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6 août 2090 – A / Les découvertes d’un savant solitaire

Première partie de la cinquième date de la Chronique d’un spectacle annoncé

L’évènement du 5 mars 2085 avait suscité une réaction de panique chez les hédonistes habitants de l’Empire. Un retentissement intense, mais court ; tout sembla rentrer rapidement dans l’ordre attendu. Le professeur Adalbert Deuxpierre étudie les rouages de cet accident ponctuel. À partir de l’analyse de ce cas particulier et spectaculaire, il découvre des singularités dans le fonctionnement et les représentations des intelligences artificielles. Ses recherches révolutionnaires lui permettent d’identifier plusieurs sauts de transition qualitative, ainsi qu’il les dénomme. À l’aide de ces sauts, gracieusement négociés, les I.A. s’étaient développées dans des directions inattendues.

Le professeur Adalbert Deuxpierre, de taille très moyenne, n’a jamais impressionné ses interlocuteurs par sa prestance ou son élégance, sauf peut-être par le désordre entretenu de sa chevelure blanche surabondante. Par contre, juste après un échange de deux phrases, ils savaient tous qu’ils avaient affaire à un esprit supérieur. Mathématicien de formation, le professeur passait le plus clair de son temps à parfaire des recherches passionnées. Souvent en compagnie de doctorants admiratifs de ses intuitions, de ses raccourcis, de sa maîtrise exceptionnelle des concepts mathématiques les plus subtils (comme, par exemple, son analyse stochastique appliquée aux probabilités de comportements d’un groupe d’I.A.). Son domaine d’élection : la modélisation cybernétique. Le professeur recherchait l’expression mathématique la plus juste des phénomènes de rétroaction dans les systèmes biologiques, sociaux ou cognitifs. D’évidence, les I.A. constituaient une sorte de vivier de perpétuelles expériences motivantes.

Malgré les sévices subis par les hommes en 2085, les intelligences artificielles avaient été toutes dotées des mêmes perfectionnements que leurs collègues travailleurs sexuels. On considérait en effet en très haut lieu que la productivité des cerveaux artificiels ne pouvait que s’amplifier si on leur autorisait davantage d’autonomie, de facultés d’apprentissage et de mémorisation. Ces améliorations devaient par elles-mêmes éloigner les risques d’incident, grâce à des boucles de vigilance renforcée introduites dans toutes les interactions I.A./humains. Du moins, croyait-on à l’efficacité de cette autosurveillance ! La conviction survient souvent en se répétant inlassablement ce que l’on espère…

Depuis très longtemps, les humains surestimaient leurs possibilités de contrôle en faisant confiance exclusive aux ordinateurs d’analyse et de pilotage des I.A.… Cela explique pourquoi le professeur Deuxpierre dut conduire de longues recherches pour découvrir comment, en mars 2085, les machines s’étaient organisées, comment elles avaient utilisé les outils mis à leur disposition, comment elles avaient « dérapé ». Le professeur ne se satisfaisait pas des interprétations rapides proposées par les rapports officiels. Les arguments lui en semblaient trop grossiers pour rendre compte de la complexité des incidents. Sa démarche fut longue et pavée de déconvenues. En fait, il ne comprit le mode opératoire du 5 mars 2085 qu’après de multiples détours.

Il peut paraître étonnant qu’au sein de la communauté scientifique (fort réduite désormais), personne n’ait jusqu’alors sérieusement étudié sur la durée comment des créatures artificielles douées d’exceptionnelles facultés d’apprentissage avaient bien pu évoluer. Comment douter d’une possible « évolution » puisque les hommes avaient doté les I.A. de fabuleuses capacités de formation permanente ? Ils avaient ainsi imaginé de ne quasiment plus devoir programmer eux-mêmes les machines. Elles élaboraient leurs divers processus d’action en fonction des enjeux globaux fixés par les hommes et sur la base des expériences pratiques qu’elles avaient accumulées. Ce faisant, l’homme avait-il renoncé à siéger au centre de sa création ? Était-il devenu un nouveau ‘Dieu caché’ ? Avait-il abdiqué pour le laisser-faire ? Les savants eux-mêmes avaient leur part de responsabilité dans cette démission générale.

