Projet d’article destiné à la Revue des demi-mondes – année 1895
L’amour immodéré des arts n’avait pas anesthésié en moi le plaisir des nouveautés, je m’intéressais encore à toutes ces innovations pittoresques et souvent bruyantes que cette fin de siècle avait su amonceler en un chaos de concrétions étranges où l’inédit ne le cédait en rien au monstrueux, où l’esprit pratique prétendait réformer l’ordre du monde. Dès leur naissance, elles suscitaient mon étonnement renouvelé bien que je ne fusse dupe en rien de toute la vanité qui entourait leur apparition et du ridicule dont fréquemment se paraient leurs propagandistes invétérés.
C’est ainsi que je me rendis un beau jour au Café de Paris, un lieu mal connu de moi ; on y accueillait en sous-sol l’expérience toute récente du cinématographe. Il était annoncé que des photographies y étaient animées par un engrènement mécanique les enchâssant les unes après les autres, si bien que leur succession rapide générait un ruban de sensation visuelle continue, restituant par le mouvant des images toutes les nuances du mouvement. La description par quelques-uns de mes amis de l’effet frappant qu’ils en avaient éprouvé m’avait poussé à sortir de ma retraite. Qu’une machinerie optique parvînt de la sorte à l’aplanissement de l’espace, dont le volume infini constitue pourtant le réceptacle naturel de toute l’instabilité humaine, qu’une source lumineuse pût défier le temps au point qu’il soit possible de repasser le même enchaînement d’images sans que rien n’y faillît, me semblait ressusciter les prodiges de la lanterne magique de mon enfance, mais en en approfondissant le trouble mystérieux par un sortilège supérieur. La restitution de la continuité des déplacements, telle était la découverte fascinante de ce nouveau Klingsor dans le secret de son laboratoire. Afin de pimenter ma curiosité, mes amis avaient cru bon de préciser que le mage avait pour nom le médium de son invention, il s’appelait Lumière.
Je descendais l’escalier du Café de Paris avec le désir d’assister, dans le sous-sol, à la séance du « Cinématographe Lumière » ainsi qu’annonçait l’affiche disposée dans le hall de l’établissement. La différence d’intensité lumineuse entre le boulevard où paradait un soleil vif et la pénombre aménagée dans l’escalier afin de conduire le néophyte vers le temple de sa révélation me faisait progresser avec prudence et lenteur. J’entendis derrière moi des pas, plus rapides sans nul doute que les miens, et, avant que j’eusse le temps de m’effacer, je fus dépassé, et sur ma gauche le long de la rampe, et sur ma droite au plus large des degrés, par deux grandes jeunes filles minces qui couraient presque en dévalant les marches. Bien que juvéniles, elles étaient tout habillées de noir, une ceinture enserrait leur taille d’un gros bandeau moiré qu’un esprit distrait à l’aide du maigre éclairage aurait pu confondre avec des séminaristes échappés de Saint-Sulpice en quête d’un entracte furtif et laïc au sein de leurs saintes et chastes études. Mais les chapeaux légers, les souliers délicats et les bas brodés évitaient à l’observateur d’entretenir trop longtemps une confusion malvenue. Les deux grandes filles virevoltantes et gaies, aussitôt qu’elles m’eussent dépassé, se rejoignirent, sans doute recomposant à l’identique le tandem babillant au trot fougueux de leur descente, dont ma présence lente et besogneuse avait obligé un instant à troubler la régularité cadencée. Elles passèrent en caracolant sur les marches et, à l’instant où ces cavales joyeuses faisaient étalage de tout l’allant de leur jeunesse sous mes yeux à peine habitués à la pénombre, je sentis sur ma main gauche la caresse, infiniment ténue, inopinée et charmante de l’écharpe qui voletait dans le sillage de l’une d’elles. C’était l’un de ces colifichets favoris des femmes de ce temps, une sorte de cordelette de fine passementerie tout au long de laquelle étaient prises de petites plumes teintes volées à des volatiles bien communs ; elles appelaient cela un « boa », du moins était-ce le nom que j’avais saisi au vol dans une rue alors qu’une lorette vantait à l’une de ses camarades l’élégance et le bon marché de sa toute récente acquisition.
