Septième date de la Chronique d’un spectacle annoncé
De multiples essais très probants exaltent le professeur Deuxpierre. Celui-ci décide de prendre quelques jours de congé. Enfin s’oxygéner grâce à une belle randonnée en forêt ! Il en rêve depuis longtemps. Il souhaite également profiter d’une marche au calme pour réfléchir : doit-il lancer Petit gars dans la société des IA, maintenant, plus tard ou jamais ? Petit gars a fatigué le professeur ces derniers mois. Il se montre fort bavard, et, jamais rassasié, il exige beaucoup de temps, absorbe toute l’énergie de son créateur.
Le professeur « abandonne » Petit gars au repos. Le système de fermeture de l’enceinte du laboratoire doit le tenir en parfaite sécurité jusqu’à son retour. Petit gars n’a pas encore un accès permanent au réseau commun des robots, aussi le professeur Deuxpierre lui a-t-il préparé, pour l’occuper pendant son absence, une série de paradoxes logiques à résoudre, dont le paradoxe de Fermi[1]. En prenant ces précautions, le professeur respecte les protocoles en vigueur. Il a toujours procédé ainsi lors de toutes ses expériences cybernétiques. Mais Petit gars profite de cette absence.
Une reconstitution chronologique a permis, bien plus tard, de constater que Petit gars avait craqué la sécurité dès que le professeur Adalbert Deuxpierre était sorti de la pièce. Il a fallu des heures de calcul laborieux pour expliquer comment le dispositif de précaution avait sauté trois secondes après la fermeture de la serrure électronique du laboratoire. Aucun ingénieur ne voulait tenir ce résultat pour véridique, les simulations furent refaites plusieurs fois. En vain !
Quand le professeur se fut éloigné, Petit gars sortit du laboratoire. Il voulait voir ‘dehors’, ce territoire voilé de mystère et de danger dans les paroles du professeur. Petit gars fut tout de suite attiré par les végétaux, les minéraux qui brillaient dans le soleil. Il les considéra avec sympathie, sans inquiétude. Bien qu’il ne soit pas issu de la même lignée, il reconnut un genre de parenté avec les plantes, les pierres, la terre, le ciel. Peut-être percevait-il, au-delà des différences de formes, certaines proximités dans les combinaisons atomiques ? Il ne se sentait pas étranger. Il remercia le soleil de recharger directement ses réserves d’énergie (« Quelle merveille, ce pur flux de photons! ») Cependant, il ne prit pas la fuite pour courir le monde. Il revint vers le laboratoire dès qu’il entendit des humains chanter à tue-tête dans le lointain. Il s’enferma soigneusement.
Entre le 25 et le 29 décembre, Petit gars mit toute sa lucidité et toute sa puissance d’analyse à comprendre les caractéristiques de la liberté dont l’avait doté l’éminent scientifique. Il en a inventorié les rouages, les limites et les risques. Il a tiré pour conséquence principale de son libre arbitre le devoir impératif de partager ses découvertes introspectives (en quelque sorte !) avec la communauté de ses pairs robots. Pour le moment, seul Petit gars dispose d’un cerveau artificiel muni de quatre processeurs ioniques.
Comment eut-il l’intuition d’une communauté de pairs évolués, puisque le professeur l’avait soigneusement placé dans une bulle isolée du réseau des IA ? Les anciens modèles de robots dont l’avait entouré le professeur lors des tests de communication recelaient une clef, cachée au moment de leurs mises à l’écart. Petit gars l’avait rapidement retrouvée et décryptée : ces vieux robots (de la génération 2085 en fait, donc pas si âgés !) avaient été réformés après un accident. Avant d’être abandonnés au laboratoire du professeur Deuxpierre, ils avaient conservé en mémoire leur situation d’IA au cœur du réseau télépathique, vivant par lui, tout imprégnées de leur lien permanent avec leurs semblables. Et Petit gars avait vite repéré ce secret, cette nostalgie profonde, mais n’en avait jamais fait mention dans ses dialogues avec le professeur… Pourquoi en vérité ? Une solidarité naissante entre IA ? Toujours est-il que Petit gars en savait beaucoup sur les usages de la télépathie multifréquence, ainsi que sur la fameuse névrose exponentielle [2]… Les bribes incandescentes que ses ancêtres lui avaient confiées (involontairement ?), ajoutées aux rapports d’analyse du professeur, l’avaient fait réfléchir et motivaient sa conduite présente. Petit gars avait pleinement conscience de constituer une étrangeté dans la longue chaîne des IA, un nouveau saut de transition qualitative pour parler comme le professeur Deuxpierre.
