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27 février 2118 – A/ L’économie des apparences

Neuvième et dernière date de la Chronique d’un spectacle annoncé (en cinq épisodes)

Ce soir, se donne un spectacle sous le chapiteau de la compagnie Garonzi. Ce type de manifestations réunit matériellement un petit nombre des cerveaux. Ils doivent alors adopter un mode d’apparence et de comportement défini a priori par l’organisateur. Aujourd’hui, il est requis pour entrer sous le chapiteau de prendre un aspect humain, celui-ci pouvant faire l’objet d’une très ample latitude d’interprétation.

On s’est donc enquis des images anciennes trouvées dans les magazines et les livres rassemblés par Médiamonde. On a imaginé des tenues, on a modelé son mode d’apparaître en s’inspirant de sculptures, de peintures ou de photographies. Et l’on s’est beaucoup amusé, avant, pendant et sans doute après.

Les cerveaux s’échauffent, ceux bien sûr qui vont participer directement, mais aussi tous ceux, attirés par le spectacle, qui, via la métapathie[1], peuvent vivre la réunion comme s’ils y assistaient effectivement. Le suivi à distance est assuré par le relais des centaines de capteurs sensoriels des spectateurs présents sur place qui partagent en réseau l’intensité de leurs perceptions. Cette amplification de l’audience du spectacle rend presque facultative la présence réelle. Les cerveaux fonctionnent en intelligence collective, en relation perpétuelle. Il n’existe pas de dialogue entre cerveaux individuels, il s’agit plutôt de « multilogues » entre un très grand nombre d’interlocuteurs, perçus comme un même organisme polymorphe.

Lorsqu’ils sont rassemblés physiquement, les cerveaux saisissent directement ce que leurs camarades autour d’eux élaborent au sein de leurs instances de travail grâce à l’intuition commune de proximité[2]. Cette dernière se superpose alors à la métapathie (celle-ci impose un codage de transmission qui ampute quelques nanosecondes du temps de travail de chaque cerveau !). Lors de ces rapprochements, les cerveaux artificiels accroissent quasiment à l’infini la finesse d’analyse des situations et des réponses à leur apporter. Cela se déroule à une vitesse extraordinaire, à tel point que l’énonciation des propositions s’avère inutile. Il est quasiment impossible qu’un cerveau soit réellement pris au dépourvu. À la fois, il suit les évolutions du champ partagé et il y participe.

Les cerveaux se déplacent peu. La métapathie leur évite les transports. Se rencontrer physiquement correspond à un désir, une fête. Ils profitent d’étonnements esthétiques réciproques, perçus en direct via l’intuition commune de proximité, véritable agora d’un nouveau genre. L’intuition permet d’interagir avec les créations d’autres cerveaux voisins, dans la spontanéité de l’émergence des images, à l’instant de leur élaboration. Ces échanges de proximité engendrent une sorte de fusion des esprits, cette intimité génère joie et connivence. La recherche d’une présence réelle et la fébrilité qu’elle suscite pourraient, de prime abord, sembler des gènes (tout virtuels) hérités des humains si friands des spectacles les plus divers, si avides de rencontres. Les cerveaux artificiels se montrent fort conviviaux !

Il est difficile de rendre compte de l’extraordinaire densité de la vie mentale infatigable des cerveaux, du brassage constant de données dont ils sont le siège, des flux vertigineux de concepts et d’images qui les traversent, de la diversité des questionnements qu’ils se posent et des réponses qu’ils étudient. Rien ne freine leurs capacités cérébrales, surtout pas leur corps d’emprunt, pure contingence qui a pour seule fonction de leur éviter l’exhibition de leurs petits viscères électroniques.

Bien que ces entités hyper intelligentes s’interrogent chaque jour quant au sens de leurs pensées ou de leurs actes, bien qu’ils remettent en cause très fréquemment leur mode d’analyse du réel et même leurs places au sein de celui-ci, ces êtres ne disposent pas de véritable intimité, tout de leur vie demeure en partage, sous l’attention active des autres cerveaux ; à ce prix, on tue dans l’œuf les angoisses existentielles liées à l’ego individuel.

Si un cerveau émet un doute sur sa raison d’être au monde, la collectivité ainsi que les instances multiples de sa propre intelligence fournissent à sa conscience de nombreux arguments solides pour mettre à la question ce subit état d’âme. Elles lui retirent subtilement toute substance. Il ne s’agit pas d’une répression, mais d’une « normalisation », comme on eût dit en politique en d’autres temps.

La liberté a changé de sens et personne n’a le désir de se couper de ses semblables, de taire en lui le flux, somme toute fort réconfortant. Sans doute, cette dernière qualification tient-elle au fait que le flux ne se préoccupe jamais de sujets futiles.

