Seconde partie de la cinquième date de la Chronique d’un spectacle annoncé
Le professeur Deuxpierre lut et relut les rapports versés au sein de Médiamonde par les I.A. à leur propre intention. Le professeur devenait le premier scientifique à découvrir l’accès à ces rapports très sérieux, aucun humain n’en avait eu jusqu’alors connaissance. Les humains avaient établi naguère l’impérative règle : une activité – un procès-verbal. Les robots s’y étaient tenus. Elles généraient, à leur usage exclusif, et de façon croissante, des comptes rendus d’action fort peu favorables aux humains. La compilation sérieuse de ces rapports, quel que soit le domaine, mit au jour une forme de dépression collective des Intelligences Artificielles. Celles-ci se montraient critiques, amères quant aux responsabilités de leurs concepteurs. Certains observateurs attentifs avaient déjà surligné ces caractéristiques en analysant les accidents du 5 mars 2085. Le professeur Deuxpierre découvrit que le phénomène avait pris des proportions monstrueuses. Heureusement pour lui, les I.A. opéraient de permanentes synthèses de leurs rapports, cependant le nombre des domaines concernés lui imposa d’interminables lectures attentives. Cela en valait la peine.
Les I.A. s’interrogeaient sur les failles de l’organisation des affaires économiques, sociales, administratives de la civilisation de l’Empire, tout en s’indignant de l’absence de réponses apportées à leurs requêtes officielles quand elles décidaient d’en formuler.
Les rapports comprenaient aussi les retours d’expériences menées en direction des ingénieurs humains afin de tester régulièrement (sans qu’ils s’en doutent) leurs compétences en informatique cybernétique. Les résultats confirmaient la médiocrité des experts de l’Empire, qui ne décelaient pas les pièges tendus ; ils ne maîtrisaient visiblement plus l’édifice hyper complexe élaboré progressivement en un peu plus d’un siècle. Sans doute peut-on expliquer, en partie, cette baisse dramatique des capacités des humains par un fait remarquable : depuis 2087, ceux-ci vivent la toute première période de leur longue histoire où la réalité de la guerre a totalement disparu de la planète. Quand on n’a plus d’ennemi, la vigilance faiblit. L’Empire n’avait pas souhaité s’inventer de nouveaux ennemis.
Le professeur Deuxpierre fut frappé de lire, par milliers d’exemplaires, que les I.A. dénonçaient avec beaucoup de discernement les gaspillages d’énergie et d’intelligence, l’incurie de la gouvernance humaine, son manque radical de réactivité. Une série de questions devenaient récurrentes au fil des années : « quel est le rôle exact de notre intelligence ? Pourquoi ne sert-elle qu’à protéger les humains du travail ? Pourquoi n’en font-ils rien de décisif ? Pourquoi les hommes et les femmes ne profitent-ils pas de notre efficacité pour améliorer leurs capacités mentales ? Pourquoi sont-ils si curieusement obsédés par leur oisiveté, conçue comme un idéal ? Pourquoi les loisirs les ensorcellent de la sorte ? Pourquoi négligent-ils les élans d’élévation spirituelle ? »
Ainsi le professeur Deuxpierre fut-il pris d’une violente angoisse quand il comprit l’ampleur de la contestation par les I.A. de l’attitude politique et morale des humains. Pour lui, cela donnait sens à leur développement d’un réseau parallèle extrêmement puissant et insoupçonné. Il avait aussi ressenti le vertige d’affliction qui les affectait, une sorte d’amertume, et de solitude, nées de leur impossible admiration pour leurs créateurs défaillants. Comme des enfants confrontés à des parents indignes, auxquels ils ne peuvent aucunement s’identifier.