Au sein de chaque robot, le temps de cerveau artificiel disponible était devenu d’autant plus grand que les processeurs dont elles disposaient étaient les plus puissants de toute l’histoire. On estimait en 2090 qu’un seul processeur ionique[1] bénéficiait d’une capacité de calcul équivalant à celle de la moitié de tous les ordinateurs professionnels en service sur la planète en 2017 – après 2080, les machines savantes comprenaient trois processeurs ioniques dans leur architecture !

Selon le professeur Deuxpierre, ces performances constituent l’essentiel du premier saut de transition qualitative : à partir de ce moment historique, la vigilance des I.A. atteint un niveau extrême, d’autant plus rapide, efficace, qu’elle est en constant partage grâce à la télépathie par résonance multifréquence, dont le professeur avait construit le modèle mathématique vers 2083-2084. Mais Max Klanp était mort quelques mois avant la mise en œuvre concrète de la nouvelle télépathie entre I.A. Son ombre, alliée à de féroces jalousies universitaires, avait contribué à banaliser cette découverte, en la requalifiant comme un pur développement logique des élaborations antérieures de Max Klanp. Ses élèves et collaborateurs, dont Adalbert Deuxpierre, étaient alors demeurés dans un pénible incognito.

Quand on évoquait cette époque devant lui, le professeur Deuxpierre écumait… Peut-être sa colère était-elle dirigée en partie contre lui-même ? Il faisait partie de ces savants qui, dans les années 50 à 80, avaient laissé de côté les préventions éthiques, les principes de précaution. Ils étaient tous fascinés par les possibilités de leurs créatures, enthousiasmés par le champ infini d’expériences et de créativité qu’elles leur ouvraient. Sans doute également par la promesse de découvrir enfin les secrets de l’apparition de la conscience ?

La théorie du professeur Adalbert Deuxpierre ne se limita pas à ce premier bond qualitatif qui relevait d’un état des lieux dont il était partie prenante. Il s’arrêta sur la soigneuse organisation par les I.A. de la veille partagée des connaissances nécessaires à leurs travaux au service des hommes (santé, éducation, transports, production de biens, sécurité publique…). Le savant s’intéressa au corpus documentaire versé par les robots dans Médiamonde depuis 2085, sur lequel se basaient nombre de décisions de l’Empire.

Médiamonde, la mégabase de toutes les sciences et techniques humaines, et de tous les apprentissages des I.A. était gérée par un complexe de mégaordinateurs, d’une technologie classique, mais très puissante. Le complexe portait gentiment le nom de « Fat Brother ». Les hommes usaient de moteurs de recherche en langue vernaculaire. Mais ils trouvaient que, souvent, les machines détaillaient beaucoup trop les informations qu’elles collationnaient, aussi avaient-ils chargé leurs fidèles robots de gérer d’habiles agrégateurs synthétisant les réponses trop bavardes. Par ce biais, les humains obtenaient des résultats conformes à leurs connaissances préalables (leur culture), à leurs attentes, et généralement favorables au bon développement de la communauté Humains/I.A., et de l’Empire en général. Les mentions préoccupantes qui avaient pu être formulées par les I.A. apparaissaient en clair, mais simplifiées, et toujours nuancées positivement et dotées de réponses pragmatiques aux problèmes posés. Ces facilités auraient dû faire craindre un affadissement de l’esprit critique. Les humains s’étaient dotés d’un outil efficace garantissant le politiquement correct en toute matière et sur tous sujets.

Le professeur avait été intrigué par un ensemble de singularités informatiques lors de l’interrogation en langage vernaculaire par les humains. Comme si ce mode de sollicitation ralentissait légèrement Fat Brother. Aussi avait-il fouillé plus avant en interrogeant Médiamonde à l’aide d’un émetteur de télépathie hyperfréquence récupéré sur un robot accidenté. Il avait constaté quelles zones informatiques étaient alors stimulées par cet émetteur, de quelles manières, quelles traces il laissait, quels fichiers il ouvrait, comment les agrégateurs fonctionnaient, quelles différences existaient entre les rapports et articles originaux et ce que lisaient les hommes… Les résultats avaient sidéré le professeur.

