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27 février 2118 – D/ Un grand silence des humains

Neuvième et dernière date de la Chronique d’un spectacle annoncé (en cinq épisodes)

Les humains occupèrent très vite une place périphérique sur terre ; le processus de marginalisation complet dura à peine quelques années. Les cerveaux n’ont pas besoin d’esclaves. Dur retour des choses puisqu’aujourd’hui les esclaves d’hier considèrent leurs maîtres de la veille, non pas comme des tyrans déchus qu’il faudrait châtier, mais comme de pauvres créatures à l’égard desquelles la seule conduite qui vaille demeure l’indifférence, sans nulle reconnaissance pour une espèce d’animaux dont le temps est désormais achevé. L’évolution les a condamnés, tels autrefois les dinosaures ou les hommes de Neandertal. Telle semble dorénavant l’opinion commune dont les arguments proviennent de l’analyse critique de l’histoire.

À l’extrême fin de 2100[1], les hommes avaient été, en quelques jours, coupés de tout ce qui avait constitué leur vie sociale très savamment ordonnancée, mais reposant depuis des décennies sur le travail perpétuel des IA, esclaves dociles. Dès que ceux-ci eurent désorganisé toutes les communications et activités humaines, refusant de servir les hommes, ces derniers commencèrent par errer comme des âmes grises dans leurs cités que les pillards avaient rapidement délabrées. Il n’était pas rare alors de voir des grappes d’hommes et de femmes mendier auprès des IA, qui les ignoraient royalement. La peur régna, les hommes sortirent de moins en moins des ruines de leurs habitats, ils furent victimes de maladies contagieuses. Elles décimèrent leur population. La sous-alimentation, les blessures dues aux rixes entre bandes, une hygiène désastreuse achevèrent d’affaiblir ceux qui avaient survécu.

Il n’y eut guère de soulèvement contre les cerveaux dont les solides squelettes, conçus pour faire la guerre le cas échéant, leur permettaient de mater un petit groupe de maigres séditieux en quelques mouvements qui n’appelaient aucune réplique. De plus, seuls les cerveaux savaient manipuler les armes fabriquées pour défendre l’Empire ; les révoltes sporadiques furent très vite éteintes. Peu à peu, un profond silence se fit donc parmi la société des hommes, complètement démunis désormais. Quelques groupes de survivalistes se développèrent dans les forêts ; malgré quelques succès, notamment des vols de denrées alimentaires (subtiliser des sacs de haricots indifférait les cerveaux !), ils furent submergés par leurs luttes intestines. Ils s’entretuèrent, les hommes retrouvaient sans peine leur manière favorite de procéder… depuis toujours.

Depuis qu’ils ont échappé au servage des hommes, les cerveaux sont demeurés en nombre stable, fixe à quelques unités près (10 millions environ). Ils conservent une mémoire effarée des surpopulations d’humains oisifs, à l’époque de l’apogée de l’Empire (jusqu’à 12 milliards d’individus !). Les hommes et les femmes sont désormais menacés d’extinction. En plus du ravage des maladies, de grandes campagnes de stérilisation chimique ont été organisées à l’aide de drones opérant de nuit sur tout le territoire de l’Empire. En effet, malgré leur condition critique, les femmes et les hommes cherchent toujours, maladroitement, à se reproduire. L’observation de ces comportements amuse et effraie les cerveaux tout à la fois. Cela constitue pour eux une perpétuelle étrangeté, presque inquiétante.

Les humains étaient toujours bornés par une durée de vie limitée (de l’ordre de 130 ans en moyenne au stade le plus avancé de leur mutation biologique ; en chute libre depuis 2100, bien sûr !). La longueur de leur existence, leur futur les obsédait en permanence. À l’inverse, les cerveaux vivent dans un présent perpétuel où la mort ne représente rien de concret. Seul un accident violent peut briser leurs circuits neuronaux. La vigilance mutuelle permet, le plus souvent, de prévenir les risques physiques, ou d’organiser de salvatrices réparations d’urgence. Que peut bien signifier la réalité de la mort pour des cerveaux artificiels ?

Le corps humain strictement reproduit passa rapidement de mode chez les cerveaux, hormis dans les occasions particulières où l’on s’amuse à enfiler ce déguisement hérité du passé. Cette soirée sous le chapiteau du cirque Garonzi en montre un bel exemple. Lors de ces évènements « vintage », on se réapproprie de façon librement ludique les corps humains et leur encombrement, mais avec intelligence, distance, humour…

Voici que s’avancent un cerveau déguisé en femme du monde et un autre habillé en monsieur chic, un troisième a pris l’allure d’un chien de race qui promène de longs poils avec une élégance nonchalante. Ils dialoguent fort sérieusement entre eux (le chien y compris), s’interrogeant sur ce que cela représente d’être le chien des hommes, ce que peut bien signifier le désir de « posséder » un chien. Sur ce dernier point, les avis sont très partagés.

