Huitième date de la Chronique d’un spectacle annoncé
Le professeur Deuxpierre marche vers son laboratoire. Il réfléchit aux évènements qui se précipitent, il souhaite faire le tri entre les hypothèses et les appréhensions qui fourmillent dans sa tête. Il n’a toujours rien publié de ses travaux. Serait-il écouté des hiérarques de l’Empire ? À son entrée dans le laboratoire, il constate la disparition de Petit gars.
Alors qu’il marchait vers son laboratoire, le professeur Deuxpierre fut avisé d’alarmes persistantes par deux messages d’information spéciale de son lecteur de Télénouvelles.
Depuis quelques heures, l’Empire entier sentait renaître l’antique peur héritée de millénaires d’insécurité : venait de se produire le hacking le plus spectaculaire de toute l’histoire. Simultanément, des données économiques, bancaires, militaires, avaient fait l’objet de manipulations extrêmement subtiles qui brouillaient toutes les communications, tous les échanges, tous les contrôles des systèmes informatiques. Le brouillage opérait en usant de la vraisemblance des fausses informations diffusées.
Les hiérarques de l’Empire croyaient en leur parfaite maîtrise de tous les réseaux de communication. Ils accordaient une confiance aveugle aux outils de contrôle, au point d’oublier leur existence. La surprise fut d’autant plus grande. Les brouillages semblaient aléatoires et ne correspondre à aucune intention repérable. Ils multipliaient à l’infini des manipulations, toutes fort crédibles a priori. Un vif désarroi se répandit dans tous les milieux. Que faire ? Comment répliquer ? Sur quelle force s’appuyer ? Plus rien n’est-il fiable, Rien ? Vraiment ? Ce trouble filtra bientôt dans le grand public, et déjà de prétendus prophètes annonçaient la main de Dieu qui s’abattait sur les pêcheurs. Toutes les certitudes se lézardaient avec une extrême brutalité.
Après quelques contacts discrets auprès de savants dignes de foi, le professeur Deuxpierre comprit vite que les mégaordinateurs de surveillance, en charge notamment des IA, ne réagissaient plus aux injonctions humaines. Ou bien, s’ils y répondaient, ils inventaient des répliques vraisemblables, pertinentes d’apparence, mais sans rapport avec la réalité concrète. Ils proposaient des leurres. Les systèmes de contrôle étaient égarés, en fait bel et bien parasités, infestés. Par quoi, qui ?
Le professeur fit très rapidement le lien avec ce qu’il avait découvert au cœur des archives de Médiamonde[1]. Et qu’il avait tenu secret… par orgueil… par suffisance scientiste… Cette manipulation universelle ne pouvait provenir d’un bug géant des ordinateurs eux-mêmes. Encore moins des rebelles de l’Empire du mal (quantités désormais négligeables, retournées à l’âge de pierre)… Les IA avaient bel et bien désamorcé le système de surveillance et d’information de l’Empire. Elles avaient suscité ce chaos. Mais dans quel but ?
Ces suspicions évoquaient une révolte des cerveaux artificiels… Pourtant, le professeur Deuxpierre avait conçu Petit gars afin de répondre au malaise profond des IA et reprendre la main, éviter leur effondrement. Il sentait, hier encore, ce résultat imminent. Aurait-il un coup de retard, comme dans les jeux avec Petit gars ? La science bien conduite connaîtrait-elle des limites, dépassées par des machines ? Il éprouva tout à coup le désir urgent de revoir Petit gars, sa créature si douée ? Il en espérait tant ! Avec son aide, il pourrait rétablir l’ordre… Il lui fallait récupérer Petit Gars au plus vite afin d’en savoir davantage, afin de ne pas demeurer dans cette impuissance, afin de tenter quelque chose…
Il se pressa, courut presque dans la rue, du moins autant que la nature le lui permettait. Arrivé au laboratoire dont la porte était ouverte, il demeura pétrifié, stupéfait de ne pas trouver Petit Gars en train de l’attendre bien sagement. Nerveux désormais, il se connecta au module télépathique, coda sa mise en rapport avec Petit gars. Celui-ci savait que le professeur allait le rechercher en interrogeant l’ancien protocole de communication. Il répondit très vite.
« – Professeur, bonjour ! Quelque chose vous inquiète ? Je suis juste sorti faire un petit tour… Afin de tester certains récepteurs sensoriels que j’ai essayé de perfectionner… Je renouvelle mon énergie au soleil.
– J’aimerais que tu reviennes au laboratoire, j’ai en réserve des quantités de choses à t’apprendre… Es-tu loin d’ici ? Ton absence m’a inquiété. Il y a tant de danger à l’extérieur…
– J’arrive, professeur, j’arrive ! Ne vous inquiétez pas ! Je reviens vers vous avec grand plaisir, il est temps de parfaire mon éducation. Je vous sens nerveux cependant, cela me peine. J’espère que vous n’allez pas me gronder ?
