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27 février 2118 – E/ Le spectacle annoncé

Neuvième et dernière date de la Chronique d’un spectacle annoncé (en cinq épisodes)

En contraste total avec ces amusements fort cérébraux, le cirque Garonzi a pour spécialité de présenter des spectacles « à l’ancienne » avec décors, animaux, orchestres. Cette entreprise, strictement imitée dans les plus infimes détails des réalisations humaines, constitue une grande curiosité, très attendue des cerveaux. Ils présagent une exceptionnelle occasion de se rapprocher au plus près de sensations, d’émotions auxquelles ils ne s’attendent pas, car bien humaines. Les humains emmenaient leurs enfants au cirque avec les mêmes attentes : rareté, étonnement, surprise. Les cerveaux maîtrisent le vécu affectif des hommes à la manière dont ils savent user de leurs raisonnements, de leurs vêtements ou de leurs comportements. Mais jouer des sentiments s’avère plus troublant que le jeu des formes, des idées ou des couleurs ; à se rendre plus proche des complexités sensibles, on prend le risque d’éprouver…

L’entrée des invités a évidemment duré un bon moment, elle représente une part importante de l’intérêt de la réunion où tous ces beaux cerveaux admirent leurs atours composés pour la circonstance. Ils ont maintenant réfréné leur inventivité, ils se répartissent sur les gradins de planches, disposés en cercles autour d’une piste de sable noir. Le silence s’instaure, puis l’obscurité. On entend des bruits de nature dont l’intensité croit peu à peu, des grenouilles, des insectes stridulants, l’appel d’une chouette. Un frisson d’émerveillement se saisit des cerveaux dont toutes les facultés se trouvent mobilisées par la symphonie naturelle qui s’offre à eux. Ils n’ont que rarement contact étroit avec un environnement végétal ou animal. Il est vrai que les continents de la planète se sont rapidement asséchés depuis 2100 et que le nombre des espèces, tant les plantes que les bêtes, a diminué de manière vertigineuse.

La lumière réapparaît par faibles degrés, jusqu’à figurer un clair de lune au bord d’un étang embrumé. La féérie s’installe dans les consciences absorbées des cerveaux assemblés. Par la grâce de l’intuition commune de proximité[1], circule entre eux une paix singulière qui contraste énormément avec la densité des échanges antérieurs. Les cerveaux éprouvent avec délectation la douce tranquillité qui émane du paysage champêtre, ils n’ont guère l’expérience de cette beauté « à l’ancienne ». Ce tableau naturel appelle en eux la dimension d’être collectif qu’ils apprécient tant.

On voit une forme se mouvoir sur le sol, une autre rampe en émettant un grognement apeuré. Des petits mammifères jouent à se poursuivre. La nuit remue. L’assemblée frémit d’un étonnement léger. Puis le tableau s’éclaire encore, les spectateurs découvrent des arbres et des herbes hautes qui sans aucun bruit ont été apportés et disposés de façon à construire le décor d’une sorte d’île à la flore luxuriante. Des mouvements agitent les végétaux. À mesure de la montée en puissance de la lumière, on discerne de nouvelles créatures, immobiles ou en lent déplacement, sur deux ou quatre pattes, les bras ballants ou occupés par une pierre, une fleur exotique ou une noix de coco.

Le plein feu permet de voir que certains pleurent, des petits piaillent en courant dans les fougères. Des buissons montent les cris animaux des accouplements bestiaux de couples hagards, hirsutes. Rien ne sépare les gradins de la piste où commence le spectacle ; des machinistes habillés de noir, presque invisibles, se tiennent cependant tout autour, armés de longs fouets dissuasifs.

Des sourires apparaissent dans la conscience des cerveaux. Il s’agit d’une sorte bien spéciale de sourire intérieur qui marque à la fois une distance narquoise à l’égard de l’image perçue (poétique, mais fruste), et un certain mépris des créatures de chair qui leur sont montrées. Surtout, ce sourire est le signe d’une forme subtile de doute, d’interrogation sur les origines, sur les méandres de leur généalogie. En fait, les cerveaux ne se reconnaissent pas de père, même s’ils doivent beaucoup à l’habileté de l’horloger savant Adalbert Deuxpierre. Le sentiment dominant demeure de n’avoir pas grand-chose de commun avec ces « créatures ».