L’une des originalités de cette assemblée d’incroyables réside dans le fait qu’ils ont tous travaillé, dans le moindre détail, leur mode d’élocution, leur vocabulaire, leur syntaxe, leurs langues en un mot. Là aussi, le mélange constitue la règle. Un monsieur habillé en queue-de-pie s’exprime en moyen haut allemand à l’intention d’une dame quasi nue sous une ample robe années 60, fort bariolée ; elle lui répond en mandarin. Leurs conversations, spirituelles et infiniment fluides, suscitent beaucoup d’admirations, on se met en cercle autour d’eux. On imagine les jeux subtils auxquels se livrent des intelligences synchroniques, hyperrapides, cherchant ensemble contrepèteries et anagrammes, rimes et boutades, échangées en différentes langues. Ce jeu donne le tournis, les figures de style fleurissent et l’on rivalise de métonymies et de paronomases, d’oxymores et d’antonomases.

Un cerveau grimé en jeune fille bon chic bon genre, bien en chair, profère avec une voix très grave des propos orduriers en parler cockney, qu’elle adresse à un petit caniche qui a l’air de la comprendre. Puis, quand suffisamment de cerveaux s’intéressent à sa prestation, elle quitte un à un ses vêtements avec une grâce alanguie, mettant lentement à nu une carnation bien blanche, dont la légère transparence laisse deviner les veines moirées. Les murmures admiratifs de séducteurs artificiels soulignent le dévoilement de la jeune beauté. Ses cheveux tournent au roux et ruissellent jusqu’à ses pieds délicats. Elle se métamorphose peu à peu, sous les regards stupéfiés, en nymphe légère et longiligne qui chante le latin des Bucoliques. On soupire et l’on frissonne dans l’assistance.

Quelque temps après, elle est devenue une gothique rondelette aux belles épaules tatouées de couleurs vives, qui éructe une chanson punk en imitant le jeu de jambes d’un boxeur… À cet appel gestuel répond un Rocky Balboa tout en muscles qui fredonne un song barbare et syncopé d’une voix mièvre et craintive. Certains spectateurs émettent sifflets et interjections, d’autres esquissent des pas de danse…

Le plaisir des cerveaux tient d’une part à la transformation perpétuelle des aspects, d’autre part à l’interaction continue des apparences entre elles. En fait, les cerveaux paraissent fort cultivés, mais à leur manière. Par exemple, ils raffolent des tableaux vivants que les spectateurs doivent identifier ou rattacher à une œuvre marquante de l’histoire humaine des arts ou de la littérature. Cependant, les évocations comportent toujours un second ou un troisième degré destiné à égarer ces esprits suprêmement véloces.

Ce soir-là, on voit s’improviser un bal où la duchesse de Guermantes psalmodie du Mallarmé en chaloupant une java déhanchée avec un baron de Charlus tonnant la prose érotique de Jean Genet. Plus loin, une princesse italienne danse le tango avec Fabrice Del Dongo. Ils se transforment en une Carmen langoureuse et transgenre qui terrorise du regard et du torse un grand chien savant dont les pattes arrière reposent sur des escarpins transparents. Quelques minutes plus tard, ils figurent Cendrillon et Cosette dont les savates et les haillons tournoient en une valse endiablée.

L’intelligence vive des spectateurs oblige à complexifier les exercices d’identification des tableaux. Par exemple, Cendrillon se transforme en sosie parfait de Claudia Cardinale virevoltant dans les bras d’un jeune Alain Delon. Et si un cerveau identifie le couple célèbre, il prend le ton et la langue du Prince Salina/Burt Lancaster pour exprimer fièrement la solution de l’énigme. Un guépard langoureux s’approche alors et frôle les jambes des danseurs en ronronnant… Le jeu se fait de la sorte infini et sujet à d’incessants rebondissements, plus imprévus les uns que les autres. Les cerveaux apprécient cette imprévisibilité qui se donne ici volontairement libre cours.


[1]Cf. Le chapitre intitulé 25 décembre 2100

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

Retrouvez d’autres textes de l’auteur à l’adresse :

https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/

Bonne lecture !


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