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Volupté

Ou le triple acrostiche de l’éphémère

L’instant, capturer l’ici et le maintenant, comme au cinéma le hors champ de la bande-son nous le laisse découvrir : un autobus passe en ronronnant, une bicyclette tinte en passant, des bruits de pas… Sans trop tarder, cadrer l’assiette qui vient se poser sur la table devant Romuald. Il n’a pas levé la tête, mais se reproche d’écouter trop longtemps l’excitant balancement du pas dansé, nonchalant, de la serveuse qui s’éloigne. Cependant, il regarde ce qu’on lui a servi.

Et Dieu qu’elle est belle cette assiette de glaces ! Un paysage soigneusement choisi sur la carte de la brasserie ! Les yeux déjà y cherchent avidement un contentement qui n’est pas seulement gourmandise.

Parcourir les courbes, s’en délecter du regard : tout ce rose, ce luisant, cette légère sudation des surfaces lissées par la cuillère au moment du service. Et cette gouttelette qui poursuit son lent chemin le long d’un sillon entre deux boules, l’ombre de cette touffe de menthe, le contraste avec la cigarette russe grenue, dorée, qui affiche une certitude rigide sur ce petit monde si provisoire et fragile.

Heureux paysage de hasard, commandé par un appétit d’oisiveté ; il fait partie de ces plaisirs de rencontre, d’autant plus intenses qu’inattendus, imprévisibles et impossibles à répliquer d’une façon strictement identique. Romuald décide de laisser couler le temps sur ce paysage, de ne pas intervenir déjà, et de ménager à ses ruminations intérieures le reposoir de ces collines roses qui s’alanguissent très lentement dans l’ombre des feuilles de la menthe et du biscuit tentateur. L’assiette de porcelaine, suffisamment creuse, recueillera sans peine la débâcle des glaces, la ruine de cette architecture précaire.

Évidemment, il avait tout de suite été attiré sur la carte de la brasserie par l’image de cette élégante composition glacée, il croyait se gorger de sa fraîcheur. Et voilà maintenant qu’il a renoncé, il a fait évoluer son plaisir, supposant que lui échapperait de la volupté s’il consentait à avaler ce qu’il mange simplement des yeux.

Mais, doucement, tout doucement, dans le bercement du vent du soir sur ce cours méridional, la glace perd le contour net qu’on lui a donné en cuisine, pour se défaire, se liquéfier, virer au rose layette, devenir le presque rien d’une soupe persillée de graines de sésame, avec une grosse paille caramel pour la boire… Brusquement, Romuald chasse l’assiette vers le bord de la table. Cette désagrégation lui semble soudain importune.

Étonnant délitement qu’il n’avait pas imaginé se produire aussi vite ; il a préféré sortir de son champ visuel cette image de l’informe, vaguement pénible pour lui. Peut-être l’empêchait-elle de rêvasser tout à son aise…

Romuald tend l’oreille, il écoute de très loin s’approcher un pas féminin qu’il croit connaître. Le claquement de sandales d’été sur le sol dallé, le bruit mat de leur rebond sur les talons. Le rythme de ce pas qui s’en vient dans sa direction, si décidé, ne lui laisse vite aucun doute ; c’est elle !…

– « Enfin me voilà ! Hello mon Romuald ! S’écrie-t-elle, en posant à terre tout un lot de sacs bien remplis. Je suis un peu en retard, mais… tu sais… le Monoprix fait des soldes monstres aujourd’hui, je ne voulais pas rater ça… Alors, après le bureau, j’ai filé en pensant que de toute façon tu aimais bien flâner sur le cours en fin d’après-midi… J’ai bien fait, non ?… Tout en parlant, elle s’affale sur une chaise.

– L’attente n’est rien, ma belle ! Et manger une glace trompe le temps perdu, n’est-ce pas une sage manière de patienter ?… Romuald accompagne sa réponse d’un sourire tout à la fois tendre et désabusé.

– Es-tu vraiment sûr de l’avoir avalée ? Tu l’as laissée fondre, gros bêta ! Quelle pitié ! Passe l’assiette que je goûte quand même…

– Pourquoi ne l’ai-je pas dévorée ?… Alors que j’en ai fait la commande ? Un caprice sans doute, un gaspillage, comme les soldes peut-être ?…

– Hum, ce qu’elle est bonne !… Même fondante ! Tu n’ignores pas, dit-elle à mi-voix, comme je peux avoir des faims terribles… Tu m’as laissé ce dont j’avais envie sans vraiment le savoir… Hum… je t’aime ! »

Entre chaque exclamation, elle plonge la cuillère dans l’assiette et la porte, dégoulinante de jus sucré, à ses lèvres teintes de carmin. Elle les tend vers la cuillère avec une avidité et un plaisir franc, sans nulle dissimulation, dessinant les accents d’un baiser, renouvelé à l’identique lors de chaque approche. Elle enfouit cette si petite cuillère dans sa bouche, semble la pétrir de sa langue, sa bouche se referme autour du manche. Puis, méticuleusement, afin d’en exprimer tous les sucs, elle passe l’ustensile dans ses joues où voyage sa rondeur dont on voit la bosse grossir sous la peau. Elle la retire enfin, pas trop vite, en étirant sur son dos renflé des lèvres marbrées par la préparation.

