Quatrième date de la Chronique d’un spectacle annoncé
Une panne des robots sexuels de l’Empire prend des proportions qui alarment les populations : elle introduit le drame sanglant au cœur de leur oisiveté quotidienne. Aujourd’hui encore, la nature de ce grave incident conserve une grande part d’ombre.
Officiellement, une défaillance de la sécurité de ces robots de dernière génération, spécialisés et très sophistiqués (au service ultra réaliste des besoins, désirs et plaisirs humains), aurait gangrené leurs facultés d’analyse des situations, occasionnant des comportements totalement inadaptés.
Des dizaines de milliers de citoyens ont ainsi subi des mutilations sévères, simultanément et sur toute la planète. Plusieurs milliers d’entre eux en sont morts. L’origine de la faille de sécurité et son explication ont fait l’objet de nombreuses spéculations.
Ces incidents ont été suivis le jour même d’autodafés spontanés : des hommes et des femmes, se présentant comme les vengeurs des victimes, ont précipité des milliers de robots sexuels dans de gigantesques feux expiatoires. Sur le moment, personne ne releva la passivité dont avaient fait preuve les machines face au déchaînement haineux des hommes.
Quelques mois après les faits, des spécialistes de modélisation cybernétique émirent l’hypothèse sérieuse de la création d’une boucle perceptive en rapport direct avec les multiples miroirs dont ces robots très spécialisés étaient fréquemment entourés dans l’exercice de leurs activités. Elle aurait développé chez ces machines très évoluées une image dépréciative de l’usage de leurs facultés intelligentes et adaptatives. Une spirale de dévalorisation amplement partagée entre les robots aurait été potentialisée par les perceptions engendrées par les miroirs omniprésents. Comme chez leurs collègues guerriers mis en cause en 2080, le comportement des machines aurait été égaré par une sorte de burnout lié au caractère très contraint des simulations sexuelles qui leur étaient imposées, 24 heures sur 24. S’ajoutait l’exposition permanente à l’étalage obscène et sans retenue des pulsions intimes humaines. Le passage collectif à l’acte demeurait quant à lui tout à fait mystérieux.
En fait, ces robots spécialisés bénéficiaient de tous les perfectionnements accumulés jusqu’alors, car les humains souhaitaient des esclaves sexuels irréprochables, capables d’initiatives subtiles et imprévues, susceptibles de raffinement ou de vulgarité, de sauvagerie ou de délicatesse. Pour parvenir à cet objectif ambitieux, il fallait que ces intelligences artificielles puissent analyser le détail du fonctionnement d’une personne humaine (esprit et corps !) ; en un mot, ils devaient apprendre, et vite ! Une civilisation follement éprise de son seul plaisir ne pouvait concevoir robots plus sophistiqués que ceux qu’elle employait à ses satisfactions physiques et psychiques les plus intimes.
Parmi les perfectionnements dont avaient été dotés ces robots sexuels, peu avant les incidents du 5 mars, la télépathie par résonance multifréquence leur permettait d’échanger entre eux, simultanément et par centaines de communications à la seconde. Celles-ci étaient émises et reçues sur des fréquences différentes, mais de manière synchrone. Cette technique multipliait les échanges, eux-mêmes traités, classés, hiérarchisés par le travail en temps partagé des cerveaux artificiels. De la sorte, l’ensemble des messages émis par tous les robots sexuels était disponible. Les apprentissages se faisaient d’autant plus rapides qu’ils n’avaient pas besoin d’être répétés, les réponses aux interrogations qui survenaient au cours d’une relation étaient trouvées, instantanément, dans le répertoire des signaux déjà échangés.
Les robots sexuels avaient été pourvus de ces facultés nouvelles, perfectionnement de l’invention de Klanp, afin d’optimiser leur enseignement spécialisé des approches multiples qu’ils avaient à mettre en œuvre. La rapidité d’assimilation des machines était telle que le transfert des connaissances vers la pratique se faisait instantanément, cette fluidité des comportements sexuels était appréciée au plus haut point. Ils étaient capables d’imiter une vierge timide, aussi bien qu’un satyre priapique, un quinquagénaire entreprenant, une bimbo outrancière, une écolière bisexuelle ou un viril docker très gay. Les genres étaient multiples, de même que les sexes et les orientations ; les habits, la voix, le vocabulaire, le jeu des rôles, le scénario de la rencontre… tout était paramétrable, dès l’entrée des immeubles où œuvraient ces travailleurs acharnés (!) à complaire aux humains. Leurs types physiques étaient nombreux dans ces maisons où ils se comptaient parfois par centaines. Dès qu’une machine était libre, le client émerveillé entrait sans préambule dans la scène de séduction qu’il poursuivait de ses vœux. Le tarif demandé, à la portée de tous, était simplement proportionnel à la durée de la simulation. La satisfaction était tellement intense que le temps s’avérait en général assez bref, sauf précisément quand un sadique souhaitait faire souffrir (et c’était là un signe de vigilance pour les machines). La sexualité des plus jeunes, comme celle des vieillards, trouvait là un exutoire de qualité, sans risque de maladie. Le sexe n’était plus un problème, mais pas encore une banalité.
Les robots devaient également savoir gérer les comportements qui risquaient de porter atteinte à leur intégrité matérielle. Doser la conduite opportune de riposte aux agissements violents des humains constitue un art subtil qui impose un apprentissage adéquat et constamment mis à jour par les « expériences vécues ». De prime abord, il paraît difficile d’employer une telle expression pour des intelligences artificielles… La surabondance des réalités constatées dessine déjà la représentation (partagée entre tous les robots sexuels) de tout un monde, préalable, peut-être, d’une forme de conscience.
