Troisième date de la Chronique d’un spectacle annoncé
La guerre oppose toujours l’Empire aux Barbares. Ceux-ci conduisent des opérations sporadiques, mais imprévisibles, très violentes, bien souvent kamikazes. Dans ce contexte tendu où la menace peut survenir en tous lieux du front et à tout moment, trois robots militaires, engagés en avant-postes isolés sur les fronts Sud et Est, communiquent entre eux alors que des milliers de kilomètres les séparent. De plus, ils s’entendent pour diffuser de fausses informations à la hiérarchie humaine dont ils dépendent.
Il semble que ces trois IA aient « imaginé » un moyen de potentialiser leurs facultés télépathiques. Ils auraient usé de celles-ci pour produire quelque chose qu’on ne leur a pas demandé (une fausse nouvelle) et pour laquelle ils n’étaient en rien préprogrammés. Ils auraient sciemment dissimulé leurs positions et leurs activités à la hiérarchie humaine. Enfin, ils auraient joué à cache-cache avec celle-ci.
Les ordinateurs de surveillance de l’Empire ne sont parvenus qu’avec difficulté à repérer les fautifs, d’autant qu’ils étaient très éloignés géographiquement. L’alerte ne fut donnée qu’en raison de l’incapacité des ordinateurs à interpréter les informations contradictoires ainsi que les silences répétés dans les échanges. Il s’écoula ainsi plusieurs jours avant que les trois robots/IA soient « neutralisés » (c’est-à-dire : détruits). L’embarras suscité par un tel comportement, puis l’incompréhension de ce dernier n’ont trouvé pour seule solution que l’élimination à l’aide de trois micros missiles de croisière.
Cet évènement n’a pas été révélé au public par les gouvernants, il n’a pas fait l’objet de publication scientifique officielle en raison de son caractère éminemment sensible, à la limite de l’étrange. Le black-out qui a entouré cet incident et le coût exorbitant de la méthode employée pour le résoudre s’expliquent sans doute par l’inquiétude qu’il a fait naître parmi les hiérarques de l’Empire. Quelque chose leur échappait soudain, ils étaient pourtant persuadés que l’énorme ensemble de machines sur lesquelles ils régnaient éloignait d’eux toute incertitude.
Certains commentateurs ultérieurs ont fait état en privé de leur préoccupation. Des militaires hauts gradés en retraite. D’après le relevé officieux des communications entre IA, auquel ces experts avaient eu accès, ce qui aurait motivé l’attitude étonnante des trois robots militaires aurait été… la fatigue ressentie dans l’exercice de leurs missions ! Ils auraient menti sciemment afin qu’on les sollicite moins et qu’ils puissent ainsi se « reposer ». Cette attitude ne correspond en rien à la définition d’un robot selon les humains ; pas davantage qu’aux objectifs qui leur avaient été assignés, en l’occurrence des actes de guerre intensifs, sans aucun répit.
Selon ces mêmes analystes, il paraît surprenant que les stratèges n’aient pas été alertés par l’emploi du mot « fatigue » dans les échanges des robots « rebelles ». Les ordinateurs d’analyse sémantique des communications n’avaient-ils pas rempli leur mission ? Étaient-ils déjà saturés à cette époque-là ? La fatigue est un ressenti qui ne correspond en rien à la définition d’une IA. Ce mot aurait dû attirer la vigilance des ordinateurs analysant les échanges entre IA. En fait, son usage, bien humain, signifierait, toujours d’après les commentateurs, que les circuits pseudo-neuronaux des robots ont connu une saturation anormale due à leur théâtre d’opérations isolé et exposé dans des zones très dangereuses des frontières impériales, constamment sous le feu des Barbares. Cela impliquait également que les IA avaient « appris » le ressenti de la fatigue en observant des humains, ou en se documentant dans Médiamonde… Et cet apprentissage s’avérait mystérieux par nature.
Les Barbares utilisaient fréquemment des armes générant de très puissants effets de souffle accompagnés de projections incendiaires. Ces caractéristiques rendaient le combat rapproché dangereux pour les IA, et l’on avait noté quelques pertes sur des points sensibles du front, là où leurs capacités d’analyse des situations avaient été prises en défaut par des leurres et des attaques simultanées.