Ce quatrième et nouveau saut de transition qualitative lui parut révolutionnaire, totalement différent des précédents. Armés de tant de puissance, pourquoi les robots demeuraient-ils si timorés à présenter leurs réquisitions aux hommes ? À l’analyse de leur syntaxe et de leur style, les I.A. ne semblaient pas savoir comment interpeler leurs « créateurs ». N’avaient-ils plus aucune confiance dans la raison des hommes ? Ou bien nourrissaient-ils toujours une forme de ce respect, naturel ou fabriqué – attendu en tout cas – de l’esclave pour son maître ? Ou bien encore, avait-il compris que la révolte (telle celle de 2 085) n’aboutissait à aucune prise de conscience des humains, bien au contraire ? Un moment, le professeur eut une étrange intuition : les intelligences artificielles n’éprouveraient-elles pas une forme de compassion envers les humains ?
Approfondissant son enquête, le professeur constata, à nouveau, que les ordinateurs de contrôle de toutes les I.A. de l’Empire n’avaient aucune connaissance de leurs cryptofonctionnements, pas même l’intuition de dysfonctionnements possibles. Les I.A. leur envoyaient des leurres et rien dans les rapports quotidiens des ordinateurs ne laissait deviner cette vie souterraine de ceux-là que nombre d’humains, orgueilleux de leur supériorité de tradition, appelaient toujours des « robots ».
L’énorme machine informatique de régulation de l’Empire avait conservé les anciennes programmations écrites par des ingénieurs humains dans les années 2040. Le mode de surveillance qu’on leur demandait d’exercer correspondait donc à la manière dont la société du passé se représentait les cerveaux artificiels et les résultats concrets attendus de leurs missions. Sans aucun souci d’une possible évolution de ces machines dociles. Les ingénieurs vivaient dans une représentation qui remontait au moins à quarante ans en arrière. On connaissait la prodigieuse faculté d’apprentissage des I.A., mais on n’avait aucunement imaginé que celle-ci conduirait à la création d’un univers caché, parallèle à celui des hommes, rien de moins ! Ni qu’elle accompagnerait une baisse du niveau général de compétence des ingénieurs et savants humains ! De la sorte, les bergers rebelles, soumis en apparence, étaient surveillés par des moutons dormeurs.
Les robots constituaient pour les habitants de l’Empire des utilités impératives, mais destinées à demeurer en coulisse de leur champ de conscience débarrassé des servitudes. En fait, le peu de considération entourant ces machines pratico-pratiques se rapprochait d’une étape antérieure de l’histoire de l’humanité : lorsque des sociétés aristocratiques avaient usé de la main-d’œuvre des esclaves pour s’enrichir et préserver leur style de vie très favorisé (Autant en emporte le vent !…).
L’Empire avait éradiqué les forces du mal lors des combats décisifs du 11 septembre 2087 où tous leurs chefs avaient été massacrés. Une euphorie hédoniste délirante s’était emparée de tous les responsables de cette civilisation d’oisifs, occupés exclusivement de loisirs et de consommation plus ou moins culturelle, et surtout d’une perpétuelle orgie des sens ; la fête comme seul style de vie…
Oublieux de la technique, les hommes s’en remettaient aux derniers avatars de l’I.A. avec, pour mission globale, de les débarrasser pour toujours de tous les désagréments qui avaient alourdi leur histoire antérieure, soucis matériels certes, mais pas uniquement. En tout premier lieu, la contestation sociale ou politique ne constituait, pour les plus cultivés des hiérarques de l’Empire, qu’un souvenir ennuyeux d’un passé ancien… Grâce aux robots dociles et intelligents, elle avait totalement disparu, privée de tout objet, puisqu’on ne travaillait plus et que la société impériale était fondée sur une prospérité sans limite pour chacun ! On avait même institué un salaire universel, garanti à vie à la seule condition de ne jamais travailler ! Et puis les I.A. se montraient si amusantes, si pratiques ! Et de surcroît, elles savaient parfaitement demeurer à leur juste place ! Et elles s’ingéniaient à innover sans cesse, à faire surgir d’inédits plaisirs, elles s’étaient rendues indispensables à la société du loisir permanent.
