (in Défense de l’image. Dans cette occurrence, le mot esprit est employé au sens de raison par l’auteur).

– La raison « anémie » la nature en négligeant les dimensions spirituelles ou matérielles, ou en privilégiant la vue sur les autres sens. Le règne absolu de la raison fait régresser la proximité directe avec la matière éprouvée par tous nos sens. « Kant n’a conçu la matière qu’en tant qu’elle peut entrer dans les formes de la raison… Il n’en a connu que ce qui est nécessaire et suffisant pour l’action » (Ibidem).
– Robert Hainard déplore : « Nos connaissances scientifiques sont à la réalité ce que le cadastre est à un paysage » (Ibidem) ! « L’art est la meilleure discipline pour soumettre la raison à la réalité. » Il précise encore sa pensée dans l’ouvrage Défense de l’image en 1967 : « La science est l’outil de notre action sur les choses, l’art, de l’action des choses sur nous ». « La formule scientifique est formule de l’action, l’image est formule de contemplation (active) » (Ibidem).
– En ce sens, il écoute Leibniz ou Humboldt plutôt que Kant ou Bergson. Il affirme ainsi à propos de ce dernier : « Il lui a manqué l’amour de la matière. » (in Et la nature ?) « Leibniz me semble le plus artiste et le plus vivant des philosophes » (Ibidem) Leibniz, considérait déjà l’art comme une discipline de pensée.

L’Autre adorable
Cette participation de l’artiste à la richesse infinie de la nature, en la vivant de l’intérieur, permet à Robert Hainard d’affirmer : « J’avoue être essentiellement religieux, si l’on peut entendre par là vivre essentiellement d’adoration, de communion et du sentiment d’une mystique unité des choses » (in Et la nature ?). Ou bien encore : « La nature est pour moi, l’Autre adorable. », « Dieu, c’est l’univers éprouvé sympathiquement. » (in Nature et mécanique). Toutefois il ne s’agit pas d’opérer une fusion à la manière de la mystique chrétienne, « Je n’aime pas me fondre dans l’objet aimé », précise Robert Hainard dans un entretien.
Cette dimension divine de la nature se rapproche des vues d’Aristote ou de Spinoza (« Deus sive Natura »). Animaux, plantes, humains appartiennent au même tissu ; différents et individualisés, ils sont néanmoins reliés matériellement et spirituellement. Chaque existence serait un nœud dans un vaste tissu de conscience qui s’étend à tout le cosmos. Cette vision proche des philosophies orientales ne postule pas de dieu transcendant, elle pose l’esprit comme immanent à la matière 1. La plénitude de ce contact avec le monde se condense en une adoration de l’être. En soi. « Ce que je sens en moi d’essence divine, c’est-à-dire capable de participer à la totalité du monde, c’est le sentiment d’être, la conscience d’exister et non pas la conscience en tant que discernement » (in Et la nature ?).
Cette immersion dans la nature sauvage, préservée des atteintes humaines, nourrit l’art de Robert Hainard. Pratique artistique et conception du monde entrent en harmonie. Pour l’artiste, « La nature est essentiellement ce que l’homme n’a pas fait, c’est-à-dire la seule chose qui puisse nous enrichir. » (in article journal La Suisse—1970). Un monde qui « résiste » permet à l’homme de s’épanouir. Et l’on retrouve ici la contestation d’une position absolue, dominatrice, de la raison. « … je cherche l’irrationnel, qui est l’aliment des esprits vigoureux. Si je divise le monde en deux parts, c’est que l’une est le monde rationnalisé et l’autre, le monde irrationnel, la nature. » (in Et la nature ?) « La nature, c’est la vie hors de nous, le monde agissant par lui-même » (in Nature et mécanisme).