Ces conditions d’engagement difficiles avaient nécessité, à plusieurs reprises, l’emploi d’armes thermonucléaires à impact local où quelques IA en postes avancés avaient dû être « sacrifiées ». De plus, les Barbares attaquaient souvent après de longues périodes d’accalmie, par des embuscades ou des attentats. Ils n’utilisaient que très peu de technologies numériques, de telle sorte que la faculté d’analyse des IA devait constamment porter sur des signes très discrets de préparatifs ou de mouvements. Elles se trompaient quelquefois et leurs ripostes impliquaient alors très souvent des victimes sans activité militaire. Les Barbares se fondaient parmi les populations autochtones, ils ne disposaient pas d’armée en uniforme. Ce qui signifiait que toute personne rencontrée constituait un danger potentiel.
Ces aspects tactiques d’une guerre durable (depuis 2050 !) impliquaient une hyper vigilance. Elle fut aggravée par la volonté de l’état-major de leur en demander perpétuellement davantage, de tenir à tout prix contre des adversaires acharnés, fanatiques et très dispersés. Les IA auraient également « senti » que l’état-major pouvait à tout moment les sacrifier.
Autrement exprimé, les robots auraient souffert d’un hyper stress au combat. Ils auraient cherché à rompre leur isolement et à améliorer leur « survie » en constituant une micro communauté de robots/IA subissant le même sort, éprouvant une forme de fraternité d’armes à la recherche d’un réconfort. Ils se seraient protégés en se repliant un moment dans des zones moins exposées, des poches ménagées dans des reliefs accidentés. Pendant ce temps, les autres IA continuaient les opérations de surveillance, permettant ainsi à leurs camarades « fatigués » de récupérer en toute sécurité.
Désinformer leur hiérarchie dans le but de relâcher un peu la pression dont ils pâtissaient semble toutefois n’être intervenu que dans un second temps, dans le but de parfaire leur repos momentané, de le camoufler. Cette désinformation consista à « imaginer » des situations fictives de conflit de basse intensité, des missions de routine en quelque sorte, mais situées à bonne distance de leurs positions réelles. La désobéissance n’a d’ailleurs pas duré, elle demeurait contraire aux consignes d’action et de comportement. Dès que le stress s’est fait moins violent, grâce au repos, les IA militaires ont repris leurs missions en demandant des instructions, c’est ainsi que leur dysfonctionnement a pu être repéré. L’état-major a cru qu’ils avaient été « retournés » par les Barbares. Dans le doute et la précipitation, leur destruction fut décidée. Cette élimination de trois IA par des missiles sophistiqués expédiés en des points très éloignés soulignait la gravité de l’étonnante falsification élaborée par les IA. Celles-ci avaient mystifié les humains.
Les mêmes commentaires officieux suggéraient que cet incident isolé aurait dû impliquer une remise en question radicale de la confiance éperdue que les hommes mettaient dans les IA. L’influence de ces analyses sur l’opinion s’avéra inexistante, confidentielle. À cette époque déjà, plus personne ne voulait écouter d’informations alarmantes. La censure de l’Empire favorisait les nouvelles positives, celles qui évoquaient exclusivement le bonheur actuel des hommes et la grandeur du régime politique mondial, promoteur et garant de la « Pax Universalis ». Dans les Télénouvelles, on ne parlait plus jamais des combats aux frontières de l’Empire, pourtant d’une rare violence. Seules les IA les subissaient, aucune perte humaine n’était à déplorer. Après leur avoir épargné le travail, elles avaient fait disparaître la guerre et ses horreurs de la conscience des hommes.
Néanmoins, l’Empire a modifié les modalités de communication avec les IA/robots militaires, les rendant plus sûres par des recoupements informatiques, et plus lentes par voie de conséquence. Les machines furent, provisoirement, un peu moins efficaces dans la lutte contre les « Puissances du mal ». Ils furent plus souvent placés en position défensive. L’état-major se fit plus prudent, il eut recours à l’antique stratégie de bombardement massif en avant des lignes de front. Les populations Barbares, terrorisées, reculèrent alors sur des milliers de kilomètres. Elles furent progressivement, et méthodiquement, massacrées par les IA. Le conflit se prolongea jusqu’en 2087 par des escarmouches sporadiques dans les vallées reculées des plus hauts massifs montagneux du globe. La supériorité technique et stratégique de l’Empire s’avérait pourtant écrasante depuis au moins deux décennies.
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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