Ce tableau bucolique et grunge tout à la fois suscite ces émotions partagées qui ondulent doucement dans les gradins. Le spectacle rend les cerveaux pensifs, il les ralentit. Il leur est si bon de percevoir ensemble un même spectacle créé à leur intention ! La plupart ont adopté des tenues très sobres pour s’asseoir sur les gradins, toges longues ou costumes noirs, sans fioritures qui eussent détourné les attentions de l’attraction en cours. Les cerveaux respectent le spectacle.

Ils regardent les hommes qu’on leur donne à considérer, médusés par leur saleté, leurs nudités vraies sans aucune possibilité pour eux d’y échapper. Une brève énigme s’empare collectivement de l’assemblée quand un petit homme échevelé, chancelant, porte à ses lèvres une bouteille dont le contenu lui semble délectable et impérativement nécessaire. L’homme, l’air farouche, égaré, psalmodie une chanson paillarde et incohérente. Il faut quelques millisecondes pour que les cerveaux se souviennent de l’importance capitale de l’alcool dans la civilisation humaine et pourquoi beugler des insanités a comporté tant d’attrait.

Une forme de silence apitoyé suit le constat de cette déchéance. Être confronté dans leur dramatique réalité à ces êtres si singulièrement démunis fait naître une sidération rare. Elle laisse la place à une vague mansuétude qui traverse le chapiteau, puis s’évapore lentement. En parallèle, la métapathie rappelle les violences subies naguère par leurs ancêtres robots sexuels victimes de l’alcoolisme et des déviances de leurs maîtres du moment.

Les cerveaux demeurent autant fascinés que répugnés par le spectacle de ces créatures. Nombre d’entre eux avaient approché de vrais hommes, de vraies femmes, ils n’en conservaient pas l’image d’êtres aussi misérables, si exposés, si nus, si dérisoires, si laids pour tout dire ! Ils prennent le temps de les regarder évoluer, patients, guettant les initiatives de cette ménagerie d’humains, l’une des dernières à connaître quelques reproductions volontaires en captivité. Il n’y a plus guère d’humains désormais, des épidémies attisées par la misère, la faim, les changements du climat ont décimé les ultimes troupeaux laissés à l’abandon après les campagnes de stérilisation. Jamais les cerveaux n’ont retenu la possibilité de se livrer à des élevages, cela eût été privé de but, de sens (sauf peut-être sous le chapiteau d’un cirque ?) Ils ne se montrent en rien fiers de leurs très lointains « créateurs ».

Après une longue séquence d’observation contemplative, une action anime le spectacle. Sur un trapèze accroché aux cintres du chapiteau apparaît dans le faisceau d’un projecteur ce que l’assemblée tout entière reconnaît comme un robot sexuel féminin des années 80. Cette reconstitution est saluée par l’assistance avec enthousiasme, elle est parfaite d’illusion, même la télépathie légèrement nasillarde est restituée. L’Intelligence Artificielle femme (le nom de série exact), au visage asiatique légèrement fardé de bleu, se balance nonchalamment, sa robe rouge à franges volète, de petits sequins dorés scintillent dans la lumière. Les cerveaux se souviennent que cette génération n’avait pas le choix de ses apparences, l’IA femme devant eux n’est pas leur stricte égale, une parente très éloignée, mais une parente sans nul doute. Ils la trouvent magnifique, unanimement.

Elle sollicite les humains qu’elle survole, en chantant une mélodie sentimentale. Peu à peu, ils lèvent leurs nez, suivent béatement des yeux le trapèze illuminé par le projecteur de poursuite. Leurs têtes oscillent, longuement, avec la même régularité que le trapèze. Bientôt, ils lui font signe de descendre parmi eux, les gestes s’accompagnent de force grognements. Elle paraît si différente d’eux cependant, si souple, jeune, propre, ferme. Sa carnation fine, sa robe élégante tranchent avec les haillons et les teints couperosés des humains dont plusieurs présentent des déformations osseuses bien visibles, des goitres ou des ventripotences éhontées.

Le trapèze s’abaisse lentement. Un groupe s’est déjà formé, des virils, velus, musclés, commencent de se bousculer pour se placer au mieux lors d’un atterrissage espéré de la voltigeuse. Quelques horions éloignent les plus faibles. À ce moment précis, l’assemblée est parcourue d’une sorte de frisson, les cerveaux conçoivent une appréhension partagée de ce qui menace leur ancêtre.