Médusé, Romuald la regarde, il aimerait capturer l’instantané du mouvement de cette main fine et soignée, si habile, et de ces lèvres, vivante allégorie de la gourmandise. Il demeure totalement absorbé par le fascinant spectacle. Elle se comble de ce qu’il a repoussé, elle métamorphose la décrépitude en volupté…

Elle ne semble en effet pouvoir ignorer le plaisir de répéter cette suite de petits gestes gourmands. Rien de vorace ou de vulgaire dans cet empressement, juste la force vive du désir qui s’exprime clairement sans être enjolivé de minauderies inutiles. La femme se penche régulièrement sur l’assiette pour continuer sans relâche cette gustation décidée, énergique, qui n’a de cesse que lorsque la vaisselle avoue ses limites dernières. Elle exhale alors un grand soupir de satisfaction, sans oublier de jeter à la cuillère (comme négligemment) un dernier coup de langue, allègre, furtif et pointu, avant de rejeter vaisselle et couvert vers le centre de la table.

Rêveurs, quelques hommes alentour ont vite pris la mesure de ce spectacle naturel et simple, mais d’une sensualité si impérieuse qu’ils éprouvent, l’un après l’autre, le besoin de tromper leur trouble en portant à leurs lèvres cigares ou cigarettes. Si bien qu’à la fin de sa gourmandise, cette jolie femme au charme vif, nimbée à distance de la poussière bleutée du tabac, semble aux observateurs attentifs comme une sirène remontée des profondeurs pour étonner le monde. Ils savent qu’elle va replonger et qu’ils ne pourront la retenir… Ils la voient en effet quelques minutes plus tard se mettre debout, partir, et rapidement sortir du champ.

Engourdi, fatigué, Romuald se lève à la suite de sa compagne. Presque déjà en marche, il tourne le buste vers l’assiette, comme pour un dernier regard, il arrache la cigarette russe de sa solitude dérisoire, lui tranche une extrémité d’un coup net de ses incisives ; avec négligence, presque mépris, il rejette le reste du biscuit dans l’assiette bariolée où se flétrit la menthe. Il saisit bientôt les paquets et presse le pas pour rejoindre la femme qui l’a attendu, à distance.

L’avenante serveuse se tient appuyée à la porte de la brasserie, son habituel observatoire.

Égayée par la scène qu’elle vient de suivre, de loin, elle éprouve une vague nostalgie. Son rôle lui a sans doute permis pendant des mois, des années sans doute, de beaucoup apercevoir, tout en étant tenue de ne rien en dire.

Proche, si proche de toute la débauche des appétits qui s’assouvissent sous ses yeux, pour disparaître puis renaître plus tard, encore et encore ; c’est elle la gardienne d’un petit théâtre d’humaines émotions. Elle veille à son juste entretien.

Hélas, les mêmes attentes, les mêmes désirs recommencent, toujours reproduits, et elle doit constamment apprêter la scène pour de nouvelles représentations de la convoitise. La voilà donc qui s’approche pour desservir et nettoyer la table qui vient d’être quittée.

Écartant les chaises, elle essuie la surface d’un mouvement ample et précis, en tenant l’assiette presque vide de l’autre main, en équilibre sur trois doigts. Tout en torchonnant, elle songe.

Muette dépositaire de tant de rencontres, de tant de paroles et de gestes envolés…

Ève servante, silencieuse et discrète, est-ce ainsi qu’elle doit vivre ce bel aujourd’hui, d’apparence si facile pour les clients de la terrasse ? Elle pèse les regards qui sur elle se posent, que valent-ils, en vérité ? Sont-ils partie du commerce du lieu, ou bien… ?

Regards qu’elle repère chaque fois qu’elle parcourt la terrasse. On lui a dit que sa démarche évoquait l’abandon d’une valse lente, et elle aime cette image d’elle. Depuis bien longtemps, elle n’a plus peur des yeux des hommes, attentifs effrontés ou enjoués, qui lui sourient timidement derrière le rideau bleu de leurs fumées.

Et pendant qu’elle traverse son domaine, l’assiette ondule doucement, posée à plat sur sa main. L’éphémère d’un moment de volupté gourmande, irrémédiablement passé, désormais en transit vers la vaisselle afin qu’aucune trace ne demeure.

© Jean-Pierre Bouguier  –  SACD novembre 2022

En 2023, le jury du concours de nouvelles du Collectif des Associations de Personnel (CAP) du ministère de la culture a primé ce texte (premier prix).

Pour retrouver l’auteur : https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/


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