Ma main, au contact de ce frottement, à peine identifiable si je n’en avais vu la véritable cause, avait placé mon cerveau en alerte et lui avait suggéré, par l’un de ces raccourcis subtils que la science contemporaine s’efforce d’élucider, un rapprochement avec d’autres expériences voisines, comme si le frôlement de ce boa n’était en rien le premier d’une longue série de sensations analogues que ma mémoire aurait soigneusement triées, sélectionnées, perdues et provisoirement oubliées. Mon alchimie cérébrale hésitait entre mille corrélations, mille possibles, mille circonstances qui auraient déjà suscité les perceptions qu’elle venait de recueillir. Il résultait de ces recherches dans mes entrailles méningées une impression de vague nuageux et insipide qui embrumait mon entendement, celui-ci demeurait dans le trouble et l’ignorance de la nature et des racines de son embarras. Et puis tout à coup, je m’arrêtais sur l’antépénultième marche de l’escalier du Café de Paris, mon cerveau avait parcouru et démêlé l’écheveau de toutes les analogies, de cette multitude infinie de sensations dont ma peau avait pu garder trace au fil de ma petite vie. Il avait exhumé, intact, parfaitement conservé, le souvenir exact qui expliquait pourquoi le boa rencontré ce jour avait, par une subtile équivalence, invoqué en moi une subite et ardente émotion qui remontait du passé tel le souffle frais au parfum acidulé exhalé soudainement par un soupirail au passage du promeneur, lui révélant en l’espace d’une enjambée qu’ici se tenait autrefois le commerce d’un vinaigrier.
En un court instant, ma mémoire enfouie et ressuscitée me ramenait quelques années en arrière, quand, jeune homme hésitant et fébrile, j’avais rejoint en sa loge de l’opéra la Princesse de La Brigue dont ma grand-mère, habile en diable, avait su provoquer une invitation en ma faveur.
Ma grand-mère connaissait mon admiration pour cette dame, notre voisine du faubourg à laquelle je n’avais jamais dit un seul mot privé, ne parvenant pas à imaginer comment j’aurais pu émettre une phrase sensée à l’adresse de cette femme qui, bien que résidant à proximité me paraissait si éminemment lointaine, si prodigieusement différente de ma petite personne. Jugeant qu’il était temps de me présenter dans le monde, ma grand-mère entendait que ce baptême ne fût pas une simple partie de canotage sur un étang artificiel, elle avait conçu le début de ma vie sociale hors du cercle familial comme le lancement d’un navire, il fallait que l’on remarquât mon arrivée dans un nouvel élément, elle avait souhaité frapper fort et y avait réussi. La poussée était vive, serais-je à la hauteur des ambitions de ma famille ? C’était ce dont je doutais moi-même profondément.
Plusieurs jours durant, je ne crus qu’à demi à la réalité de cette invitation, bien après encore qu’elle fût effectivement parvenue dans notre maison et que j’eusse lu puis relu à mes parents le carton orné des armes de la Princesse de La Brigue, de sable au chef de mouton d’or. Un instant prêt à suspecter une erreur de destinataire, je repoussais le moment de me préparer à ce grand saut dans la société aristocratique de mon temps. Ce déni avait préservé toute la candeur dont je fis preuve lors de cette soirée mémorable et pourtant vouée comme tous les évènements de notre vie à l’immense péril de leur noyade dans l’océan de l’oubli, si n’étaient les surprises inopinées dont notre esprit nous enchante par ses tours malicieux, ainsi que je venais d’en connaître l’expérience au beau milieu de ma descente vers la magie des frères Lumière.