Nature et société
De ces observations et expériences, Robert Hainard tire son engagement pour une préservation de la nature sauvage qu’il accompagne logiquement d’une critique radicale de la « civilisation » industrielle. Celle-ci, poussée en avant par les sciences et les techniques, expressions de la domination de la raison, génère un permanent déséquilibre au détriment de la nature sauvage dont la part se réduit (cf. la forêt primitive, libre de toute intervention humaine). Dans une tribune du Journal de Genève en 1971, Robert Hainard déclare : « On ne devrait plus mesurer la prospérité de la population à son nombre, mais à l’espace libre et à la nature sauvage dont elle dispose. On devrait pouvoir dire : ce pays est si industrialisé qu’il a pu rendre la moitié de son territoire à la nature sauvage. »
Dans cet esprit, Robert Hainard conteste fermement les notions de « développement durable », « environnement », « technologie verte ». Conçues par des « technocrates qui ont eu mauvaise conscience » (in Le guetteur de lune), elles entretiennent l’illusion de la croissance sans sortie du système économique dominant. L’écologie politique suscite son extrême scepticisme. La société de consommation et la globalisation néolibérale constituent des fléaux autodestructeurs puisqu’elles épuisent les ressources dont elles dépendent ! « Il ne s’agit pas de savoir si une économie sans expansion est possible : nous y serons acculés dans l’intoxication et l’asphyxie, dans l’horreur d’un camp de concentration généralisé et, bien avant, dans la névrose et le dégoût de vivre » (Ibidem). Bien évidemment, ces prises de position radicales ne lui ont pas attiré que des amitiés !

Fidèle à ses principes et expériences artistiques, Robert Hainard propose une tension féconde entre nature et société. Courant le risque majeur d’effondrement dans le chaos et la misère généralisée, notre époque rend nécessaire un nouveau projet de civilisation.
L’artiste et philosophe appelle de ses vœux une humanité peu nombreuse, hautement technologique (il songe aux apports de l’informatique), établie à proximité d’une nature sauvage restaurée. Une sobriété heureuse se pose en alternative à la course à l’expansion que poursuivent tous les régimes politiques, toutes les sociétés contemporaines : « La modération est la vraie croissance… Passée la satisfaction des besoins physiques, si limités, on est riche de ce qu’on laisse, non de ce que l’on prend. » (in Quand le Rhône coulait libre—1976). Des exigences éthiques fortes animent cette nécessaire révolution vers l’équilibre, ce changement de civilisation (in Expansion et nature—1976) :
– rompre avec la logique d’exploitation de l’homme et des ressources de la Terre, renoncer à la société de croissance ;
– rebâtir l’économie sur la recherche du bien commun et non plus sur la compétition qui génère des peurs (dès l’école) ;
– redéfinir la liberté, trop longtemps dévoyée par l’illusion libertaire, la concevoir comme le choix des contraintes que l’on se donne collectivement ;
– établir la Nature sauvage comme un besoin moral indispensable à l’équilibre et au développement harmonieux, collectif autant qu’individuel.

« Tous les biens que nous attendons d’autres mondes sont dans l’acceptation et l’amour de celui-ci. » (in Et la nature ?) « La société industrielle a besoin d’un antagonisme, la nature sauvage » (in Expansion et nature—1972). « Antagoniste » est à prendre « non au sens d’adversaire, mais dont on parle des muscles antagonistes dont le couple seul permet un mouvement mesuré, précis. » (in: Le guetteur de lune). L’antagonisme constitue un facteur d’équilibre. La liberté de l’homme doit se heurter à la résistance, en accepter l’exigence choisie. « Peu d’hommes deviennent assez adultes pour aimer la contrainte d’un monde qui leur donne leurs limites, leur forme, leur consistance. » (in Le guetteur de lune). Les sens, la résistance de la matière équilibrent les orgueilleux pouvoirs théoriques de la raison.
Robert Hainard se dit en rupture avec la maîtrise de la nature commencée au Néolithique : « Je souhaite que l’homme reste, ou redevienne, une créature parmi les autres, et non le tyran de la Création » (in Le guetteur de lune). C’est le sens qu’il donne à son admiration pour l’homme paléolithique, l’homme archaïque. Celui qui n’a pas coupé ses racines avec la nature sauvage.
« Le programme de ma vie est clair : manifester la splendeur de la nature, en rendre le besoin plus conscient » (in Défense de l’image)…

