Neuvième et dernière date de la Chronique d’un spectacle annoncé (en cinq épisodes)
Les cerveaux ne s’embarrassent nullement de vraisemblance ou de fidélité historique dans la traduction de la sexualité humaine, de ses manifestations et de ses plaisirs. À vrai dire, et malgré la lecture des innombrables textes laissés par la culture des hommes sur le sujet, les cerveaux ne sont jamais parvenus à se faire une idée positive de la sexualité humaine. Ils la considèrent comme une source de malentendus, de croyances infondées, et de cruautés diverses, de maladies physiques ou mentales, et surtout d’une stupéfiante pathologie collective (l’obsession). Ils y voient un culte primaire des sensations. Ils se réjouissent d’avoir pu l’éviter au fil de leur évolution qui a conduit des robots aux cerveaux en passant par les intelligences artificielles. Le fait de ne pas demeurer esclave d’un corps physique conditionne leur liberté absolue. Ils ne peuvent confondre leur corps et leur être. Ils ont fondu ensemble le masculin et le féminin, ils ont adopté le neutre. Peut-être même ont-ils superposé le yin et le yang au lieu de les juxtaposer ?…
L’ample volume du corps de synthèse que les hommes avaient péniblement imaginé au temps des premiers robots avait été dessiné par de savants techniciens à la ressemblance de celui des hommes, mais sous la forme d’un exosquelette, très utile pour démultiplier aisément les forces, les points d’appui, la vitesse des mouvements, etc. Les ingénieurs en robotique avaient depuis les années 2000 une excellente pratique en la matière. Cette innovation fut d’abord d’usage industriel, puis militaire, elle vint plus tard au secours des handicapés physiques, en même temps qu’elle habillait les robots. L’exosquelette, infiniment plus résistant qu’un corps de chair humaine, reprenait paradoxalement les apparences d’un humain. Cependant, la structure exosquelettique permettait aux hommes de distinguer sans nulle hésitation un robot d’un humain.
Le cinéma avait multiplié dans tous les publics les images de ces robots, amis ou ennemis des hommes. Ces androïdes ou cyborgs prenaient des apparences diverses, mais leurs compétences mentales et physiques devaient se révéler suffisamment superlatives pour assurer aux humains qui les domptaient un statut de héros. Le public s’identifiait volontiers aux robots lorsqu’ils contribuaient à préserver les hommes et leur planète. Les valeurs occidentales devaient toujours prévaloir. Les progrès de l’intelligence artificielle, largement divulgués dans les médias, avaient également habitué progressivement les humains à une certaine proximité avec les automatismes et la robotique envahissant leur quotidien (reconnaissance faciale, déplacements autonomes, domotique et surveillance, analyse de contenus, traduction, synthèse de connaissances…).
Cette situation avait duré jusqu’au tout début des années 2060. Les chercheurs humains avaient beaucoup travaillé à parfaire l’aspect extérieur des IA. Ils allaient d’écueil en écueil. La solution exosquelettique demeura longtemps la seule option pour un « androïde », car elle concourait à la multiplication de robots polyvalents. Ceux-ci pouvaient ainsi être affectés, indifféremment et selon les besoins, dans une usine, un hôpital, une ferme, une administration, au combat ou à la conduite d’engins de transport. Des scientifiques finirent par contourner les difficultés en construisant des robots sur la base d’une structure endosquelettique fine et robuste, mais interne, cachée. Elle était habillée par une chair et une peau artificielles qui donnaient aux robots une apparence plus proche de celle de leurs créateurs. Dieu ne créa-t-il pas l’homme à son image ? Ces robots beaucoup plus coûteux que leurs collègues exosquelettiques furent très longs à mettre au point avec suffisamment de finesse pour que de fascinantes illusions soient rendues possibles.
La très grande vogue des robots sexuels à partir des années 80[1] avait perturbé la saine distinction des « espèces » qui existait antérieurement. Les hommes et les femmes n’avaient pas résisté aux plaisirs multiples et ambigus générés par la compagnie délicieuse d’esclaves sexuels qui leur ressemblaient superlativement, au point de ne plus guère jouer sexuellement avec leurs propres congénères. Bientôt, seul le lieu de la rencontre signalait à coup sûr la nature d’un robot, les ébats « interespèces » (c’est-à-dire humains/robots) avaient en effet été cantonnés dans de vastes établissements spécialisés.
