(Relation de l’attente)
Quand je suis sortie de l’immeuble, le jour se levait. Je n’avais pas dormi mon content, quatre heures maxi, et encore, en incluant les mauvais rêves à demi éveillés ! Ça doit faire au moins trois ans que je n’ai pas fait une vraie nuit ; putain de vie… Mais c’est que j’ai du taf, ce matin, secoue-toi, ma belle ! Heureusement, aujourd’hui, un boulot tout près du nid ; le hasard sans nul doute…
Elle s’était habillée à l’aveugle, sans allumer. Elle avait remis ses vêtements de la veille, enfilé ses chaussures montantes aux semelles souples, zippé son blouson aviateur jusqu’au cou. Elle avait bu une demi-tasse de café refroidi. Elle avait effleuré d’une caresse furtive le pelage du chat noir accouru pour se frotter contre elle en miaulant. Puis elle s’était accroupie pour chercher à tâtons sous l’évier son flingue à silencieux, un vieux compagnon. Elle l’avait glissé dans son dos, coincé par la ceinture. Elle s’était également saisie d’une dague très plate qu’elle avait assujettie à l’intérieur de la tige de sa chaussure.
Ça peut servir, un recours de dernière chance en cas d’embrouille… À tout à l’heure, minet !
Et puis elle est sortie, après avoir soigneusement regardé la rue depuis la fenêtre de l’escalier, au premier étage. Elle a toujours besoin de se tranquilliser, jamais complètement rassurée sur sa sécurité.
Elle marche en direction de la gare, en prenant par des venelles où elle vérifie sans difficulté si on la suit. Elle évolue en silence par les ruelles, par des impasses où s’ouvrent des passages, des traboules pour les piétons, un univers propret, des pavillons bien calmes où de petits mignons finissent leur nuit avant d’aller à l’école. L’aurore pointe à peine, les jambes lui font mal, pourquoi dort-elle toujours en chien de fusil depuis trois ans ?
Une habitude de gamine, histoire de se rassurer ; on verra plus tard quand tout sera achevé… Quand, au juste ? Oui, bonne question ! Maintenant, il s’agit d’ouvrir l’œil, ma fille !
Voilà la gare et ses réverbères orangés. Elle ralentit le pas avant d’entrer sur la place ; elle s’arrête dans l’ombre d’un grand saule. Elle regarde entre les rameaux, elle repère deux ou trois personnes qui attendent l’heure du train, assises dans leurs voitures, elles écoutent la radio bien au chaud plutôt que de se geler sur le quai. Après avoir parcouru du regard toute l’étendue de l’esplanade avec une parfaite minutie, elle sort de la pénombre.
Reconnaître la cible, agir vite, sans erreur ni approximation, en toute discrétion. Le train part dans 5 minutes exactement, j’ai donc 5 minutes pour traverser la place.
Elle se décide pour un trajet dessiné en forme de s, prétextant un détour pour contourner la fontaine centrale qui jaillit et ruisselle dans le silence ambiant. Ainsi elle pourra changer son angle de vue sans avoir l’air de chercher quelque chose, elle semblera une jeune passagère quelconque qui s’achemine sans empressement vers le train et son travail matinal. Afin de paraître plus conforme encore au rôle qu’elle emprunte, elle sort des écouteurs de sa poche, elle prend soin de ne pas les enfoncer totalement dans le conduit des oreilles, et elle n’enclenche pas le son.
Elle entend une voiture arriver en cliquetant derrière elle, sur la droite, elle ne se retourne pas, elle écoute sans voir. Le véhicule se gare, s’y reprenant à plusieurs fois pour parfaire sa manœuvre, des portières se ferment mollement, des voix noires et sonores se concertent en croyant parler bas. Elle ne comprend pas ce qu’ils disent, alors elle fait mine de bouger légèrement les bras au rythme d’une musique imaginaire, elle se déhanche juste un peu. Elle rend ainsi plausible de passer un instant le regard par-dessus son épaule, entre ses cheveux, et de constater que deux noirs gigantesques s’escriment à sortir du coffre une boîte qui semble bien lourde…
Sans intérêt, ce n’est pas l’objectif… Rien à voir… Moi, je cherche une femme, une mignonnette (ou un vieux tableau, qui sait ?) aux chaussures jaune d’or, je dois la repérer par ce seul accessoire. Et s’il se présente deux paires de pompes jaunes, v-z – y avoir de l’erreur judiciaire… Un peu étrange quand on y pense, mais ce sont les ordres ; pris comme à l’accoutumée sur le répondeur d’un numéro chaque fois différent. Et la voix m’agace, d’une force ! On dirait qu’un robot me parle !