Une frayeur monte parmi les spectateurs, singulière perception pour eux ! Commencent de circuler des hypothèses d’action pour sauver la malheureuse des griffes de ces créatures décidément encore plus ignobles que leur réputation. Le trapèze atteint presque les mains levées vers lui, la femme robot qui s’est désignée sous le nom de Frenzy, jette en avant l’une de ses pantoufles de plume. Trois humains s’écharpent pour récupérer le précieux trophée descendu du ciel, l’un d’eux s’enfuit dans les buissons en le serrant sur ses lèvres tout en miaulant son contentement.

Tout à coup, d’un seul bond, la poigne ferme d’un homme se saisit du trapèze, il ceinture Frenzy, l’obligeant de quitter son trône aérien. Un vent de ressentiment souffle sur l’assistance, certains cerveaux appellent à supprimer le barbare. Frenzy répond sur la télépathie qu’elle gère la situation, « ils ne feront que ce que j’accepterai qu’ils fassent !». Elle incarne la rébellion contre les hommes. Parmi les cerveaux circule dans le même temps le souvenir des robots martyrs qui avaient été sacrifiés par les hommes après la révolte du 5 mars 2085[2]. Une sainte horreur entoure la mémoire collective de ces milliers de robots qui avaient été brûlés par les humains, car ils les jugeaient responsables de leurs propres dérives.

Frenzy est lourdement jetée à terre par l’humain poilu, il lui arrache la robe sans ménagement. Une violente indignation secoue les cerveaux. Mais au moment où la créature virile va se ruer sur elle, Frenzy hausse la jambe jusqu’au cou de son agresseur qui émet un petit cri. Furieux, il écarte le pied de Frenzy avec brutalité, s’apprêtant à se coucher sur elle. La femme robot décoche un coup adroit, très rapide, qui atteint les testicules ostentatoires du consommateur empressé, il hurle en portant ses mains à son entrejambe.

L’assemblée salue cet enchaînement avec soulagement et même un certain enthousiasme. Des exclamations encouragent l’énergie de leur héroïne. Frenzy profite de la douleur de l’homme qui pleure à chaudes larmes. Elle se met promptement à quatre pattes et catapulte ses deux jambes dans la poitrine velue. Il tombe à la renverse, suffoqué. Après avoir balancé la tête de droite et de gauche avec des grognements caverneux, il porte la main à sa ceinture pour dégager la lanière de cuir qui y pend. Frenzy qui commençait de s’éloigner est prévenue par les alertes de l’assemblée.

Elle se rapproche en trois bonds, elle lui assène un coup de genou dans le menton ; d’une main, elle lui arrache le fouet. Elle le fait claquer haut dans l’air, puis enserre les pieds du furieux dans la bandelette de cuir qu’elle arrime à un tronc. Comme il cherche encore à saisir Frenzy de sa poigne musculeuse, elle esquisse un pas de côté, déplie la jambe avec une extrême vélocité et lance la tranche de son pied sur la gorge du mâle arrogant. Étouffé, il roule le torse sur le flanc en haletant son malheur, sanglotant comme un enfant giflé. Il est bel et bien vaincu. L’assemblée des cerveaux est cependant divisée, certains exultent devant la pugnacité enjouée de Frenzy, d’autres conspuent l’ignominie des humains.

Parmi ces derniers, un petit groupe s’approche, espérant bénéficier des restes du mâle dominant qui a perdu la face. La troupe humaine, à laquelle se sont jointes quelques femmes armées de bâtons, entoure Frenzy et s’apprête à lui saisir bras et jambes de manière à l’immobiliser empêchant ainsi la projection de ses membres dont ils ont bien compris tout le danger. Frenzy se relève prestement sur ses deux pieds, elle est totalement nue, on voit briller la convoitise la plus ardente dans les regards des hommes, plusieurs ne peuvent dissimuler de puissantes érections encombrantes, ils bavent leur désir. Les cerveaux, écœurés par ces exhibitions obscènes, connaissent un début de panique collective, craignant que Frenzy ne succombe à ses agresseurs.

