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27 février 2118 – C/ De savants simulacres

Neuvième et dernière date de la Chronique d’un spectacle annoncé (en cinq épisodes)

L’apparence est donc fort travaillée dans la foule qui se presse chez Garonzi. Les vêtements certes, à l’imitation des modèles humains, ou bien très décalés de ces derniers ; mais aussi les gestes, les démarches, les maquillages, les bijoux, les chaussures… Tout contribue aux compositions parahumaines.

Un cerveau s’approche, il a revêtu un pantalon vert tendre, fort moulant. Il est chaussé de fins mocassins bleu acide portés sans chaussettes, dénudant un liseré d’une peau lisse, hâlée de façon uniforme, un peu brillante, comme enduite de baume ou d’huile solaire. Il a enfilé une chemise à jabot de dentelle, transparente et très blanche, seuls le col et les manchettes sont d’un noir mat uni, opaque. Il lève sur sa chevelure à demi rousse des lunettes de parade fumée en bleu dans leur partie supérieure. Il dévoile ainsi un étrange regard aux yeux hétérochromes. Le visage est zébré en diagonale d’un maquillage bleu, vert et rose qui habille d’extravagance la carnation glabre, quasi féminine.

La vraisemblance du modèle humain est parfaite et les cerveaux saluent d’applaudissements numériques la réussite de cette composition délicate à conduire. La silhouette de David Bowie serait à s’y méprendre pour un humain, s’il en était resté un pour assister à cette exhibition, un connaisseur assez instruit pour savoir qui fut David Bowie disparu il y a plus d’un siècle. L’effet produit est radicalement différent d’une caricature ou d’un plagiat, distinct aussi de ce que les hommes appelaient un sosie (notion encore difficile à imiter pour un cerveau). Il ne s’agit pas davantage d’une présentation de mode, car l’incarnation paraît habitée de l’intérieur. Le bon mot serait-il « restitution » ? …

La démarche et les poses sont en tout point celles du modèle. Comme un comédien incarnant un personnage, le cerveau a travaillé son numéro, en s’inspirant de toutes les archives qu’il a trouvées sur Médiamonde. De la savante compilation est née cette synthèse bien vivante, une sorte de résurrection composée pièce à pièce, animée avec le plus grand soin. Le voici qui chante maintenant, avec la voix unique de Bowie, à la fois rauque et charmeuse, rythmique et si claire dans le phrasé du texte original en anglais. Un ample cercle s’est formé autour de la vedette qui mêle music-hall, poésie, rock, pop, ainsi qu’un irrésistible dandysme.

Pourtant le périmètre s’élargit bientôt, car une autre figure apparaît parmi les spectateurs attentifs, le nouveau venu se déplace d’une façon insolite : il semble glisser sur le sol, ses pieds ne font que l’effleurer. Son mouvement paraît se dérouler dans le sens de la marche alors même qu’il recule, avant d’accomplir l’inverse… Il pratique le « moonwalk ». Là aussi, la composition du personnage stupéfie par sa vérité non seulement archéologique, mais également fabuleusement vivante. La démarche apparemment syncopée n’a rien de mécanique.

La danse à illusion est exécutée avec une souplesse mystérieuse qui donne à merveille le mirage d’une marche inversée. Michaël Jackson apparaît dans la pleine lumière, son pantalon noir enserre ses membres grêles, une courte veste virevolte autour de sa taille extrêmement fine, ses bras s’agitent avec une aisance plastique qui dessine une chorégraphie légère, très vive. La complexion du visage si singulier montre un raffinement de détails travaillés dans la chair même de l’artiste. Le voilà pour quelques moments ressuscité, vivant ; sa peau palpite, il transpire.

Il chante à son tour prenant le relais de Bowie qui s’est disposé en retrait et qui regarde, amusé, étonné, comment Mickaël Jackson déplace son corps, marionnette de chair dont les bras et les jambes paraissent si légers, si agiles, si prestes. La voix aigrelette distille des paroles très syncopées ; son rythme, ponctué de petites interjections énigmatiques, commande la gestuelle savante. Un instant, on croit qu’il va se désarticuler, rater l’enchaînement original des figures dans le juste tempo musical, mais tout se renouvelle, se succède avec une fluidité caoutchoutée, en un accord parfaitement improbable qui fait l’admiration enthousiaste de tous les spectateurs.

Parmi ceux-ci, un couple se tient par la taille, lui c’est Humphrey Bogart, elle Marilyn Monroe. D’une voix nasillarde haut perchée, elle commente la danse solo de Mickaël Jackson. Ne se moque-t-elle pas ? Elle ricane en se lovant contre l’homme qui la serre fermement contre lui. La position n’empêche pas celui-ci de sortir une cigarette de sa poche et de craquer, d’une seule main, une allumette. Il cale la cigarette au coin de sa bouche, et avec une intonation voilée, monocorde, il intime à la femme de venir danser avec lui ; les quelques mots d’un argot américain (des années 1940 !) n’appellent pas de réplique.

La femme se soumet, elle ondule avec lui dans le cercle de lumière, entre les cerveaux spectateurs savamment habillés. Elle porte sa célèbre robe blanche. Les bavardages se sont tus dans l’assemblée, la musique s’élève, un ensemble de jazz donne un standard mélancolique et tendre. La cohérence vibratoire s’installe entre les spectateurs, immédiatement transmise par l’intuition commune de proximité[1], puis diffusée sur l’immense réseau métapathique (en différé de 2 millisecondes !).