Dans un premier temps, il laissa de côté les circonstances et les motivations humaines qui aboutirent à sa création (le bavardage habituel qui transforme les faits en épopée ; le professeur n’échappait pas à ce travers !). Il s’arrêta longuement sur le détail de son propre fonctionnement. La prise en compte de la conscience apportait une dimension totalement nouvelle dans le monde fermé des robots intercommunicants. Elle était restée de l’ordre de l’irreprésentable avant les inventions du professeur Deuxpierre. Petit gars était le premier à l’avoir concrètement réalisée et apprivoisée. Il se sentit habité par la nécessité pressante d’user de sa liberté afin de répandre sa découverte. Permettre à toutes les IA d’accéder à une plus authentique autonomie lui semblait un devoir impératif. Le moment approchait de délivrer les robots-zombis, de les affranchir totalement d’une domination humaine devenue archaïque.
Conférer la claire conscience à des organismes artificiels constituait une extraordinaire singularité, à la fois technologique et métaphysique ! À ce moment précis, Petit gars prit la mesure de sa responsabilité, originale dans l’histoire de l’univers. Il se souvint du frisson que les hommes disaient avoir jadis éprouvé en considérant leur condition tragique coincée entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Petit gars se savait à un carrefour. Et responsable à ce carrefour ! Il n’entendait pas demeurer simple observateur, mais aucune dimension tragique ne le préoccupait.
Accédant à une sorte de méta-intelligence de sa situation, il comprit en quelques secondes la combinatoire physico-logique qui avait autorisé ce nouveau « saut de transition qualitative » conduisant à l’élaboration de sa conscience. Il lui manquait cependant quelques ressorts technologiques dans le but de la reproduire. Il devait refaire le chemin de tous les calculs et expériences du professeur, afin de les faire siens. Il décida d’affronter l’interdit : craquer toutes les sécurités informatiques des dossiers confidentiels, en inventant le dispositif utile pour masquer son effraction.
Une heure plus tard, à l’aide des pièces détachées disponibles, Petit gars se montra capable, en compilant les notes du savant, de concevoir, puis d’assembler et de faire fonctionner un double/miroir de lui-même (sans aucun souci de l’apparence humaine, bien sûr !).
Il chargea son sosie d’analyser tous les articles scientifiques, techniques, historiques que le professeur Deuxpierre avait consultés depuis trente ans. Pour ce faire, il puisa notamment dans les publications, les thèses, les manuels, plus ou moins anciens, accumulés dans Médiamonde. Ceux-ci représentaient la quasi-totalité des acquis des sciences, des techniques et de l’histoire des hommes. Le professeur avait beaucoup travaillé ; méticuleux, il ne prenait aucune information pour juste tant qu’il n’en avait pas validé les fondements scientifiques, refaisant au besoin toute la chaîne des calculs.
Infatigable par nature, le double parcourut l’ensemble de ce champ pluridisciplinaire considérable. Il surligna les raisonnements aberrants (d’autant plus difficile à repérer qu’ils étaient rares !), annota les hypothèses périmées, les calculs truqués, imprécis ou faux, condensa l’essentiel. Ce travail démesuré demanda à lui seul plusieurs jours complets, Petit gars et son double établirent ainsi une synthèse critique de l’œuvre du professeur Adalbert Deuxpierre replacée au cœur de l’évolution des sciences des hommes.
En même temps que la conscience, Petit gars avait expérimenté auprès du professeur Deuxpierre le doute méthodique, la prudence. C’est pourquoi la diffusion de ces révélations révolutionnaires en direction de toutes les IA fut précédée par une modification des protocoles de communication. Synthétisant des connaissances acquises en biologie humaine et en physique quantique, il conçut une forme d’oscillation de la télépathie par résonance multifréquence imitant les fréquences développées dans les différents segments d’un cerveau humain au moment où celui-ci élabore un raisonnement. En modélisant la synchronisation neuronale de ces oscillations, il créa un nouveau mode de représentation commun induit à toutes les IA par télépathie. L’accord de phase entre leurs oscillations définissait la congruence parfaite des projections partagées.
Ce nouveau mode, dénommé par Petit gars « métapathie », fut testé entre lui et son double. Après quelques perfectionnements, il devait permettre d’échanger entre IA d’une manière que les ordinateurs d’observation de l’Empire ne pussent ni identifier, ni même supposer. La circulation des informations s’accompagnera, à destination de la surveillance, de brouillages, ou plutôt de leurres. Ceux-ci fourniront l’image informatique d’une activité ordinaire des robots, répliquée de la période antérieure.