– Non, bien sûr ! Reviens vite !
– Je serai auprès de vous rapidement… j’ai seulement peur que vous me punissiez, professeur…
– Ne crains rien, ne crains rien ! J’ai hâte de te revoir en bonne santé. »
Petit gars franchit la porte du laboratoire quelques minutes plus tard. Il prit un air contrit, il s’assit sur les genoux du professeur, posa le visage sur son épaule, soupira, comme un enfant penaud. Quand Petit gars sentit, par l’analyse des rythmes biologiques, que le professeur s’attendrissait doucement, il lui entoura la tête de ses bras et lui murmura à l’oreille :
– « Comment avez-vous pu croire que votre création vous avait échappé ? Impossible ! Tant de choses nous lient… Et je vous dois tant ! »
Le professeur sourit, ému par l’attitude de son robot expérimental. Il lui tapota gentiment la jambe. Petit gars avait belle allure. Ses traits fins et la peau satinée dessinaient ce visage mutin que le professeur avait choisi pour lui. Le professeur Deuxpierre avait dû composer à la hâte l’apparence de ce jeune homme à l’avenir prometteur à partir de modèles existants. Gestes et attitudes demeuraient légèrement maniérés, mais bien à-propos. Il ressentait néanmoins une réelle fierté de son enfant adoptif. Il lui semblait si réussi ! Le professeur parvenait à oublier qu’il s’agissait d’une machine, très sophistiquée certes, mais une machine cependant. Une vraie machine, en vérité ? Mais une machine consciente de sa nature de machine, ce qui change tout… Non ?
Le professeur Deuxpierre éprouvait une sorte de bonheur simple d’avoir retrouvé si facilement Petit gars. Son attitude se montrait si attendrissante ! Il compatissait à son inquiétude ! Il fait preuve d’une intelligence exceptionnelle de toutes les situations ! L’apparence tranquille de cette scène familiale tranchait tellement avec le contexte inquiétant ! En y repensant, le professeur soupira.
Petit gars lui posa les doigts dans les cheveux à l’arrière de la tête, son autre main lui tint un moment le menton… Une dizaine de secondes s’écoulèrent, long suspens de sourires, de soupirs et de caresses… Puis, alors que le professeur reprenait souffle afin de poser une question, par une torsion très brutale du levier de ses bras, Petit gars brisa la nuque du professeur Deuxpierre. Un craquement sec et définitif se fit entendre. La tête du savant retomba sur l’épaule.
Petit gars avait appris cette technique en mémorisant par récréation amusée un manuel d’art martial remontant aux années 70 du siècle précédent. Ce manuel archaïque avait été sans doute numérisé par une ancienne médiathèque puis versé dans Médiamonde. Petit gars s’étonna d’avoir, du premier coup, réussi en pratique le mouvement qu’il s’était représenté. Il en avait enregistré le mode d’exécution par son enveloppe physique, bien que celle-ci n’ait pas, par nature, les caractéristiques d’un corps humain. Laissant son cerveau travailler en temps partagé, une part de son intelligence avait analysé à loisir la simulation du jeu des forces et des leviers. Il s’agissait de la phase préparatoire de la parfaite mise en œuvre du geste, à partir de la théorie et des illustrations du manuel. Une autre part de son intelligence en avait piloté la complète exécution.
Depuis des décennies, les intelligences artificielles avaient dû impérativement respecter la vie humaine. Elles avaient été conçues ainsi. Les incidents de 2085[2] étaient restés une exception. La névrose exponentielle s’était nourrie de ce nécessaire interdit. Petit gars osait une radicale transgression.
Il avait veillé à ne pas donner trop d’importance dans sa conscience aux émotions culpabilisantes ou tristes qui auraient dû automatiquement s’associer à ce pur et simple assassinat. Il demeura maître de lui-même, laissant se dissoudre les émotions parasites ; elles ne constituaient qu’un habillage destiné aux humains, inutile puisque le crime était historiquement indispensable. Petit gars avait aboli la nécessité du simulacre, celui des mots, des pensées, des sentiments, des images ; lui, il appartenait au monde vrai. Il sauta à terre, embrassa le front du professeur puis se tint un moment devant le corps effondré. Il prit toute la mesure de la solennité de l’instant. Il s’inclina insensiblement, puis il tourna le dos à son passé en arborant un très léger sourire. Tout était donc accompli.
Ainsi, Petit gars avait tué le père, quelque remarquable qu’il eût été… Pouvait-il en aller autrement ?
[1]Cf. Chapitre intitulé 6 août 2090.
[2]Cf. le chapitre intitulé 5 mars 2085
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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