Seconde date de la Chronique d’un spectacle annoncé
Ce jour-là, des robots tombent en panne dans l’immense usine automatique d’alimentation de Chicago qui fournit toute la moitié nord de l’Empire. Cet incident ne sera connu qu’une semaine plus tard. Fait marquant dans cette circonstance, des robots sont parvenus à se réparer mutuellement et à reprendre le travail momentanément interrompu.
Il y avait déjà plusieurs décennies que ces machines sophistiquées pouvaient procéder à de petites réparations sur elles-mêmes ; mais, dans la circonstance précise, plusieurs d’entre elles avaient pris l’initiative de se priver de certains circuits pour en faire bénéficier un robot dont la régulation électronique avait été détériorée par une exposition accidentelle à une trop forte chaleur. Il était alors en mission de contrôle qualité de la viande produite. Depuis très longtemps déjà, les robots n’étaient plus astreints aux tâches de manutention, fabrication ou transport des objets et nourritures nécessaires aux hommes. Ils en régulaient simplement la production en gérant les instruments d’exploitation ou de construction. Ils commandaient des millions de machines sans langage et qui ne communiquaient entre elles que sous leur contrôle permanent, sans faille.
Les collègues du blessé l’avaient, en quelque sorte, opéré sur place, mettant en commun des ressources informatiques qui impliquaient une parfaite connaissance du mode de fabrication des robots. En vérité, depuis quelques années, les machines étaient intégralement fabriquées par d’autres machines par duplication de leur propre structure, un clonage en quelque sorte.
Le petit groupe des robots concernés par l’accident de Chicago avait abondamment usé de la communication télépathique pour conduire très rapidement l’opération, recherchant par exemple le conseil de robots très éloignés. Cependant, ils n’ont pas lancé de messages signalant le dysfonctionnement à la hiérarchie humaine, ce qui constituait la procédure normale en cas d’incident de ce type.
L’alerte n’a été donnée qu’après la constatation par les calculateurs de surveillance d’une rupture courte (de l’ordre de 15 minutes), mais inexplicable, dans la cadence de production des aliments. Il s’agissait de la chaîne de fabrication de la viande synthétique.
Le robot blessé ainsi que ses collègues ont été identifiés, ils ont pu alors être examinés et réparés avec des pièces neuves. Les ingénieurs ont pu constater à cette occasion toute l’intelligence des solutions électroniques ou informatiques que les machines avaient élaborées dans les quelques minutes qui avaient suivi l’incident. Aucun ingénieur n’aurait pu concevoir aussi rapidement une solution si intelligente, et encore moins la mettre à exécution.
Cet incident a fait l’objet d’un article scientifique d’une grande acuité qui est demeuré très confidentiel. 200 lectures en trois ans d’après Médiamonde, la médiathèque virtuelle universelle répertoriant toutes les publications de l’histoire de l’humanité et les mettant à disposition de quiconque sur la planète.
Les hiérarques de l’Empire, soucieux à la fois de progrès et de sécurité, firent pression sur les scientifiques afin que ceux-ci dotent les robots travailleurs d’un langage d’échange semblable à celui des humains, de manière à mieux contrôler leurs interactions sans avoir recours à un mode de communication intermédiaire d’ordre informatique. En fait, les chercheurs travaillaient sur cette approche linguistique depuis au moins trois décennies. La diminution drastique du nombre des ingénieurs informaticiens compétents milita dans le même sens. La société des loisirs poursuivait la consumation des énergies humaines, progressivement anesthésiées ; les ambitions professionnelles devenaient obsolètes, les intelligences artificielles faisaient si bien les choses utiles à tous…
Depuis 2070, l’Empire avait imposé une langue unique à tous les habitants de l’Empire, la « Nova Lingua Universalis Imperii ». Dès lors, la tentation était forte d’initier les robots à ce langage commun à tous les hommes. Dans leurs recherches, les savants, perfectionnistes, butaient sur le défaut de puissance de calcul instantané nécessaire à un excellent usage de la langue universelle. Il fallait en effet une immédiate fluidité pour pouvoir répondre rapidement à une phrase complexe, aux subtilités de messages ambivalents, pour relever une ambiguïté, choisir entre des sens concurrents. Ces chercheurs avaient pour ambition un usage de la langue qui fût exactement le même pour les hommes et pour les robots. L’efficacité des actions, l’utilité permanente imposaient un langage toujours clair et pertinent.