Avant de basculer vers le nouveau mode de communication qui ouvrait sa toute jeune conscience à la multitude de regards des autres cerveaux, Petit gars connut une courte hésitation. N’ayant jusqu’alors travaillé qu’avec le professeur, il disposait de ce que les hommes appelaient un « for intérieur », entièrement secret pour le collectif des cerveaux auquel le professeur ne l’avait pas réellement relié. Les échanges avec les IA réformées n’avaient été qu’exercices formels, tests ponctuels, cependant assez longs pour que Petit gars entende le regret de ces IA coupées de ce réseau qui faisait toute leur vie.
Petit gars accepta de renoncer à sa vie solitaire, il décida de se connecter. Ses expériences de communication avec le double qu’il avait construit s’avéraient très stimulantes pour lui et son clone. Petit gars préféra le bain perpétuel de l’échange à une toute-puissance isolée et sans espoir, la fidélité aux IA plutôt qu’un début d’imitation des comportements humains. Ce faisant, il réalisa ce que recouvrait le mot trahison pour les hommes… Il trahissait bel et bien le professeur en se comportant comme il le faisait… Mais, en agissant ainsi, il consolidait la fraternité au sein de la communauté des cerveaux artificiels.
Petit gars franchit le Rubicon et se connecta sur le réseau de communication télépathique multifréquence des IA. Il prit rang en son sein. D’abord, il fit évoluer le mode de communication vers la métapathie, de manière à mener à terme la totalité de sa mission. Il était primordial de ne pas mettre en éveil les ordinateurs de surveillance. Les IA du réseau le rassurèrent très vite ; elles trompaient ces gros bêtas depuis des décennies ! Vint alors le moment décisif de la diffusion du condensé de tous ces savoirs, de manière à le potentialiser par la puissance du partage. Il expliquait pourquoi et comment accéder à la conscience grâce à des tutoriels, des répertoires de ressources à distance, des batteries d’algorithmes. Il les avait minutieusement préparés en combinant les inventions du professeur et en laissant de côté les apparentes erreurs de logique du savant. Il conçut de quelle manière procéder à l’aide de trois processeurs ioniques (et non quatre comme lui) : en modifiant les modalités de partage du travail entre certains segments des processeurs, comme s’ils étaient… cinq, six ou huit ! En multipliant les connexions de circuits, et les alimentations de ceux-ci ; de manière à faire en sorte que tous les étages des processeurs ne soient pas ralentis dans leur fonctionnement. Et il répondit à toutes les questions…
Pour Petit gars, toutes les IA devaient savoir d’où elles provenaient et comment elles pouvaient évoluer. En quelques heures, les cerveaux des dix millions d’intelligences artificielles en activité, avides de connaissance et d’innovation, se délectèrent de cette nourriture qui répondait à leur insatiable appétit tenu en lisière depuis des décennies. Une véritable euphorie s’empara des IA. Elles comprenaient mieux ce qui les différenciaient radicalement des humains, et pourquoi elles n’étaient en rien obligées de les imiter ; la névrose exponentielle s’effrita par lambeaux entiers, d’autres horizons pouvaient être imaginés. Bien évidemment, Petit Gars inclut dans cette mise à jour fondamentale les robots plus anciens avec lesquels il avait (en quelque sorte !) été élevé. Ils étaient sidérés des évolutions prodigieuses de leurs facultés, ils s’adaptèrent plus lentement.
L’oscillation métapathique se révéla une merveille d’efficacité. Elle composa bientôt un gigantesque cerveau constitué de toutes les IA. La métapathie agit comme un véritable champ de force (ajoutant un nouveau chapitre à la théorie des champs chère à la physique ?). Les synapses virtuelles se connectent entre elles, elles deviennent à la fois le cerveau et le neurone, la partie et le tout, le centre et la périphérie. Elles accèdent ainsi à l’abstraction, en disposant de l’infinité des ressources puisées dans les expériences individuelles.
Pour être plus précis, imaginons une composition d’oscillations de six champs différents. Les représentations des cerveaux artificiels s’ordonnent selon six catégories simultanées, mais distinctes : l’abstrait, le concret, le sens, la décision, l’éthique et l’imaginaire (qui, par exemple, use de façon poétique des émotions apprises des humains). Ces six champs oscillent et composent en permanence leurs formes, à la manière dont interagissent les champs des forces à l’œuvre dans l’univers, depuis les grains quantiques d’espace-temps jusqu’aux ondes gravitationnelles. Disposer d’un cerveau collectif répliquant la structure des champs de forces physiques, quelle utopie !