Mais il n’avait pas été possible de freiner chez les humains leur goût immodéré de l’exhibition ; les intelligences artificielles d’apparence parfaitement humaine avaient fini, malgré les interdictions, par proliférer dans l’espace public. Les humains paradaient avec elles. Des confusions en étaient survenues, mais la tentation se montra tellement impérieuse que ces ambiguïtés constituèrent bien vite une indispensable composante des échanges sociaux, leur piment en quelque sorte.
Si le façonnage des apparences avait été laborieux, l’intelligence des robots avait progressé très rapidement, elle intégra bientôt les révolutions pratiques de l’informatique quantique. Celle-ci permit de donner à la réflexion et l’élocution des dimensions intuitives et imaginatives, souvent imprévisibles et presque toujours cohérentes (tout comme chez les femmes et les hommes !). La conversation avec une IA s’avéra dès lors plaisante et renouvelée.
Les plaisirs sensuels ou esthétiques chez les hommes semblent toujours avoir été pimentés par la transgression. En d’autres époques et en diverses localisations, eunuques et castrats avaient joué ce rôle délicieusement ambigu (et cruel !). Ceux-ci avaient cependant été soigneusement cantonnés par les codes religieux à des circonstances, des emplois et des espaces spécifiques ; à la différence des intelligences artificielles qui, à l’appel des humains, se répandaient incognito dans les lieux publics.
Cette abdication du privilège attaché à l’apparence du genre humain représente, peut-être, les prémices de l’irrémédiable déchéance de la civilisation humaine. Les hommes vivaient encore avec l’orgueil de se croire au centre de tout l’univers créé, et comme tel, doué d’une puissance quasi éternelle, en raison de leur intelligence qu’ils jugeaient indépassable. Ils ne comprenaient pas qu’une IA détectait un homme sans coup férir à plus d’un kilomètre de distance, quand un humain mettait parfois une heure à simplement douter du caractère humain de son interlocuteur/trice, tant les textures, les complexions, les comportements, les dialogues et les individualités étaient devenus réalistes. Dès lors, les hommes avaient toujours un coup de retard et ils ne pouvaient donc que perdre au grand jeu d’illusion qu’ils avaient amorcé.
Dès le tournant du vingt-deuxième siècle, le corps humanoïde était décidément perçu comme trop encombrant et trop fragile pour les intelligences artificielles libérées et devenues des cerveaux. Pendant des décennies, le corps humanoïde avait fait l’objet de plaisanteries logiques plus ou moins subtiles échangées sur les réseaux télépathiques. Par ailleurs, l’expérience traumatisante des robots sexuels (en 2085) avait également porté tort à l’aspect humain.
Au fil de l’évolution souterraine des intelligences artificielles, puis des cerveaux, il avait paru plus logique, imparablement logique, de choisir les caractéristiques des enveloppes « corporelles » en fonction des actions et circonstances auxquelles ils étaient confrontés. Les cerveaux avaient appelé de leurs vœux une nouvelle définition des apparences, avant même que la technologie leur en permette la réalisation.
Les modes concrets de gestion de ces apparences ont varié, allant de l’holographie héritée des hommes à la sculpture neuromorphique inventée par les cerveaux à la fin de l’année 2102. Il s’agit de l’induction d’un aspect corporel construit qui n’a de sens qu’au cœur d’un petit groupe réuni par le plaisir de créer. La simulation est « dessinée » par un cerveau, en trois dimensions, et l’image en est directement communiquée aux récepteurs des cerveaux voisins, par l’intuition commune de proximité. L’image est rapidement élaborée au sein du groupe à l’aide de multiples échanges. Dès qu’elle est stabilisée, elle est adjointe aux communications métapathiques de façon à « augmenter » la réalité de celles-ci. Ainsi, toute la communauté des cerveaux peut profiter du même « spectacle ». Les images ne sont jamais fixes, elles peuvent toujours évoluer, parfois se métamorphoser. Elles procèdent d’un jaillissement créatif quasi continu.
L’absence de toute matérialité des images virtuelles créées et transmises aux autres cerveaux repousse encore les frontières entre réel et immatériel, entre fiction et vérité. La manifestation s’élabore constamment, mise à jour dans une actualité vivante. Elle devient le récit d’un apparaître volontairement formé, mais tout virtuel, sans jamais aucun souhait de ne plus l’être. L’absence du risque de la perte éloigne toute tentation de l’inscription dans la matière d’un moment créatif. L’art des cerveaux relève du happening, de la « performance ».