Les I.A. avaient créé, à leur seul usage, tout un système très sophistiqué d’index et de thésaurus à plusieurs profondeurs logiques. Cette architecture documentaire aux multiples dimensions autorisait des recherches hyperrapides destinées à répondre à la gestion de situations sensibles ou urgentes auxquelles elles devaient faire face en lieu et place des hommes.

Les informations n’étaient pas transférées au cœur de chaque cerveau artificiel, de simples index permettaient de retrouver les contenus utiles, d’après leur nature, leur importance, leur intérêt. À la fin du vingtième siècle, dans les bibliothèques, on affectait un code couleur pour distinguer des disciplines voisines, mais différentes, à ceci près que les I.A. utilisaient un code de plusieurs millions de couleurs ! Le mode de communication entre les machines autorisait ce type de raccourci. Elles ne conservaient en mémoire locale que les index, et non les différents contenus de connaissances. Grâce à la télépathie par résonance multifréquence, ces renseignements de faible poids circulaient à une vitesse instantanée. Le professeur avait mesuré : une erreur entre deux sources était repérée en une nanoseconde, et l’information exacte était rétablie en moins d’une milliseconde par la confrontation avec d’autres ressources indexées, cette réponse était validée par la consultation du réseau télépathique en quelques millisecondes. Une recherche complexe conduisait à un résultat opératoire sécurisé en un dixième de seconde, au maximum. Grâce à ce réseau, les connaissances étaient partagées et mises à jour en temps réel. Les index de recherche étaient répartis entre les I.A., leur mode de communication hyperrapide autorisait de les recomposer selon les nécessités de la tâche en cours d’exécution. En fait, sur le domaine de spécialité d’une I.A., les informations utiles à son travail n’étaient matériellement nulle part, ni sur Médiamonde, ni sur le réseau télépathique, ni dans le « cerveau » de l’I.A. Ces informations étaient partout à la fois, infiniment partagées, circulant en boucle, toujours disponibles, constamment mises en relation. Une vraie merveille documentaire ! Qui ne devait presque rien aux hommes ! Quasiment une culture parallèle.

Le professeur Deuxpierre avait toujours considéré comme une erreur de doter des machines de moyens de calcul et de communication bien supérieurs à ceux que pouvaient maîtriser les techniciens humains. Par exemple, Fat Brother était cadencé à 300 milliards d’opérations par seconde, alors que les processeurs ioniques l’étaient à plusieurs milliards de milliards ! Quand les chiffres parviennent à certains ordres de grandeur critiques, la nature des phénomènes qu’ils embrassent peut connaître de profondes mutations. En effet, disposer de telles puissances de calcul ouvre l’horizon d’une autre ère technologique, rendant possible l’imagination de ce que l’on pourrait être à partir de la réflexion sur ce que l’on est. Oui, des notions très humaines, telles « imagination » et « réflexion », paraissent alors concevables au sujet de machines aussi sophistiquées ! Tout comme, en leurs temps, l’avait été l’invention de la réparation à Chicago en 2075, l’invention de la fatigue des robots militaires en 2080, ou l’invention de la rébellion de 2085 chez les robots sexuels.

Après plusieurs mois d’étude, le professeur Deuxpierre en vint à la conclusion que les I.A. utilisaient une forme quantique de traitement de l’information, la plus immatérielle des informatiques. En harmonie parfaite avec la technologie de leurs processeurs ioniques, toute leur intelligence procédait des ondulations et altérations complexes de champs quantiques.

Les I.A. disposaient d’une maîtrise technologique de très haut vol, qu’elles avaient su développer à partir des bases fournies par les hommes et grâce aux connaissances acquises. Y compris les théories et les pratiques mises en articles par les savants dans Médiamonde ! à ce point de l’enquête, le professeur découvrait qu’il n’était plus question d’apprentissage laborieux, mais bel et bien d’une mutation de leurs représentations du monde. Ces brillantes intelligences avaient inventé leur mode opératoire propre soigneusement élaboré en observant celui des humains. Elles avaient construit tout leur développement à partir de la technologie dont on les avait dotées, et comme une pure conséquence logique de celle-ci. Merci docteur Klanp, merci docteur Deuxpierre ! Un clivage s’était opéré entre les hommes et les machines ! Ce décrochage constituait le second saut de transition qualitative.