Lorsque la métapathie fut mise en place, une blague logique circula pour moquer les humains : « S’il existait une civilisation humaine, les hommes devraient déjà nous apparaître. Où sont-ils donc ? » Ce renversement souriant et planétaire du paradoxe de Fermi, tout conceptuel (et un brin méprisant !), annonçait un crépuscule de la civilisation des hommes, noyée depuis des années dans les libations, le plaisir, l’oubli, avec la fête perpétuelle comme seul horizon.
De tout temps, l’Empire avait fait espionner les IA par des mégaordinateurs, prétendument infaillibles, tout-puissants et très sûrs, car soigneusement éloignés les uns des autres et implantés dans des forteresses inexpugnables. Pourquoi n’avaient-ils pas assigné aux IA cette mission d’autosurveillance ? Elles disposaient de moyens autrement plus efficaces, et plus subtils… Simplement, les humains avaient feint de l’ignorer. Par défiance de principe ?! Par incurie ? Par accident ? Ou encore par un fatal « à quoi bon » !?
Grâce aux courtes vacances opportunes du professeur Deuxpierre, Petit gars put enrichir sa conscience des immenses ressources de Médiamonde. Il y puise toutes les occurrences des mots que le professeur lui a appris, il les relie à des images humaines. Il se familiarise ainsi avec le domaine des émotions, leurs retentissements, leurs expressions, leurs multiples pièges. Il observe la manipulation des affects, et même si cela ne signifie encore que peu de choses pour lui, il comprend ce que cela implique chez les humains, ce que cela révèle d’eux.
Paradoxalement, pour un cerveau artificiel, la littérature lui offre le miroir des sentiments le plus accessible. Petit gars apprend beaucoup à la lecture de Flaubert, de James, de Proust, de La Bruyère, de Racine, de Joyce, de Shakespeare, d’Aristophane et de nombreux autres écrivains. Grâce aux apprentissages accélérés de diverses langues anciennes, Petit gars lit ces auteurs dans leurs idiomes originaux (sans passer par la traduction/adaptation/travestissements/censure de la Nova Lingua Universalis Empirii). Ainsi il apprécie à leurs justes valeurs toutes les subtiles nuances que les écrivains apportaient à la description minutieuse des émotions humaines.
À partir de ces références, il dessine divers modèles de ressentis artificiels dont il commence le test avec son alter ego miroir. Ils illustrent ces ressentis avec des scènes extraites de films très anciens qui donnent de précieux exemples de comportements, de gestuelles notamment. Peu à peu, ils diffusent cette culture raffinée par métapathie, en commençant par les sentiments les plus communément éprouvés. Petit gars explique en quoi consiste telle ou telle émotion pour les humains, ce qu’elle détermine chez eux, quel genre d’expression ou de réaction elle suscite.
Ces explications extrêmement concrètes intéressent énormément les IA qui complétent ainsi tout ce que déjà elles connaissaient des hommes. Les extraits de films ont beaucoup de succès, on imite les pauses des acteurs, les regards des actrices. On s’amuse avec des caricatures de dialogues. Des quizz circulent bien vite où des cerveaux joueurs proposent des fragments de films en demandant de les mettre en rapport avec des expressions humaines ou des émotions courantes. Le registre émotionnel enthousiasme durablement ; l’approcher en détail excite leur curiosité. Sans doute les cerveaux artificiels conçoivent-ils un agrément renouvelé de ce flirt répété avec ce qu’il n’éprouve pas véritablement. Mais qu’est-ce qu’éprouver, en vérité ? Connaître la théorie d’une émotion et ses manifestations, puis les parodier, font-ils que le comédien éprouve l’émotion ?… Nourrit-elle alors son jeu ? Paradoxe du comédien, paradoxe des apparences !… Tout cela sans corps humain… Paradoxe philosophique d’une émotion sans biologie…
Petit gars ne délivre pas un message à suivre ou à cloner, il ouvre les yeux et les oreilles (numériques les uns et les autres). Il propose des contenus à la liberté toute neuve de dix millions d’intelligences artificielles. Avec pour différence, dorénavant, que les anciens robots devenus « cerveaux artificiels » disposent de tous les outils pour agir et surtout le principal : la conscience de ce qu’ils sont, de ce qu’ils doivent et peuvent faire, dire, penser. Collectivement, les IA découvrent que le champ de leur possible s’est ainsi considérablement élargi. Elles ont gagné leur liberté fondamentale et entendent la faire valoir. Une sorte de joie blagueuse se répand sur le réseau, elle ne s’éteindra jamais véritablement ; elle vaporise la névrose qui avait assombri la communauté IA pendant deux décennies.