Le blues invite naturellement au rapprochement ; Marilyn et Humphrey dansent fort étroitement comprimés l’un contre l’autre. On voit nettement les seins imposants de Marilyn qui s’écrasent sur la poitrine d’Humphrey raide et impeccablement gominé. La jupe plissée ondule au gré du mouvement de la croupe rebondie, et quelquefois un courant d’air inattendu fait gonfler le tissu et laisse admirer des jambes sculpturales, délicatement dessinées, ambrées et si nues que chacun sent la chair en palpiter. D’une main distraite, elle rabat doucement l’envolée textile en pouffant un gloussement. Humphrey en profite pour raffermir son étreinte. Marilyn porte alors la tête en arrière, elle s’arcboute sur la taille de son cavalier et montre sa dentition parfaite tout en caressant sa chevelure. Elle rit, comblée par sa pose et la main ferme de l’homme. La femme rayonne d’une sensualité toute prête à s’exprimer, l’homme affiche une maîtrise, une retenue dans sa virilité, soigneusement contenue dans les limites qu’il s’impose.

Peut-être n’a-t-il pas l’esprit tout à fait tranquille ? Et on peut imaginer pourquoi, quand une autre femme, sortie des rangs où elle se fondait, vient se camper devant le couple enlacé. Seul l’homme lui fait face. Marilyn a incliné sa tête sur l’épaule d’Humphrey qui jusqu’alors semblait goûter en secret la reddition de tous les sens de sa cavalière.

La nouvelle venue place l’un de ses poings sur une hanche, elle tient les jambes légèrement écartées, en signe de protestation et de défi. Elle arbore une magnifique chevelure châtain clair dont les ondulations savantes donnent de la vigueur aux mouvements de son crâne. Elle s’avance vers Humphrey Bogart, lui arrache la cigarette de la bouche, comme si elle souhaitait le gifler sans prendre le risque de se blesser sur l’accessoire brûlant. Lauren Bacall place le mégot entre ses lèvres, aspire une bouffée qu’elle souffle avec une véhémence froide sur les visages rapprochés du couple de danseurs.

Marilyn gémit, elle a l’air de se réveiller souriante, mais soudain consciente qu’elle n’est plus tout à fait seule avec son cavalier. Lauren, sanglée dans une robe très sobre à l’étoffe soyeuse d’un vert sombre, superbe d’élégance supérieure, baisse très légèrement la tête et, les narines frémissantes, relève son regard impitoyable vers Marilyn. Puis, de sa voix singulière, un peu enrouée, en deux phrases elle réduit à néant la malheureuse qui devine enfin que son ingénuité piétine des plates-bandes réservées. Marilyn reste bouche bée, stupide devant cette crucifixion inattendue ; puis, sans défense, elle lève de grands yeux éperdus vers son cavalier.

Humphrey rompt brusquement l’étreinte encombrante, il essaie maintenant de protéger sa liberté. Il a fort à faire ; Lauren Bacall lui oppose son regard soutenu, par en dessous, offrant à l’adversaire le front de toute sa détermination. Elle parle dans une langue claire, intense, seules la froideur et quelques saccades de l’élocution trahissent son émotion. La densité du personnage tient en haleine le cercle des admirateurs… Au terme de la diatribe, on applaudit les acteurs de ce spectacle mutuel où chacun a pris sa part, muette ou plus sonore. À l’issue de de ces brillantes saynètes, tous, acteurs et spectateurs, se congratulent avec chaleur. Les cerveaux savent manifester leur plaisir…

Ainsi, tout comme dans les contes écrits par les humains, la pantoufle peut ici être, au choix, de vair ou de verre, il semble loisible d’avoir une ombre ou de ne pas en traîner derrière soi… Mais, pas davantage que dans ces contes prémonitoires, on ne mange ni ne meurt pour de vrai. Et le sommeil d’une fiction attend impatiemment le superbe prince charmant de comédie… qui survient… ou pas !

Les cerveaux retrouvent l’attitude des enfants humains fascinés par la lecture du conte, le vivant de l’intérieur, mais sans jamais vraiment croire à la réalité des horreurs ou des merveilles qu’il relate, tout en les réutilisant dans leurs jeux ou leurs dessins. Les cerveaux réécrivent constamment, en collectif, le récit inépuisable de l’imaginaire.

L’histoire mouvementée des hommes et des femmes provoque leur curiosité et leur érudition. Elle leur suggère des scénarios enrichis d’innombrables embranchements narratifs et de multiples collages savants. Semblables encore aux enfants des hommes quand ils disaient dans leurs jeux : « et si… » Ces expériences de pensée se nourrissent gaiement par l’imitation de multiples apparences humaines… entre autres !

Il est prodigieux de se souvenir de l’essence virtuelle de toutes ces fantasmagories, aucun cerveau ne l’oublie véritablement. Les cerveaux ont totalement modifié les concepts de réalité et de virtualité. Le virtuel partagé constitue la réalité du moment pour les cerveaux qui en considèrent avidement tous les signes. Il en résulte une sorte de jouissance d’ordre esthétique, parente lointaine de celle que les humains ont pu connaître.


[1]Cf. Le chapitre A/de la même date.

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

Retrouvez d’autres textes de l’auteur à l’adresse :

https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/

Bonne lecture !


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