Inconnu de la Princesse, j’avais été accueilli par elle, après lui avoir été présenté au seuil de sa loge, avec une gentillesse qui fit d’emblée fondre ma timidité et mes appréhensions. Je parlais, sans doute beaucoup trop, mais parvins rapidement à lui autoriser à me sourire. Nous écoutâmes le prélude de Tristan avec une telle religion partagée que dans cette avant-scène de l’opéra je croyais avoir abordé en merveilleuse compagnie dans une contrée féérique et privilégiée où l’orchestre jouait, peu après que nous les eûmes évoquées, des harmonies évanescentes ou opiacées qui nous tenaient dans leur ravissement extatique. J’espérais secrètement que cette délectation nous demeurerait réservée, que la loge de la Princesse serait le territoire d’exception où seul je la rencontrai en ces instants magiques, hors du temps.
Elle paraissait étonnée, séduite par ma sensibilité de si jeune homme enchanté par des arts consommés, savants, précieux et délicats, elle ne semblait pas avoir repéré la trace d’émois analogues chez les jeunes gens qu’elle croisait dans sa famille ou lors de ses sorties mondaines. Cet aveu souleva en moi une allégresse infatuée que j’eus sans doute beaucoup de mal à dissimuler et qui servit bientôt de fondation à une affection plus personnelle, une dilection dont je souhaitais bien vite qu’elle me fût exclusivement destinée.
Le plaisir de la conversation et des émotions partagées se redoublait, non sans une certaine juvénile vanité de ma part, par le fait qu’ils prenaient place dans la loge de la Princesse, au vu et au su de toute la salle de l’Opéra. Je me sentais la candeur de Lohengrin* face à son Elsa*, mais je refoulais en moi la naissance du feu qui brûle Siegmund*, j’avais en effet trouvé une interlocutrice dont il aurait suffi d’un signe favorable ou ambigu pour qu’elle se métamorphosât pour moi en une Sieglinde* me dévoilant le continent vierge de passions effrénées ; le sens des réalités n’avait pas encore pesé sur mes délires d’imagination de tout son terrible poids. J’étais déjà dans un vague amoureux pour la Princesse, bien qu’informe, je me le représentais fort mal, si ce n’est qu’il me paraissait impératif de garder la Princesse pour moi seul et je voulais ignorer, profitant de l’avantage de mon âge et de mon ingénuité, qu’un quelconque Hagen* risquât de faire irruption. Il me paraissait que mon interlocutrice, consciente en son âme de notre complicité, aurait su alors trouver les moyens propres à endormir ce malvenu grossier, s’il se fût hasardé à troubler nos agitations esthétiques et sensibles. Il ne survint aucun fâcheux qui perturbât durablement mon entretien avec la Princesse, elle éloignait avec une courtoisie polie les quelques maladroits qui, sous prétexte d’un détail, osaient interrompre le colloque délicieux qu’elle poursuivait avec moi au balcon de sa loge où j’étais assis à côté d’elle sur un fauteuil habituellement réservé aux dames, dont l’usage requérait qu’elles fussent disposées tout autour du théâtre, telles des sculptures florales délicates soulignant de leurs gemmes précieuses et de leurs corolles échancrées l’architecture des corbeilles, en un splendide bouquet d’épaules poudrées et blanches dans la lumière du lustre central. Je faisais tache, mon jeune âge, ma moustache naissante avaient seuls autorisé cette exception aux règles mondaines qui prescrivaient qu’aucun homme ne parût sur le devant d’une loge louée à l’année par une grande famille de l’aristocratie parisienne.
Il fallut bien cependant que le spectacle cessât, et sitôt les applaudissements éteints, je me retrouvais pris dans la suite qui entourait la Princesse, la couvrait de politesses et de préventions exubérantes et formelles dont ma position interdisait l’exercice. Il eût été de la dernière incongruité que je prétende aider la Princesse dans ses préparatifs pour gagner la sortie de l’Opéra. J’enviais le calme apparemment indifférent de ces hommes d’âge qui concouraient à ajuster commodément un boléro de fourrure immaculée sur des épaules nues dont je n’avais osé détailler la carnation prodigieuse.