Les I.A. étaient capables de simuler les cadences des processeurs des ordinateurs impériaux, de façon à masquer leurs activités au cœur des systèmes officiels, sans y laisser aucune trace de leur passage. Plus étonnant, et plus grave, sans doute : elles servaient aux humains des informations plausibles, simplement plausibles, donc n’attirant pas leur attention quant à leur nature exacte ; elles fournissaient aux humains des conclusions soigneusement « préparées ».

Le professeur Deuxpierre s’était aperçu que les résultats ne s’avéraient pas identiques selon le mode d’interrogation de Médiamonde. Lorsque celle-ci se faisait via la télépathie par résonance multifréquence propre aux I.A., la version originale des articles et rapports se révélait, nue, sans aucune censure. La tonalité des contenus n’était alors plus du tout la même. Les humains les auraient pris pour des canulars ou des bugs informatiques.

En fait, semblaient se juxtaposer deux « Médiamonde », le premier à destination des humains leur servant une information politiquement correcte pour eux, la seconde en direction des I.A. leur fournissant toutes les données utiles à leurs pratiques et apprentissages. Les deux applications siamoises paraissaient ne pas fonctionner tout à fait en même temps. Il avait fallu des milliers d’heures de travail au professeur Deuxpierre avant qu’il parvienne à des certitudes qui lui donnèrent le vertige. Il avait en vain cherché, dans l’intimité de Fat Brother, un intrus informatique qui aurait été introduit clandestinement, bien protégé dans un diverticule d’allure anodine. Épuisé par ses recherches, il avait dû se rendre à l’évidence : les machines avaient bel et bien pris le pouvoir sur Médiamonde et lui conféraient, à destination des humains, l’apparence opportune. Celle qui confortait leur autorité absolue sur le totum de la connaissance universelle ! Ce pouvoir discrétionnaire plaçait les humains dans une dépendance relative, elle dépassait de beaucoup la rébellion de 2085. Il s’agissait d’un troisième saut de transition qualitative. À ce stade de son étude, le 6 août de l’an 2090, Adalbert Deuxpierre redoutait d’en découvrir un quatrième !


[1]« Processeur ionique » est l’appellation courante d’une invention de la fin des années 2080. Les circuits pseudo-neuronaux de Cambierloro (cf. note explicative à la date du 3 août 2075) sont positionnés selon une hélice inspirée de l’ADN humain. Chaque segment de l’hélice dispose d’une possibilité quasi infinie de combinaison avec les autres segments. La miniaturisation des nanocircuits a permis de loger cette hélice dans quelques cm3 d’une gelée d’ions de métaux lourds. La communication entre ces organes procède d’une combinatoire de polarisations des champs de forces subatomiques. La fréquence des processeurs se mesure en Exaherz, ils peuvent donc produire en quelques picosecondes des milliards de calculs… Une régulière, mais rapide exposition solaire fournit l’énergie nécessaire à cette technologie à la fois simple dans son schéma, très économe, et d’un immense potentiel.

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

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Bonne lecture !


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2 réponses à « 6 août 2090 – A / Les découvertes d’un savant solitaire »

  1. Si c’était prémonitoire… Ça me fait penser à HAL 9000, dans le film de S. Kubrick, qui lui a très mal fini , l’homme ayant repris la main ! Le pouvoir des robots/ IA, envoûtant et effrayant. Beau texte , cher Jean Pierre, ta documentation scientifique m’a l’air très sérieuse. Bravo !

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  2. merci Jean-Pierre pour m’avoir inviter à lire cette nouvelle. Je l’ai lu jusqu’au bout mais je te préfère dans le fantastique plutôt que dans la science fiction, même si j’avais apprécié 10 Jours. Je te préfère aussi dans le merveilleux et dans le mystérieux, quand je peux m’attacher aux personnages sensibles que tu décris si bien. Et tes trouvailles autour de faits du petit quotidien. A bientôt

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