La bande en effet a déroulé les instructions d’un ton monocorde, sans aucune expression, une synthèse vocale en fait. La mission accomplie, elle devra confirmer cet achèvement (en mentionnant le lieu et l’heure) par un message déposé sur une autre messagerie. Un prix littéraire tout récent a été choisi comme source des codes qui servent à garantir l’origine des communications. Sans doute ce moyen a-t-il été retenu afin qu’elle puisse feuilleter aisément l’ouvrage en question dans les kiosques des gares, les supermarchés, les librairies, sur internet. La consigne est énoncée en conclusion de chaque message pour initier le suivant, par exemple on entend à la fin de la communication désignant la prochaine mission : « b6, 2, 3 », suivi d’un numéro d’appel ; cela signifie que pour authentifier l’accusé de réception, il faudra impérativement commencer la liaison par les 6 premières consonnes du second paragraphe de la page 3 du roman à succès présélectionné lors d’un appel antérieur. Et toutes les données changent à chaque contact.
Que d’anonymat ! Et pourquoi tant de secret ? Je ne cherche pas à comprendre, juste à gagner ma vie. Mon véritable employeur est satisfait apparemment ; qu’on ne me demande pas qui il est… jamais vu, jamais rencontré depuis mon engagement. Et si je disais un jour qu’on m’a recruté par une petite annonce, qui me croirait ? Personne, pourtant… « Recherche sportif(ve) bien entrainé(e), très disponible, travail difficile, très précis, bien rémunéré ; amateur s’abstenir. Envoyer CV au journal qui contactera. » Pourquoi ai-je répondu à cette annonce de « La Marseillaise de la Creuse », petit journal local consulté par hasard dans un café ?
On m’a beaucoup questionné, lors d’interrogatoires conduits par des personnes différentes dans des lieux inattendus : une classe la nuit dans un minuscule village de montagne, la salle des mariages d’une insignifiante mairie au fin fond de la Beauce, un bureau anonyme dans une chambre de commerce, et même au Louvre, salle des Rubens. Trouver l’endroit du rendez-vous et y arriver à l’heure précisément convenue (à la minute) a sans doute contribué à mon recrutement, pour un contrat de quinze missions. Pas une de plus, on m’a prévenu.
Un jour, quelqu’un imaginera que je travaillais pour la CIA ou le Mossad… Je n’en sais rien et je m’en fous. J’ai répondu à l’annonce, on m’a agréée après m’avoir longuement cuisinée. J’ai touché de jolies petites liasses de billets dans un coffre à la banque. Lors de l’ultime entretien, mon contact a poussé devant moi la clef de ce coffre en me révélant le nom de l’agence bancaire, c’est ainsi que j’ai réalisé que j’étais véritablement recrutée… La première fois que j’ai déverrouillé le coffre, il y avait un sac de plage que j’avais ordre de ne pas ouvrir avant d’arriver chez moi. À l’intérieur, quelques billets usagés, l’automatique équipé de son silencieux, une boîte de 50 balles 9 mm.
En échange de cet argent frais, je bosse, voilà tout. Quand on a connu la misère noire comme moi… qu’on a même failli renoncer à la vie !… Heureusement, j’ai toujours entretenu ma forme physique, cela m’a bien aidé ; on n’embauche pas des alcoolos pour ces jobs-là ! Jusqu’alors, il s’est agi d’éliminations physiques (dans un restaurant, un hangar ou une voiture garée dans un parking). Mais aussi de colis à prendre en charge (auprès d’un chauffeur routier ou un taxi, dans des endroits perdus, souvent en pleine nuit…), et qu’il me fallait déposer en d’autres lieux très précis à des heures et minutes convenues, sans rien connaître des destinataires ou du contenu des paquets. À quoi servaient-ils au final ? Peu importe… Juste des allées et venues qu’il me faut accomplir, sans commentaire ou sentiments. Un certain gris enveloppe ces missions ; je suis incapable aujourd’hui de m’en souvenir, je les confonds toutes. Là encore, c’est la force de l’organisation qui m’emploie. Elle ne prend aucun risque, ou si peu… Un individu gris exécute ce qu’on lui intime de faire, sans qu’il sache jamais qui est son employeur ni pour quelle cause il œuvre. S’il se fait intercepter, il ne peut rien dire d’utile…
Les missions tombent irrégulièrement, parfois deux en une semaine, parfois avec un intervalle de deux mois. Le téléphone peut sonner n’importe quand et la voix agaçante me confie simplement un numéro à rappeler et un code, et il n’est pas possible de faire répéter, je dois prendre contact dans les six heures qui suivent… Entre les missions, je vis dans un appartement banal loué à mon nom pour quatre ans, en donnant l’impression au voisinage que je travaille de manière très régulière, mais en horaires décalés. Encore deux missions et puis des vacances… de grandes vacances.