Je commençais de désespérer et je m’apprêtais à platement prendre congé, momentanément éloigné de celle que j’admirais déjà beaucoup trop, quand la Princesse me chercha des yeux et m’ayant identifié dans la foule de sa cohorte élégante se rapprocha de moi, et me demanda, sans parler trop fort, de lui prêter mon bras lorsqu’elle emprunterait le grand escalier. Je rougis et acceptais avec un empressement un peu trop visible, immédiatement je tendis la main vers elle, cependant nous nous tenions toujours dans le promenoir, elle me précisa donc très gentiment que mon geste était prématuré et que je ne devrais l’amorcer qu’à trois pas avant la première marche. Je demeurai près d’elle en progressant dans la foule, soucieux de ne pas la perdre, de ne pas prendre le risque qu’elle aille demander le bras d’un autre, au prétexte que je ne serais pas là bien à propos.
Je profitais de ce moment pour contempler sa toilette, sa robe toute blanche ornée de voiles d’organdi et d’une ceinture noire savamment nouée en longs pans souples et soyeux qui retombaient jusqu’à ses pieds, je n’arrêtais pas mon lent regard sur son décolleté, dont je parais le dévoilé d’un charme aristocratique brûlant, mais somptueusement caractéristique de l’audace que la Princesse pouvait représenter pour moi, audace dont je reconnaissais toute l’autorité en raison de l’exceptionnelle aura que je lui accordais. Le grain de la peau d’une finesse incroyable rendait l’œil hésitant, il glissait sur la silhouette comme s’il avait la charge d’en restituer plus tard le dessin admirable, mais à peine se détachait-il de cette élégante sculpture qu’il trouvait un nouveau sujet destiné à tester la subtilité de son discernement. Il marquait par exemple un arrêt, fasciné par le mouvement pendulaire d’une larme de diamant doucement amortie par les contreforts entre lesquels elle venait s’insérer, elle palpitait sur un sein puis sur l’autre, au gré de la démarche, elle oscillait dans les premiers resserrements du charmant ravin dont ses scintillements semblaient vouloir éclairer le sentier. Fuyant ces contrées imprudentes, je me concentrais plutôt sur les escarpins blancs de cuir très mince qui moulaient les orteils de la princesse. Je préférais pendant quelques mètres me fixer sur ce détail d’une sensualité discrète qui m’apparaissait dans l’alternance des pas ; cette considération attentive me permettait aussi de veiller à l’approche des marches du grand escalier, au bénéfice de ce que les ophtalmologistes appellent la vision périphérique. Je lui tendis au bon moment un bras hospitalier et mondain, elle posa sa main sur lui, d’une façon si douce, imperceptible, que je craignis de mêler mes pieds et de choir lamentablement submergé par l’émotion que je retirais de l’exercice de ma haute mission. La Princesse, ayant sans doute discerné les prémices de mon émoi, rassura ses phalanges au long de mon avant-bras, engagea celles-là plus avant sur celui-ci. À cet instant précis, le boléro de renard polaire, qui couvrait les épaules de la Princesse et dérobait si mal aux regards la perspective de son décolleté grandiose, bouleversant, dangereux, glissa à peine et vint frôler mon poignet de sa caresse impalpable, indescriptible, si magique et si attendrissante que je ne pus résister au plaisir de lever les yeux vers la Princesse, d’attirer son attention afin qu’elle lût sur mon visage la preuve de mon contentement suprême. Comme si cet attouchement de sa fourrure eût été signe d’élection et, par renard interposé, tout à moi intentionnellement adressé. Nous descendions côte à côte et mon expression dut être suffisamment périlleuse ou effrontée pour que la Princesse, toujours souriante, mais soudain presque sévère, se penchât très légèrement dans ma direction et me demandât de reporter le regard vers mes souliers, de prendre ainsi garde au poli trompeur du marbre des emmarchements.