Cependant, les machines ne pouvaient, fondamentalement, réaliser la nécessité et la force de la sexualité humaine, quelle que puisse être leur accumulation de connaissances à ce sujet. Le désir, la jouissance leur étaient pure théorie. Le défaut d’enracinement biologique des pratiques qu’ils devaient susciter les maintenait fatalement dans une extériorité qu’ils ne pouvaient « vivre » personnellement (puisqu’il n’y avait ni vie ni personne pour la ressentir). Pourtant, ils semblaient avoir manifesté le rejet de ce dont ils étaient les acteurs essentiels ; un rejet ponctuel, limité au 5 mars 2085… Troublant toutefois.
Chacun de ces robots coûtait une véritable fortune, notamment en raison du raffinement de leur aspect physique qui reconstituait parfaitement l’apparence et le toucher de la chair humaine dans tous ses détails. Il se murmurait que l’Empire avait obtenu de certaines mafias la cessation pacifique de leurs activités (assortie de confortables rentes viagères pour tous leurs membres), à la condition expresse d’investir leurs considérables richesses dans la mise au point de ces robots et leur fabrication, sous la haute surveillance de plusieurs hiérarques soucieux de l’entière loyauté des contrats.
Les pratiques sexuelles avec les robots, très couramment et rapidement répandues dans toute la population, avaient encouragé le développement inquiétant de sévices sadiques, violents ou humiliants. Ces derniers avaient endommagé plusieurs machines au point que cela devint, un moment, une préoccupation d’hygiène publique et un sujet de réprobation officielle. Il était même apparu des associations d’humains militant pour les droits au respect et à la bientraitance pour tous les robots travailleurs du sexe ! Ce bruit médiatique fut très rapidement recouvert par les merveilles sensuelles éprouvées par tous, jeunes ou vieux.
La télépathie par résonance multifréquence avait rendu possible l’autoformation permanente des robots sexuels. Elle avait également renforcé leur capacité d’évaluation de leurs compétences et de leur adaptabilité, leurs concepteurs n’avaient jamais manifesté ce souhait. Elle avait aussi considérablement augmenté leur sécurité. L’information circulait entre eux à très grande vitesse. Le flux du réseau avait peu à peu accumulé un énorme volume critique d’expériences violentes ou dévalorisantes qui devinrent objets de scandale récurrents dans la communication entre les robots. Ceux-ci auraient même établi et échangé des listes noires de pratiquants déviants, sans qu’aucun humain leur ait jamais demandé de le faire.
L’élément nouveau du 5 mars 2085 fut la réaction concertée, globale, brutale et imprévisible des machines, prenant les autorités de surveillance à contrepied. Les ordinateurs de contrôle n’avaient émis aucune alerte. Il semble, aujourd’hui, que le mécanisme de désinformation, maladroitement mis en œuvre par les robots militaires en novembre 2080, ait connu un nouveau stade de sophistication en mars 2085. Le détail du mécanisme de la rébellion et son universalité, demeurent toutefois dans la part d’ombre des rapports scientifiques officiels qui ne proposent que des tautologies en guise d’explications.
Certains intellectuels marginaux ont interprété la rébellion du 5 mars comme une révolte d’esclaves révulsés par leurs conditions d’exploitation, considérant ainsi que ces robots avaient fait preuve de conscience morale et politique dans l’appréciation de leurs activités. Selon eux, leur nature de machine expliquait à elle seule pourquoi ces esclaves mécaniques avaient accepté d’être détruits après leur désobéissance collective (l’injonction de leurs programmes étaient de se conformer à la volonté de leurs maîtres et non à désobéir ! Surtout collectivement !). À leur place, les humains auraient poursuivi le juste combat !
Par ailleurs, l’enquête avait établi que les hommes et femmes victimes du 5 mars, au moment où ils ont reçu des blessures ou la mort, étaient tous en train de s’adonner à des sévices graves susceptibles de porter atteinte à l’intégrité physique des robots sexuels. L’opinion finit par relativiser les atrocités du 5 mars, puisque seuls des « malades » ou des êtres « amoraux », des alcooliques en avaient pâti. Le nombre des victimes n’interrogeait plus personne. Le recours aux services sexuels artificiels ne fut en rien ralenti, tout comme, en son temps, la crainte des maladies n’avait nullement découragé la pratique naturelle.
Le bon ton universel ne se complaisait plus aux horreurs sexuelles chères aux journaux à sensation du début du siècle. Chacun désormais participait de l’abjection commune. La mode en vigueur valorisait officiellement la recherche de la lumière, sous toutes ses formes, avant toute autre considération. Mais une énergie tenace, collective autant qu’individuelle, refoulait la part des ténèbres, le secret des âmes, dans la nuit de l’inavouable, dans les souterrains indignes mais universellement fréquentés. Le mécanisme humain en était dérisoirement simple et s’étendait sans honte à l’ensemble des activités de cet Eden retrouvé : le recours à des machines diminuait les impératifs moraux, désinhibait les comportements et finissait par rendre toute réflexion morale parfaitement inutile ; comme tant d’autres héritages de l’Ancien Monde.
© Jean-Pierre Bouguier 2020 – 2024– Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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Bonne lecture !

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