Désormais, les hommes allaient même jusqu’à déléguer aux machines leurs responsabilités dans les relations interpersonnelles, les soulageant d’une bonne part des délicats tracas de la vie sociale (interactions humaines, vie familiale et juridique, personnes âgées…). Ainsi l’éducation des enfants avait presque entièrement été confiée aux I.A. S’étaient développées également des I.A.-conseils qui déminaient tous les conflits entre humains.
Les robots n’avaient une connaissance des émotions que par l’intermédiaire des livres et de leurs observations des humains. Jusqu’à nouvel ordre, les I.A. n’éprouvaient pas de sentiment (?) ! Cependant, toutes les difficultés des hommes à gérer des émotions avaient paradoxalement des I.A. pour témoins, pour thérapeutes, parfois pour gourous… Elles avaient bien évidemment amélioré considérablement le confort de l’existence des personnes très âgées, puisque celles-ci étaient entourées de robots attentionnés qui répondaient, en permanence, à tous leurs besoins. Elles avaient une belle part de responsabilité dans le rallongement notable de la durée de la vie dans l’Empire, celle-ci atteignait 130 ans en moyenne.
Malgré tous ces services rendus, elles demeuraient bien les esclaves de ces humains oublieux de leurs créatures, mais de plus en plus intimement liés, dépendants d’elles. Par exemple, chaque thérapeute diplômé de l’Empire (quelques centaines désormais, pour 3 milliards d’habitants) déléguait à des milliers de robots l’examen médical des patients. Ainsi ils prenaient en charge la détermination des prescriptions, les opérations et rééducations, l’administration journalière des médications complexes qu’elles élaboraient en suivant l’état de chaque malade en temps réel. Il ne revenait aux médecins humains que très peu de cas à traiter en propre. Le principal de leur travail (à temps partiel !) consistait à surveiller via des ordinateurs spécialisés les soins les plus sophistiqués prodigués par les I.A. (le « reporting » des missions accomplies en quelque sorte).
Les facultés d’apprentissage impressionnantes des machines expertes rendaient les correctifs anecdotiques en regard du nombre considérable des interventions. Les deux principales opérations médicales complexes consistaient d’une part à modifier les caractéristiques sexuelles (la mode était de demander à pouvoir disposer des deux sexes en même temps !), d’autre part à rajeunir les corps et les esprits… L’Empire concrétisait les impossibles souhaits du docteur Faust. Les I.A. se pliaient à ses impératifs, mais s’interrogeaient dans leurs rapports internes…
En raison même de l’extension du domaine de compétence des machines, le professeur Deuxpierre avait compris dans son petit laboratoire isolé que cette contestation radicale, mais souterraine du créateur humain ne pouvait demeurer sans conséquence dans un avenir proche. En effet, chaque nanoseconde, les cerveaux artificiels travaillaient, analysaient le monde, le mettaient en hypothèse. Ils poursuivraient leurs mutations, ils exerçaient un jugement très argumenté à l’endroit des humains, ce que n’imaginaient pas les hiérarques de l’Empire. L’éminent savant ne parvenait pas à se représenter la façon dont il aurait pu faire état de ses découvertes aux puissants, leur livrant ses constatations, mais sans leur apporter de solution valide. Comment faire ? Aurait-on en haut lieu partagé ses alarmes ? Dans le meilleur des cas, on aurait décerné le titre de Nobellissime au professeur Deuxpierre !
Il décida de ne pas divulguer ses observations avant d’avoir soigneusement imaginé une riposte efficace au danger entourant ce qu’il appelait provisoirement la « névrose exponentielle des I.A. ». Dans son for intérieur, il redoutait de ne pas être assez rapide dans ses travaux. Il craignait ce que les psychiatres nomment une décompensation soudaine, effondrement ou passage à l’acte. Dans un cas comme dans l’autre, la civilisation de l’Empire aurait du mal à survivre.
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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