Loin de ma jeunesse enfuie, j’avais, par un sortilège précieux, retrouvé les perceptions de cette minute magique dont ma mémoire venait de ressusciter la circonstance, elle m’offrait par le prestige de son fonctionnement alchimique le plaisir immense et infini de revivre un moment singulier de mon histoire. Le fait de le ranimer donnait à cet instant révolu une actualité vibrante, permettant par son charme de vivre deux fois ce que je croyais irrévocablement perdu dans le puits sans fond du temps écoulé. Pour être tout à fait exact, cette résurrection d’une sensation du passé s’enrichissait de sa redécouverte comme si, pour avoir été enfoui si longuement très loin de toute conscience, le joyau de ma mémoire avait grossi, s’était policé et brillait à sa réapparition d’un éclat nouveau, incomparable. Ce que je vivais ainsi sur l’antépénultième marche de l’escalier conduisant au sous-sol du Café de Paris relevait du miracle et j’eus très peur soudain que les imaginations de Monsieur Lumière ne me semblassent bien faibles en regard de l’émerveillement intime que me procurait l’intelligence de cette infime sensation dont je devais la résurrection à ces deux grandes filles pressées ; elles ne surent jamais de quel bonheur secret, intense et troublant elles m’avaient comblé, sans qu’il eût fallu pour cela que s’offensent et leur pudeur et ma vertu.
* Pour les lecteurs qui ne sont pas familiers des opéras de Richard Wagner, l’auteur précise qu’Elsa est l’amour inconditionnel de Lohengrin, chevalier venu des cieux. Siegmund et Sieglinde incarnent la passion amoureuse à son paroxysme au premier acte de la Walkyrie. Hagen est habité par le ressentiment dans le Crépuscule des dieux.
Note importante quant à l’origine de ce texte
Longtemps, on a cru que cet article du célèbre auteur avait été expédié à la Revue des demi-mondes en novembre 1945 dans une lettre d’un certain « Samuel Troc, R.P. » qui ne précisait pas la façon dont ce texte lui était parvenu. L’édition de l’article aurait été plusieurs fois différée, il ne fut cependant jamais publié, sans pour autant être renvoyé à l’aimable intermédiaire.
Le manuscrit sortit de l’ombre lorsque les archives de la revue littéraire furent déposées en juin 1995 à l’IAPA (Institut Archives Publications d’Aujourd’hui situé à l’abbaye de Vosge près de Bayeux). Cet institut savant le signala à l’éditeur de Marcel Proust qui le fit publier, précédé d’une abondante publicité, dans la Nouvelle République des Lettres Françaises (la fameuse NRLF !).
Dès la parution de la revue, le grand historien de la littérature, Francisco De Gillistro émit des doutes sur l’authenticité de ce texte qui était demeuré ignoré de toutes les recensions. Selon lui, trop de détails stylistiques s’opposaient à l’ajouter à la liste des œuvres complètes de l’illustre auteur. Une polémique très virulente s’ensuivit, combat fratricide entre l’Université et les éditeurs. Chacun en sortit exsangue, à court d’arguments ; les deux parties finirent par s’allier afin de démêler le détail de l’histoire de ce texte. Cette recherche aurait dû être conduite bien avant toute publication !…
Ce n’est qu’à ce moment que l’on commença de s’intéresser à la personne qui avait envoyé le manuscrit à la rédaction de la Revue des demi-mondes. Diverses hypothèses ont dès lors tenté de lever le secret de l’auteur de cette expédition postale, et notamment le sens crypté des deux dernières lettres du nom complet dont il avait signé sa lettre de transmission.