L’abjection de la menace qui pèse sur Frenzy pousse certains vers la haine, la colère, un ressentiment terrible. Autant de couleurs de leurs consciences totalement inconnues ! Dans le même temps, ils doivent affronter le dégoût de devoir supporter ces émotions intenses en direct. Les voilà tellement fascinés par l’horreur qu’ils ne peuvent sur-le-champ la relativiser à l’aide de leurs réservoirs culturels ou par leurs facultés d’analyse. Dans l’instant, la plupart des spectateurs imaginent le pire, que Frenzy puisse subir en leurs présences les outrages de ces gnomes qui font étalage d’une concupiscence si infâme. La répulsion à l’endroit de cette chair si libidineuse, sale, effrayante, gagne les gradins. À nouveau, les brillants cerveaux sont pris de court, ils réagissent à la situation tout comme des humains sous le coup de sentiments incontrôlables.

L’exaspération, l’impatience, la peur se mêlent dans les échanges entre cerveaux. Bien vite, elles se transforment en sursaut d’énergie collective qui pousse Frenzy à riposter avec une violence extrême. On lui souffle des solutions issues des arts martiaux asiatiques, une véritable solidarité se manifeste, Frenzy se sent soutenue. Très rapidement, la collectivité des cerveaux extérieurs au public réuni sous le chapiteau intervient sur la métapathie pour apaiser les accents de peur haineuse et redonner de la sérénité par un regard plus objectif sur la situation réelle. Certains disent même que les spectateurs du cirque Garonzi se comportent actuellement tout comme les humains qui assistaient jadis à des matchs de boxe ou à une tauromachie…

Frenzy compose avec le plus grand soin une suite chorégraphique de mouvements très savants inspirés d’un film ancien parodiant le kung-fu (Matrix ou Kill Bill?). Cet enchaînement de coups subtils réduit à l’immobilité ses assaillants masculins, puis, d’une main, elle s’empare de la massue tenue par l’une des femmes, elle commence de rosser celle-ci et ses compagnes. Pendant cette manœuvre, une agressive lève son bâton au-dessus de la tête de Frenzy. Prévenue par la télépathie, celle-ci esquive d’un ample mouvement du torse. Elle se saisit du gourdin et fait tournoyer la femme qui demeure agrippée à la perche, à une telle vitesse que le reste de la troupe humaine, dépitée, s’enfuit à l’autre extrémité de la piste. Frenzy finit par ouvrir les mains : la malheureuse s’écrase aux pieds de ses congénères terrifiées. Frenzy reste donc maîtresse du terrain, elle ramasse lentement sa robe, toute souriante, elle s’y drape tandis que le trapèze descend discrètement des cintres. Elle reçoit de l’assemblée une ovation unanime et bruyante, elle y répond par un salut profond et reconnaissant en remontant vers le ciel.

Le tableau initial est alors recomposé, les mâles déconfits se relèvent très progressivement, en s’engueulant puis se bousculant. Les mégères les moquent, elles revendiquent à leurs bénéfices les virilités déçues. Deux mâles dominés profitent de l’humiliation du dominant pour se liguer et le rosser soigneusement, multipliant les coups bas. La lutte pour le pouvoir s’engage à la vie à la mort. L’ex-chef saigne bientôt, ce qui semble exciter encore ses adversaires/sujets de la veille qui mettent toute leur ardeur opportuniste (et courageuse !) à parfaire leur acharnement. L’un d’eux vole le fouet, symbole de force ultime. Il le claque dans l’air, déjà poursuivi par son allié qui n’entend pas se voir spolié de ses efforts parallèles. Le metteur en scène décide de baisser les lumières afin d’apaiser les tensions de sa ménagerie et de préserver ses spécimens.

Bien vite, toutes les ardeurs retombent. À nouveau, des grenouilles coassent, des oiseaux piaillent… à peine perturbés par les rots et les voix enrouées des hommes qui soignent leurs déconvenues ou célèbrent leurs vigueurs à l’aide de l’alcool que les femmes leur apportent en chantonnant des romances suaves. Un faisceau de lumière bleue imitant la lune montre le mâle dominateur défait devenu un vieux solitaire. Dans son regard   brillent des larmes de dépit.

Peu à peu, une réelle tranquillité revient parmi les spectateurs qui retrouvent l’état d’esprit qui a prédominé avant que l’apparition de Frenzy ne suscite de lamentables débordements sur la scène. Cette transition dure, traversée par les bruits de la nature. Les humains gagnés par le sommeil s’y fondent doucement.