Comment ressortir de ce domaine où tant de préoccupations, tant d’expériences, tant de pratiques se croisent, se tissent ? Transformé ? Confirmé dans ses vues ? Stimulé par tant d’intelligence, de sensibilité, de finesse d’analyse ? Animé par l’envie de pratiquer la sculpture du bois ? Affligé par le sort du monde que nous avons créé ? Prêt au renouvellement intérieur, à la révolution des manières de penser et de vivre ? Ou bien, tout simplement admiratif de l’art et de la culture des habitants de cette maison, de leur sobre mode de vie ? Et désireux de lire les textes originaux et précurseurs de Robert Hainard ? Ou bien encore, souhaiterez-vous acquérir quelques œuvres peintes, gravées ou sculptées ?
Chacun ressort enrichi par la visite de cette maison d’humble apparence… Alors, si vous passez par Genève…
- Le lien de continuité entre matière et esprit se rapproche de ce que Pierre Teilhard de Chardin expose dans Le phénomène humain paru en 1955. Selon lui, tout l’univers est animé d’un mouvement croissant de spiritualisation. Tout se passe comme si le temps, au fil des évolutions, ne faisait que développer l’esprit imprégnant peu à peu de sa complexité les multiples états de la matière, de la vie. Robert Hainard ne semble pas avoir étudié l’œuvre de Teilhard de Chardin. ↩︎

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Robert Hainard (1906-1999) fut à la fois graveur, sculpteur, dessinateur, peintre, philosophe, naturaliste, écrivain. Auteur de nombreuses publications (une vingtaine, s’y ajoutent des centaines d’articles dans la presse d’information ou spécialisée, ainsi que de fréquentes prises de parole dans les congrès consacrés à l’écologie ou à « l’environnement »), tous ses écrits ou déclarations font foi de ses engagements multiples en faveur de la liberté de l’esprit, en faveur de la nature, en faveur des arts.

(Cliché Xisco Avellà – Licence Creative commons wikimedia)
Il fut profondément marqué par ses lectures précoces de Fénelon ou d’Élisée Reclus. Ses analyses critiques (et parfois très critiques !) de Kant, Leibniz, Spinoza, Bergson, lui permirent d’entretenir d’amples et durables échanges avec des philosophes et scientifiques contemporains. Son admiration pour l’encyclopédique et savant Humboldt, sa proximité avec la sensibilité de Rousseau, son intérêt pour certains aspects de la pensée de Jung, de Montaigne, de Sénèque, de Stuart Mill, furent réels, mais moins étroits. Ses lectures comprenaient également les grands noms historiques de la philosophie de la nature (tels Leopold, Thoreau, Emerson, Haeckel, Darwin, Muir).
S’appuyant fortement sur sa pratique artistique (au total des dizaines de milliers d’œuvres), elle-même nourrie par ses observations naturalistes (des milliers d’heures d’affuts), Robert Hainard développe très tôt des textes à portée philosophique. Ils sont essentiellement consacrés à la place de la raison et des arts, aux rôles de la science et des techniques, au sens et à la responsabilité qui entourent les choix humains, à la nécessité urgente de faire toute sa juste place à la nature libre. Il développe au fil de ses ouvrages une forme de panthéisme qui mérite une lecture attentive pour être apprécié. À 37 ans, en 1943 (!!), il publie une étonnante vision de ce que peut être l’écologie, vécue comme système de pensée complet : Et la nature ? Il s’agit là d’un ouvrage phare dont les questionnements s’avèrent toujours actuels.
Les œuvres plastiques de Robert Hainard ont été exposées en Suisse dès 1929 et peu à peu dans le monde entier.
La Fondation propose une biographie détaillée : https://hainard.ch/site/assets/files/1071/biographie_robert_hainard_fondation_hainard.pdf
Ainsi que deux bibliographies, celle de Robert Hainard et celle le concernant (https://hainard.ch/site/assets/files/1071/bibliographie_robert_hainard_fondation_hainard.pdf)
Un documentaire tourné en mai 1984 dans la maison des artistes peut être visionné en ligne : https://www.plansfixes.ch/films/germaine-et-robert-hainard/
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La Fondation Hainard, installée sur place, entend conserver, étudier et faire connaître les travaux de tous les artistes de la famille. Elle organise également la visite de la maison et assure la vente de certains tirages de gravures. Les illustrations de cet article sont empruntées au site de la Fondation https://hainard.ch/ ; bien évidemment, elles ne sont pas libres de droits ! Vous trouverez à cette adresse l’inventaire en cours des œuvres répertoriées de Germaine et Robert Hainard.
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Germaine Hainard-Roten (1902-1990) est reconnue pour ses nombreuses aquarelles de belle qualité représentant des paysages ou des végétaux, restituant des atmosphères empreintes de poésie.




La différence de style entre Germaine et Robert se lit par exemple dans ces deux œuvres sur des thèmes voisins.





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