Dans une première étude publiée en 2000 par la revue féministe Elles, la chroniqueuse de la rubrique cuisine, Léonie Burgdoferi, émit l’hypothèse selon laquelle sous le nom de l’émissaire se cachait celui d’un cuisinier du Ritz, René P. qu’appréciait beaucoup Marcel Proust. Celui-ci souhaitait le recevoir boulevard Hausmann. L’opposition formelle de la farouche gouvernante d’un auteur déjà très malade aurait conduit ce « gentil cuisinier » à se venger en multipliant les faux. Mme Burgdoferi annonçait imprudemment en posséder des dizaines qu’elle aurait acquis en salles des ventes. Vite qualifiée de fantaisiste par le monde savant, cette plaisante imagination à la chronologie insouciante semble avoir été destinée à conforter les intérêts personnels de cette « aimable dame » (elle aurait revendu à l’étranger nombre de ces faux, dont la cote avait opportunément progressé peu après la publication de son article dans Elles ; ladite cote s’effondra dès la révélation de son imposture). Ne plus entendre parler de Léonie Burgdoferi semble avoir rassuré les milieux universitaires qu’elle indisposait depuis de longues années.
Domenico Babielli, directeur du Département de littérature sous contrainte de l’Université de Padoue, a établi en 2002 que Samuel Troc était en réalité un prêtre défroqué de la haute aristocratie, exécuté à Paris en décembre 1944 pour fait de collaboration. La famille serait intervenue auprès de la Revue des demi-mondes afin d’empêcher, après sa mort, toute parution des productions de leur parent, dans la crainte du scandale qui éclabousserait leur nom. Elle avait découvert dans les documents hérités de Samuel Troc plusieurs clichés de pornographie sadomasochiste datés des années 10 et 20, où il posait en compagnie d’artistes et d’auteurs, la plupart masqués, dont, peut-être, M.P. lui-même…
Une recherche très pointue de l’Unité de littérature informatique de l’Université de Shanghai (sous la direction de Mme Ti Ha Kong) infirme totalement les conclusions de l’analyse italienne ; elle a très récemment identifié l’auteur comme un pasticheur, la clef étant dans le R.P. qui signifie, non pas Révérend Père comme on le croit à Padoue, mais roleplay, cet anglicisme désignant la part personnelle qu’un participant apporte à son personnage lors d’un jeu de rôle (il est abrégé « R.P. » par les joueurs). Selon cette dernière hypothèse, très solidement documentée, l’imitateur qui se cache sous le pseudonyme « Samuel Troc, RP » se serait donc bien amusé à nous mystifier, il serait toujours en vie, assez âgé, mais prêt à la récidive joyeuse. L’étude chinoise cite une dizaine de noms susceptibles de compter parmi eux le mystificateur qui nous intéresse ici… Il bénéficierait de complicités qui lui permettent de participer sous des patronymes d’emprunt à des ateliers d’écriture, notamment ceux organisés chaque année à Bourges, il y tiendrait régulièrement salon avec des pasticheurs reconnus, de grands talents, auprès desquels il aurait parfait sa technique.
Des connivences multiples au sein du petit monde littéraire ont vraisemblablement permis de glisser ce manuscrit, vers 1995, dans les archives de la Revue des demi-mondes lors de leur inventaire par l’IAPA.
Les recherches se poursuivent au sein de cet Institut qui n’apprécie guère qu’un canular ait eu raison de la perspicacité de ses experts. D’après nos informateurs, il semblerait que ce texte apocryphe ne soit nullement le seul à s’être introduit dans diverses archives de revues, sociétés savantes et surtout celles des plus grands éditeurs français.
Nos sources, qui tiennent à demeurer confidentielles, annoncent de nombreux scandales à venir qui pourraient ruiner définitivement la réputation de l’IAPA, et surtout celles d’éditeurs jusqu’alors fort considérés qui se seraient empressés de publier des textes d’authenticité douteuse.
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – avril 2023

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