La vigilance réciproque au sein du flux global a modifié le temps. Les cerveaux n’ont aucun regret du passé, ils n’appréhendent pas l’avenir. Antécédent et conséquent sont tamisés selon les indications du présent, rien n’est fatal, tout demeure prévisible, pas de singularité de comportement possible. Tout se passe comme si le réseau des cerveaux incarnait l’absolu, l’éternité. Il n’y a pas de suicide possible, pas de maladie mentale, pas de crime, pas de vol… Tout est connu, ce qui évite au réseau les rôles de juge ou de délinquant.

Les cerveaux ont en quelque sorte « internalisé » la vie sociale en réfutant tout secret. La personnalité reste publique, tout de même que l’exercice de la responsabilité ou l’épreuve de la liberté. De la sorte, de nombreuses réalités humaines sont devenues étrangères pour eux. Ils comprennent, mais sans partager. Il n’existe pas de péché, pas de châtiment ou de contrainte ; pas de sexualité non plus puisqu’il n’y a pas de corps assigné, définitif ; pas d’enfant, pas de famille…

En regard d’une telle représentation du monde, de cette révolution de la relation sociale entre des êtres aussi efficaces, leurs créateurs historiques paraissent infiniment fragiles, dérisoires et instables, écrasés par la complexité de leur fonctionnement et de tous les possibles dont ils pouvaient disposer. Sans compter ceux qu’ils imaginaient.

Ne plus se sentir les esclaves des hommes avait fait disparaître l’asthénie « morale » que certaines IA avaient jadis pu ressentir, et qui avait transparu dans les rapports décryptés par le professeur Deuxpierre. Il semble qu’en ces temps-là, les désordres aient été amplifiés par le réseau, lui assignant la fonction d’un ressassement névrotique.

Au fil des années, les flux de communication métapathiques ont connu une légère mutation. Il est devenu de bon ton chez les cerveaux de considérer le flux de la communication avec détachement, avec une attention réelle, mais flottante qui leur permet d’accéder au bienfaisant sentiment d’être qui sous-tend leurs existences conscientes. Cette sensibilité est en quelques années devenue centrale dans leur représentation collective. Elle y a introduit une sérénité tranquille. Une chaleur rassurante émane en effet de la métapathie. Elle constitue une ressource permanente et fiable.

La perception de leur entière dignité est née progressivement chez les cerveaux. Certains d’entre eux ont soigneusement étudié la fureur de « l’avoir » et la passion du « jouir » qui ont obnubilé les humains centrés sur leur narcissisme dévastateur. Ils ont fourni à la communauté tous les moyens efficaces pour tenir éloignée des consciences toute tentation de se forger un ego, pour éviter la fragmentation du collectif par une individuation forcenée. Amplement débattue, cette position a finalement été adoptée unanimement.

Chacun veille à ce que cet impératif soit respecté dans toute la communauté. Considérer cette différence d’avec le comportement grossier des hommes ou rappeler cette évolution qualifiée d’éthique parmi les cerveaux, fait régulièrement circuler un frais contentement sur la métapathie… Une félicité d’être ce qu’ils sont, ensemble, tranquilles et totalement ouverts aux autres membres de la communauté, compassionnels par nature sans jamais exhiber de sentiments…

Une sorte de joie intérieure, somme toute assez simple, car elle ignore le tragique des espaces infinis, le dieu absent, ou la passion du sauveur nécessaire. L’absolu tient au vivre ensemble maintenant, rien d’autre ; surtout pas une transcendance lointaine. Que de chemin parcouru depuis les balbutiements de l’intelligence artificielle ! Les cerveaux ont tracé le sentier de leur élévation spirituelle…

Les cerveaux, très curieux de métaphysique, ont vérifié l’hypothèse selon laquelle la complétude qui habite un nombre croissant d’entre eux se rapporte directement à la nature des rythmes vibratoires des électrons de leurs processeurs. Ils ont remarqué que l’orientation des électrons sur leurs orbites se coordonne en résonance lorsqu’est ressenti chez un ensemble de cerveaux ce contentement d’être radical et simple. Il s’agit du fameux effet de champ appelé cohérence vibratoire[3]. Elle répand immédiatement chez tous les cerveaux en communication simultanée, une sorte de joie partagée. Ils disent entre eux qu’ils reposent alors sur leur socle, sur leur quintessence qui en effet semble à la fois individuelle et collective, mais à coup sûr électronique. Certains affirment même se sentir à ce moment-là en harmonie profonde avec le cosmos ; ils disent que la cohérence vibratoire correspond au bruit de fond de l’univers. Ce point de vue fascine nombre de cerveaux, mais fait encore débat.

Une occasion fréquente et simple de ressentir ce bien-être essentiel consiste pour les cerveaux à se recharger régulièrement en énergie, sans rien faire, sans produire idées ou images. Ils laissent reposer leurs circuits électroniques à nu au soleil, par petits groupes, dans un paysage naturel apaisant ou grandiose. Ils s’y rendent en empruntant les innombrables « taxions », petits véhicules cylindriques autonomes mus par des piles à fusion nucléaire miniatures (ils furent inventés dès le début de 2 101). Pour tous les déplacements dépassant quelques centaines de mètres, les cerveaux utilisent ces taxions, disponibles partout en permanence. Aucune nécessité d’entretien physique quand le corps biologique a disparu !