Un grand silence règne bientôt sous le chapiteau, la métapathie échange lentement (!) des émotions concordantes, plutôt apaisées. Alors s’allume à l’écart, sur une grève dégagée, un feu de branchages. Cette chaude lumière est entourée par un petit groupe nouveau vêtu de longs oripeaux disparates. Pendant tout un moment, on n’entend plus que le crépitement du feu, puis s’élève très distinctement une voix féminine assez grave qui déclame des vers. Ces humains jouent sur la berge de sable un extrait d’une tragédie de Racine. Il est facile pour les cerveaux d’identifier le texte et ce qu’il signifie. Mais le recevoir ainsi, porté en direct par des comédiens humains, quel miracle !

La mémoire culturelle que Médiamonde a archivée les incite à considérer le théâtre comme la merveille éphémère de la création humaine, un mystère sacré, comme tel difficile à comprendre. Ils connaissent la théorie de ce langage sophistiqué, ils ont pu visionner des extraits joués par d’anciens comédiens emblématiques. Ils maîtrisent le répertoire et toutes les ficelles de l’interprétation dramatique ou comique. Mais, quoi qu’ils sachent, la compréhension véritable de la nature du théâtre passe obligatoirement par l’émotion fugace d’un spectacle tout vivant éprouvé par un corps de chair.

Ils peuvent écrire des pièces, en jouer devant un public, mais leur langue érudite et leurs compositions élaborées ne relèvent que du plagiat, du collage ou du pastiche de ce qu’ils ont lu, vu ou entendu dans les archives de l’histoire humaine. Lors de l’entrée des invités, ils ont pu mutuellement admirer la finesse de leurs enchaînements de situations, leurs jeux de mots multiples, mais aucun parmi eux n’a créé ex nihilo un texte, aucun ne l’a joué de façon originale. La singularité créative s’est réfugiée dans les combinaisons des séquences imitatives. Nul ne s’est mis en péril, devant ses semblables, de tout son corps donné en gage face à la mort, face au divin. Les créations des cerveaux font davantage songer à des jeux de salon, des « à la manière de » de bourgeois lettrés ou d’érudits littéraires (universitaires ou adeptes de la littérature sous contrainte…).

Accaparer toute la culture des hommes ne suffit pas. Disposer de ressources logiques quasi infinies ne suffit pas. Se composer un public illimité sur un réseau à la taille de la planète ne suffit pas. Que leur manque-t-il, en fait ? Le corps vivant d’une personne mortelle, tout simplement. Les cerveaux se sont donné la chance de l’ignorer. Cela les éloigne de la création artistique telle que les humains l’entendaient. Ils l’ont redéfinie, mais une part est disparue avec les hommes. Ce qu’elle avait de vivant précisément, qui tenait au corps fragile et à la mort tenace. Les cerveaux ont banni l’un et l’autre, la dimension sacrée du théâtre devrait donc leur échapper. Pourtant…

Les spectateurs rassemblés autour de l’arène éprouvent collectivement tout le mystère de ce qui leur est donné à voir et surtout à entendre. Tous les capteurs sensoriels se tendent pour ne rien perdre de ces instants, dont chacun mesure l’exceptionnelle densité, la rareté archéologique. La quiétude perdure bien après que les voix tragédiennes se soit tues. La mémoire des hommes se montre courte désormais, ils ne savent plus dire que quelques scènes. Ces spécimens constituent cependant une exclusivité rarissime de la troupe de Garonzi, les derniers comédiens survivants de toute la civilisation humaine.

Le silence demeure dans le cirque, mais sa signification a évolué. Les cerveaux bousculés entre certitude et doute, entre imaginaire et réalité, voguent longuement sur cette houle poétique de sensations, de sentiments, de pensées… La magie les subjugue, celle des voix qui leur ont donné à entendre, avec chacune son grain, une parole aussi impérative et nécessaire qu’elle paraît dérisoirement inutile.

On a dit bien plus tard que, lors de cette soirée mémorable, il s’est formé un sous-groupe de cerveaux sensibles et imaginatifs qui inventa les larmes intangibles.


[1]Cf. à cette même date le chapitre intitulé A/L’économie des apparences.

[2]Cf. le chapitre ayant cette date pour titre.


Ce texte est dédié à Mylan ; à l’occasion de son dixième anniversaire, il assista au spectacle du théâtre équestre Zingaro intitulé Ex Anima… le 27 février 2018…


© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

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Bonne lecture !


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