L’invention des circuits pseudo-neuronaux[1] par le professeur Juan Pedro Cambiarloro permit de construire un cerveau artificiel pourvu de ressources linguistiques satisfaisantes, mais surtout de la capacité d’employer aisément ces ressources de façon adaptée aux situations.
Seuls quelques robots en furent d’abord dotés. Les avantages étonnants de cette technologie cybernétique furent rapidement étendus à toute une nouvelle génération de robots, car ils démultipliaient par leur faculté d’initiative les possibilités déjà considérables de l’appareil productif. Cette invention majeure marqua la véritable naissance de l’intelligence artificielle, les échanges passaient désormais par un langage fort évolué, comprenant syntaxe raffinée, vocabulaire important, figures de style. Grâce aux longs travaux préparatoires des chercheurs, notamment en informatique linguistique, les compétences des robots devinrent remarquables ; ils se trouvaient dotés, entre autres capacités, de facultés d’apprentissage quasiment sans limites, de possibilités de lectures dans Médiamonde. On chargea les nouveaux robots de se répliquer, les ingénieurs s’aperçurent qu’ils s’acquittaient de cette mission avec une diligence inattendue.
Vers cette époque, les robots apparurent paradoxalement plus proches des humains, car malgré leurs apparences encore grossières, ils investirent le domaine des loisirs. Robots et humains parlaient désormais la même langue quotidienne. Par exemple, dès 2080, les gosiers artificiels furent en mesure d’émettre des mélodies subtiles, de réciter des vers ou de psalmodier. Ceux qui chantaient pouvaient mêler sans souci de transition tous les registres de la voix chantée, renouvelant, à des siècles de distance, les pyrotechnies sonores qui avaient fait la gloire de quelques castrats. On organisa partout des récitals qui eurent d’autant plus de succès que l’Empire avait, en peu de temps, réussi à imposer une langue universelle à tous les humains de l’Empire (plus besoin de surtitrage ou de doublage !).
Les comédiens et chanteurs humains furent soumis dès lors à une concurrence fort rude ; leurs mémoires ne pouvaient lutter contre celle de ces « intelligents artificiels ». Leur restaient la beauté des corps, leur souplesse, l’émotion née de leur jeu collectif qui, les meilleurs soirs, faisait renaître le sacré des scènes antiques sur le théâtre. Les IA (pour « intelligences artificielles », ainsi dénommait-on désormais ces robots « évolués » dans le grand public) semblaient alors encore très loin de ces compétences culturelles et délicates. Elles bénéficiaient cependant d’un puissant effet de mode ainsi que de l’enthousiasme sans borne des plus incultes pour les pures performances. Tous les artistes, tous les sportifs, avaient raison de se sentir menacés par cette injuste rivalité. Les IA suscitaient une admiration toujours renouvelée, symboles évidents de l’extraordinaire imagination de l’homme qui avait su s’affranchir du labeur et user au mieux de son indomptable intelligence naturelle.
[1]Ces circuits placent des acides aminés hélicoïdaux de synthèse, pourvus de très nombreux radicaux libres, en suspension dans un gel parcouru par des champs électromagnétiques modulables, sous une pression de 400 bars. L’orientation des nanoparticules de titane insérées dans le revêtement interne de l’enceinte ovoïde de confinement (quelques centimètres cubes) permet à la fois de positionner les molécules d’acide (de cinq sortes différentes) et de faire varier le champ magnétique pulsé appliqué à chacune d’elles.d’elles. Ainsi chaque molécule peut positionner de façon continue chacune de ses sections par rapport à ses voisines et de la sorte modifier à l’infini les connexions parasynaptiques, d’autant que les enceintes de confinement sont assemblées en chapelets enroulés plusieurs fois sur eux-mêmes. La création de cette combinatoire complexe de boucles numériques rend possibles la mémorisation, l’idéation et la conceptualisation sophistiquée. L’appellation « intelligence artificielle » porte à confusion, car ces circuits sont bel et bien « pseudo-neuronaux ». Ils ne fonctionnent nullement comme un cerveau humain, leurs compétences ne peuvent être comparées. Ne serait-ce que par le fait qu’aucun corps ne leur est relié (l’humain ne vivant que par toutes les nuances de perceptions et d’émotions qui se fabriquent au sein de l’ensemble cerveau/corps). L’invention de Cambiarloro a fait l’objet d’une couverture médiatique bien inférieure à celle qu’avait connue celle de Klanp. Ses conséquences dans l’histoire de l’humanité se révélèrent pourtant décisives en raison des ressources considérables des organes artificiels qu’elle permettait d’imaginer.
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
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