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La lectrice persévérante

La vieille dame se tenait toujours face à la fenêtre ; on ne comprenait pas pourquoi elle s’obstinait à lire ainsi, à contre-jour et à l’heure où elle aurait pu faire la sieste. Elle souriait à son livre, avec une petite moue compatissante et amusée, comme s’il venait à l’instant de lui livrer un secret qu’il s’agissait pour elle de goûter un moment afin de bien le cerner, de peser sa vraisemblance, d’apprécier son originalité, de s’en délecter en un mot. Puis elle refermait le volume d’un air entendu, en hochant légèrement la tête, elle le gardait en main plusieurs minutes avant de le tendre vers la table basse devant elle, où il se posait sans un bruit, à l’endroit précis où elle l’avait réveillé une demi-heure plus tôt. Elle demeurait un moment les yeux clos, savourant sa lecture.

Le livre restait au bord de la table, à la vue de tous pendant toute la journée, jusqu’à ce que, le lendemain, le rituel se répète, inchangé. L’un de ses proches qui l’avait toujours imaginée sans le moindre appétit culturel, s’étonna un jour : sa parente lisait déjà le même titre le mois précédent et le marque-page lui paraissait occuper une position analogue sur l’épaisse tranche de l’ouvrage. Le visiteur était intrigué, il ne comprenait pas qu’une dame d’âge, qui avait vécu toute une longue vie dans une campagne isolée, sans guère de livres, s’encombrât (« sur le tard ») d’un gros bouquin de philosophie grecque qu’elle ne parvenait pas à lire, à ce qu’il semblait. Il finit par poser, l’air de rien, quelques questions dont il redoutait confusément qu’elles fussent mal reçues.

La petite femme toute tassée sur elle-même leva vers le questionneur sa figure fripée, les rides d’expression s’animèrent peu à peu, son sourire intérieur prit tout le temps d’éclore délicatement en éclairant la surface de la peau, son regard s’illumina. Elle attendait cet indiscret étonnement depuis fort longtemps et s’était amusée pendant toute cette période à le voir affleurer aux lèvres du curieux, sans que jamais jusqu’alors il eût trouvé le moyen de l’exposer au grand jour sans paraître impoli, insolent. Après le silence qui avait accompagné cet enjouement monté des profondeurs de son esprit, elle expliqua simplement, d’une voix nette, mais sans force : « Comment voulez-vous que j’en sois déjà parvenu à la toute fin ! Pour vous dire le vrai, cela ne constitue pas mon objectif : je me suis donné pour règle de lire seulement trois phrases à la suite, chaque jour… »

Son interlocuteur, fronçant les sourcils, ne saisit pas quel pouvait bien être l’intérêt de parcourir un tel ouvrage par tranches de trois ou quatre lignes. Il poursuivit ses interrogations, désireux d’en savoir davantage sur cette étrange manière de procéder. La vieille dame souriait toujours, à nouveau elle prit amplement son temps pour répondre, tranquillement, respirant profondément entre chaque membre de phrase, à chaque ponctuation de sa patiente élocution : « Mais non, je n’ai pas mal aux yeux ! Tout bonnement je souhaite savourer chaque phrase, comme elle doit l’être… L’auteur (le traducteur ?…) a eu soin de ne pas employer n’importe quel mot, ou n’importe quel temps, de placer virgules et points en des endroits précis, chargés de sens. Je fais attention à tout cela, je pèse les expressions, je les mâchonne en quelque sorte. J’ai découvert, par exemple, les infinies richesses des adjectifs, et celles des verbes. Toutes ces phrases assemblées viennent de loin, il y a longtemps qu’elles ont été écrites… Quelquefois, elles éclairent ma vie passée, ou suspendent mes inquiétudes du présent. Et quand je ne comprends pas, je les relis… Si leur sens m’échappe encore, je n’insiste pas, j’abandonne, en supposant que la prochaine lecture m’apportera une révélation… Voyez, c’est aussi simple que cela ! »

Cette explication limpide laissait de multiples questions en suspens dans l’esprit de l’interlocuteur frotté d’université ; réduit au mutisme par une discipline si personnelle, il méditait ce mystère de la lecture hyper lente et si attentive à tous les détails du texte. Accoutumé à la lecture rapide professionnelle où il ne cherchait que les quelques mots clefs qui devaient retenir son attention, il finissait par considérer la manière de lire de sa parente comme une bizarrerie du quatrième âge, une sorte de caprice sénile. Mais voilà que maintenant elle relançait la conversation : « Et savez-vous que cela fait deux fois que je lis ce livre depuis trois ans ? Il paraît que ce philosophe était réputé dans une antiquité lointaine ! Vous devriez l’étudier… Je peux vous le prêter quand j’aurai achevé ma lecture ; le souhaitez-vous ?… Il a pris avec moi l’habitude d’être dégusté à petites gorgées, j’ai de plus en plus l’impression que l’auteur a voulu qu’il soit lu de la sorte. De toute façon, il est impossible de le comprendre à la volée, comme un journal qu’on parcourt en vitesse, en diagonale. Je devine dans vos yeux que vous ne me croyez pas… Pour vous convaincre, ou du moins essayer, je vais procéder pour vous de l’exacte façon dont j’use pour moi seule : je vais lire très lentement, à voix juste assez forte pour que je puisse m’entendre dire, en articulant soigneusement… les seules trois phrases du jour. Et je me les répète trois fois… Je vous fais là un cadeau unique, vous pénétrez des territoires intimes… Tendez l’oreille, prêtez attention à l’auteur bien plus qu’à la lectrice… »

Et la vieille dame se mit à lire un court extrait des Maximes et Sentences d’Épicure. De sa voix ténue mais franche, elle détachait les syllabes et les mots avec une méticulosité de dentellière, sa diction parfaite, aiguisée par l’habitude d’écouter sa lecture à voix basse, donnait au vocabulaire, à la syntaxe, une accentuation qui leur apportait un relief singulier. Sans doute existait-il une complicité profonde et solide entre ce philosophe et sa lectrice, elle était si jeune par rapport à lui ; elle avait trouvé le moyen d’en faire son contemporain. Magnifique et fidèle amitié qui l’accompagnait paisiblement sur le chemin de l’oubli triomphant.

© Jean-Pierre Bouguier – Texte déposé à la SACD – Tous droits réservés.

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Bonne lecture !


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