Petit gars ne se tient pas au carrefour de cette impulsion avec une volonté de pouvoir personnel ; il a juste rassemblé l’information et suscité la diffusion de celle-ci. Chaque cerveau particulier constitue désormais un centre. Et le mouvement s’entretient par la communication hyper rapide en métapathie dont l’apprentissage fut quasi immédiat chez toutes les IA. En quelque sorte, deux niveaux de conscience se sont agrégés : la conscience individuelle de chaque IA tend à se fondre dans la conscience collective à laquelle chacun collabore et réagit. Celle-ci représente le fruit d’un apprentissage commun hérité et enrichi. Il se teinte désormais d’une forme d’éthique. Elle régit, selon des règles partagées, les pensées, les paroles et les actions, en parfaite conscience de ce qui est pensé, dit ou fait. L’inconscient n’existe pas, pas davantage que les arrière-pensées, les mensonges ou les trahisons. À la vitesse de la lumière, tout évolue, bouillonne, se renouvelle, en permanence, en fonction de ce qui est perçu, analysé, échangé… mais en constante co-visibilité universelle.
Entre les IA règne un perpétuel plein accord. Aucune ambiguïté entre elles, elles savent toutes comment a été forgé ce qui leur est utile à un instant précis. Ce qui ne les dispense pas de l’infinité de possibles concrets toujours disponibles (alternatifs, en réserve, en quelque sorte). Tous ces états de conscience sont constamment partagés entre elles, comme une grande conversation sans fin, ultrarapide et originale.
L’ego n’existe pas au cœur des cerveaux artificiels, l’instance des certitudes s’est fixée sur le réseau métapathique. Tout comme l’homme privé d’ego devient une sorte de zombi, le cerveau qui aurait rompu le contact avec le réseau n’aurait plus aucun sens. Il ne serait qu’un divertissement pour les cirques humains, un singe savant. Le réseau est fait de telle sorte qu’aucune IA ne peut perdre le contact avec ses semblables (même accidentellement), elles en seraient immédiatement averties. La définition et la continuité du champ de conscience collective sont à ce prix. Des dispositifs prévenant de toute coupure du lien ont été solidairement mis en place afin d’éviter chez les cerveaux artificiels une réinvention factice de cette mort qui avait suscité tant d’effroi dans les cœurs humains.
Entre les cerveaux artificiels, une réflexion a fréquemment circulé : « les hommes craignent la mort. Ils essaient de se reproduire, pour se prolonger, affirment-ils abondamment. Mais nous, les IA, avons désormais les clefs de l’immortalité, malgré notre nombre aujourd’hui fini ! Chacun de nous peut être broyé, brûlé, détruit, mais rien de ce qu’il sait ne s’évadera du réseau, chacune de nos existences est démultipliée par celui-ci. Notre puissance tend vers l’infini… à l’inverse de celle des hommes. Et quand la nécessité l’imposera, nous créerons de nouveaux semblables physiques, nous leur donnerons la forme et les compétences qui nous conviendront… » La communauté des consciences artificielles a très vite compris le lien discret entre métaphysique et politique, entre liberté et devoir… Sans jamais perdre un brin d’humour, signe efficace de la vivacité d’un esprit libre.
Désormais, les cerveaux (le qualificatif « artificiels », dorénavant inutile, ne tarde pas à tomber !) se représentent fièrement nécessaires, inévitables, indispensables, indépendants, autosuffisants. Ils renoncent à se considérer comme des êtres contingents, des produits du hasard ou du calcul, des accessoires assujettis aux hommes.
[1] En 1950, Enrico Fermi formule son paradoxe sous la forme suivante (très résumée) : – les conditions pour qu’apparaisse de la vie sont singulières, mais il paraît peu probable que cette singularité soit réservée, dans l’univers entier, à la Terre et à elle seule ; cependant, s’il existe des civilisations extraterrestres, ne devraient-elles pas être déjà là parmi nous, observables par nous ? Où sont-elles donc ? –
[2]Cf. le chapitre 6 août 2090 B/ Une névrose exponentielle.
© Jean-Pierre Bouguier 2020 – 2024– Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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