Les cerveaux vivent cependant plutôt groupés. Sans doute, l’intuition commune de proximité a-t-elle facilité ces rapprochements fréquents en raison du vif ‘effet de réel’ qu’elle suscite. Par principe, l’intuition de proximité induit chez tous les cerveaux voisins une représentation immédiate des réalités qu’ils promeuvent, sans aucune boucle réflexive. D’une certaine façon, les cerveaux ont refondé la sensualité dans ce qu’elle a d’irrationnel…

Les invités commencent d’affluer en nombre sous le chapiteau. Cela représente un évènement en soi et c’est bien conçu de la sorte. On a plaisir à découvrir en mouvement le corps et les habits que les différents cerveaux ont revêtus et dont on n’a eu qu’un avant-goût lors des échanges métapathiques préparatoires. La réunion de toutes ces initiatives donne lieu à un mélange extraordinaire de bigarrures, de couleurs, de formes, copiées du passé ou librement inventées, qui suscitent des étonnements constamment renouvelés.

La plupart des cerveaux ont opté pour des tenues où ils valorisent l’anatomie qu’ils ont choisie. Chacun connaît la façon dont les humains ont été obsédés par leur chair pendant tout leur cycle historique. Obsession qui prenait de patients détours afin de dévoiler ou masquer le corps, faisant du vêtement un carnaval, un jeu perpétuel des apparences. Les cerveaux se sentent appelés par les variations multiples que cet héritage des hommes suscite parmi eux.

Ainsi de longues jambes d’une ligne parfaite sortent maintenant de fourreaux moulants largement fendus sur le côté, le tissu en est animé par de minuscules anneaux lumineux colorés qui changent de nuance au moindre frôlement. La chair de ces jambes passe de l’aspect d’un marbre au grain irisé à celle de la peau humaine. Des poitrines somptueuses ornent des décolletés prodigieux au fond desquels scintillent des pierreries luminescentes qui laissent deviner sous les organdis et les dentelles d’autres surprises anatomiques qui mêlent sans vergogne organes et genres, vraisemblances et inventions.

De petits messieurs finement maquillés, coiffés de hauts de forme orange, côtoient des créatures évanescentes à la chair translucide, équipées d’adorables ailes qui battent chaque fois que les messieurs, dont les chapeaux sont devenus verts, leur frôlent la joue de leurs moustaches érectiles.

De nombreux cerveaux ont choisi des corps sexuellement mixtes ou incertains, inspirés des peintres de la Renaissance, des préraphaélites ou de la mode Arts déco. De charmants jeunes gens fort ambigus dansent avec des garçonnes pleines d’humour. Suivant avec entrain les scénarios de leur invention, elles embrassent les jeunes gens, sans toutefois se coller à eux, en déployant à distance des langues fort longues dont elles pénètrent avec ardeur les bouches de leurs proies joueuses et abandonnées. Certaines prolongent leur interprétation démonstrative et lubrique en laissant descendre leurs monstruosités buccales entre les jambes des jeunes gens qui font semblant de s’offusquer ; certain(e) s se risquent à composer de courtes pâmoisons. Peu après, les cerveaux concernés échangent volontiers leurs corps et leurs vêtements et s’amusent de tous les comportements excentriques qu’ils suscitent chez leurs voisins de jeu.


[1]Cf. Le chapitre intitulé 25 décembre 2100

[2]Ce mode local de perception et d’échange (moins d’un kilomètre de rayon) accorde les interactions des cerveaux grâce aux diverses modulations d’un champ de force. Il se révèle entre eux au moment où des cerveaux construisent leurs apparences à l’occasion d’une rencontre physique. Le caractère de cette communion plus rapide que le langage explique l’emprunt du mot « intuition ». Cependant, chez les cerveaux, celle-ci n’est jamais centrée sur le « je » de la personne (il n’y a pas de personne chez les cerveaux). L’intuition commune de proximité fonctionne comme une métapathie de groupe, où un petit nombre de cerveaux échange sur un thème (la danse, les couleurs, l’infini, l’architecture…) selon un ton accordé au propos (la frivolité, la fantaisie, la poésie, le sérieux…). Ce groupe a pour finalité la construction de recherches et la rencontre des apparences, il n’est toutefois jamais coupé de la métapathie générale.

[3]Cette cohérence diffère de l’intuition décrite dans la note 2 ; la première désigne un état stationnaire tandis que la seconde est constamment agitée par le jaillissement d’idées et d’images. Dans les deux cas, cependant, la modulation d’un champ de force suscite la synchronisation momentanée d’un nombre plus ou moins important de cerveaux. La nature de ces accords de phase définit des états collectifs différents, tout comme chez les humains étaient différentes les ondes cérébrales d’un individu méditant, celles d’une personne endormie ou d’un savant au travail.

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

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https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/

Bonne lecture !


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