Mon treizième cas ce matin, et je n’ai jamais eu peur. Il aurait fallu que j’eusse peur dès la première fois, ou que je me sois inquiétée des torts causés ou des intérêts en jeu. Aucun état d’âme, même en y réfléchissant juste un peu ; une exécution n’est rien en fait, presque rien ; un simple geste technique efficace. Le tout est de bien caler la rencontre. Une stricte gestion de l’espace et du temps. Et puis, un petit « plop, plop » grâce au silencieux, quelquefois le tintement des douilles sur un sol dur, rien de plus. Trois secondes plus tard, je marche comme si de rien n’était. Il en sera de même ce matin, avec la pétasse en jaune ; une de la haute sans doute, une femme d’affaires devenue trop bavarde, peut-être une histoire de cul… Je m’en fous, ça ne me regarde pas, moi j’ai une mission, je la remplis, en prenant garde à ne pas me faire repérer, à me fondre dans le gris de la masse. On me paie, je ne sais rien d’autre et je me moque de toute la morale que l’on me ferait, si on était au courant. Mais précisément, personne ne me connaît, telle est ma force… Je disparais comme je suis apparue.
Tout cela me convient ainsi… Cependant, malgré toutes ces belles considérations sur la vie secrète de lady Macdeath, la Cendrillon aux pompes jaunes ne se montre toujours pas ; le rendez-vous avec le destin, c’est maintenant ma petite poule ! J’attends ! Et le train ne va pas tarder…
Elle accélère légèrement le pas. Enfin, des autos arrivent, assez vite. Deux particulières et un taxi. Ce dernier dépose devant la gare un mari replet accompagné de sa femme tout aussi ronde et volubile, sans intérêt… les chaussures sont brunes. Elle reporte promptement toute son attention sur deux hommes en noir sortis en vitesse d’une Lancia repartie aussitôt. Le chauffeur paraît nerveux, l’embrayage patine à plusieurs reprises. Les mains serrées sur leurs cols, les deux individus ne se parlent pas, l’un porte des lunettes foncées. Elle observe ces deux héros de série B, épiant le signal orange d’un potentiel danger. Elle analyse chaque mouvement de leurs têtes ; ils sont entrés dans la gare d’un pas pressé, l’un d’eux se dandine en marchant, il jette ses pieds de part et d’autre de sa silhouette longiligne d’une drôle de manière qui fait monter le sourire aux lèvres.
Ils ne m’ont pas vu… Ils jouent les durs, mais ils ont simplement froid, et peur du vide sur la place. Bon Dieu, et la seconde charrette, où est-elle passée ? Il faut que je me bouge, le train ne s’arrête qu’une minute… Et si la cliente était arrivée avant moi et poireautait sur le quai ? Non, pas possible, je couvre le quai depuis l’esplanade, je l’aurais aperçue…
Elle se trouve un peu lente, fatiguée, pas si professionnelle somme toute. C’est plus simple d’habitude. Elle entend les haut-parleurs de la gare qui annonce l’arrivée imminente du train. Ceux qui attendaient au chaud dans leurs voitures font claquer leurs portières, ils s’étirent vite fait et se dirigent vers les quais. L’esplanade se vide. Soudain, elle voit. Une femme chaussée de jaune a jailli de la seconde voiture particulière (discrètement arrêtée après un angle de rue), elle court gauchement vers la gare, embarrassée par le sac à main et le cartable. La jupe entrave, on la tient un peu relevée sur le côté, les souliers effleurent à peine le sol, ils émettent une succession précipitée de claquements secs au rythme irrégulier.
Rapide, la garce ! A failli m’avoir…
Elle presse le pas et parvient dans le hall juste pour apercevoir les escarpins jaunes dérapant sur le béton devant l’escalier qui conduit vers la voie 1. À ce moment, le train entre en trombe, crissant et vibrant sur les voûtes du passage souterrain. Tout à la poursuite des souliers d’or, elle empoigne la rampe pour se hisser promptement sur le quai à grandes enjambées. Face à elle, les deux types en noir de la Lancia dévalent les marches avec précipitation comme des voyageurs qui se rendent soudain compte qu’ils se sont trompés de voie.
Ils vont me ralentir ces cons ! Pourquoi sont-ils si pressés, y a pas de train sur les autres quais !… Faites place les caves, j’ai un boulot, moi ! Et ça urge un max !
L’un d’eux se décale juste à temps pour l’éviter et la frôle, la freinant dans son élan vers le haut, son trench-coat pue le graillon ; son acolyte déboule tête baissée, il semble prêt à la bousculer dans sa course aveugle ; pour se protéger d’une collision, elle lève le bras droit, l’homme s’en saisit d’une main robuste et le maintient en l’air. Sans presque ralentir, il approche le visage de son oreille, il murmure : « Pour solde de tout compte ! », à l’instant précis où elle ressent dans sa poitrine l’amère déchirure sans appel des deux balles muettes qu’on lui a préparées, sans doute de longue date. Les deux lascars disposaient également d’un silencieux ! Dans un avant-dernier soubresaut, elle entend le chef de gare siffler le départ du train emportant la dame aux souliers jaunes.
© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.
Retrouvez d’autres textes de l’auteur à l’adresse :
https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/
Bonne lecture !

Laisser un commentaire