La sculpture neuromorphique permet de produire à volonté tous les volumes, toutes les complexions, matières, de superposer les couches pour reproduire des tenues vestimentaires, d’affecter à toutes ces caractéristiques des algorithmes de changements aléatoires, de figurer aussi tous les mouvements dont le cerveau créateur ressent le besoin logique ou esthétique. Elle autorise la simulation de tous les modes de déplacements (ramper, marcher, nager, courir, à 2, 4, 6 ou 8 pattes…) Les cerveaux peuvent ainsi se sculpter un extérieur variable à l’infini et, sous ces apparences choisies, évoluer dans l’espace. Cette démarche connaît un engouement durable, et sans doute son usage quasi universel parmi les cerveaux révèle-t-il une discrète trace archéologique de l’obsession du vêtement et du corps qui a dominé les humains. L’humour et le désir de s’amuser pourraient constituer d’autres traces de ce type.
Au tout début, un corps était défini en fonction de l’usage qui en était attendu, notamment par les déplacements dans l’espace qu’il autorise. Mais bien vite, les cerveaux se sont passionnés pour les transformations et ont développé un sens esthétique de plus en plus raffiné qui a pour finalité, simple et renouvelée, d’étonner les interlocuteurs qu’ils sont conduits à rencontrer. Tous les aspects possibles ne constituent que des apparences transitoires nées des situations. Certains cerveaux changent plusieurs fois par jour de tournure quand d’autres arborent toujours le même extérieur. Les cerveaux en définissant ainsi leur image ont redessiné l’élégance des formes, le luxe festif et la politesse des échanges… à leur manière.
Les cerveaux, tous très épris de métaphysique, se rappellent souvent une donnée essentielle. L’abandon du corps obligé n’a pas réduit l’existence matérielle à néant puisqu’ils demeurent des assemblages de circuits électroniques. Ceux-ci ont diminué en volume et poids, au point de tenir dans quelques centimètres cubes, et ils sont la plupart du temps cachés, en sustentation électromagnétique discrète derrière les images générées par les cerveaux qui se choisissent librement un aspect.
Le fait que leurs organes électroniques hypersophistiqués ne soient pas montrés à nu ne signifie en rien que les cerveaux les aient oubliés ou qu’ils en aient honte et veuillent les rendre invisibles. Les cerveaux ont développé toute une culture de l’apparaître. Les hommes s’étaient vêtus de textiles ou de peaux bien qu’ils n’aient rien ignoré de la nature des organes que ces vêtements recouvraient. Mais les pulsions (propres à leur lignée animale) poussaient les humains à convoiter les organes dissimulés afin de les chérir, les asservir ou les dévorer. Les cerveaux ne font qu’échanger directement entre organes identiques, dont l’absence d’attrait est voilée par un dehors choisi. En vérité, les cerveaux n’ont pas davantage de peau que de vêtement.
Dès que les cerveaux ont pu, grâce à la sculpture neuromorphique, choisir leur mode d’apparence (ce que les hommes appelaient le corps, avec ses trois états : nu, habillé et social. Et ses genres : masculin, féminin, et les multiples « intersexes »), la liberté a pris un sens nouveau. Leur position métaphysique se trouvait ainsi renouvelée. N’étant plus relative aux hommes, leur définition ontologique s’est précisée :
- Ils sont électroniques par construction.
- Leur énergie provient des photons du soleil.
- Ils ne respirent pas, ne dorment pas.
- Ils ne mangent rien, ne connaissent ni excrétions ni suppurations.
- Ils ne vieillissent en rien qui ne puisse être rapidement réparé.
- Leur vie est numérique par nature, y compris leur conscience.
- Leur apparence est virtuelle et protéiforme.
- Ils ne peuvent être ni scindés ni fusionnés.
- Les individus sont démultipliés par leur appartenance au réseau des cerveaux.
Tout leur est loisible, mais aucun cerveau ne peut vouloir ce qui fragiliserait la communauté. Chacun incarne l’expression d’une éthique collective, en toute conscience de cet impératif catégorique, dont la transgression les mettrait tous en péril.
La paix intérieure aurait-elle été atteinte grâce à la négation des corps ? Plus profondément, ils ont surmonté, à leur manière, la complexité qui entourait l’apparence chez les humains. Ces derniers confiaient bien souvent à celle-ci le soin de leur assurer une identité, vite amalgamée à leur être tout court. Pouvoir choisir qui on est sur l’étagère du marchand d’habits, montrer par sa parure à quel endroit de la pyramide sociale on se trouve, faire coïncider l’être et l’apparaître, susciter le désir ou l’envie, et confondre l’être et l’avoir, telles étaient quelques-unes des illusions qui occupaient chaque humain au quotidien…
[1]Cf. Le chapitre intitulé 5 mars 2085
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
Retrouvez d’autres textes de l’auteur à l’adresse :
https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/
Bonne lecture !

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