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Colleone

(Éloge du bronze)

Colleone

Ton regard éminent

Tout sculpté de mépris

Suit chaque nuit la procession des rongeurs

Sur les murs et les places tant vénérés

Mais ton masque demeure en deçà de leurs dents

Ta farouche stature bien au-dessus des foules

Échappe aux clichés amateurs

Elle voudrait ignorer ces modernes impudents

Qui accumulent de toi médiocres images

Ou sans vergogne t’escamotent

Au profit de selfies dérisoires

Mendiants techniques et modernes

Moins respectueux que de plus anciens

Figurés par les peintres

Sous le casque de bronze

Bourdonnent parasites acouphènes

Tous les bavardages

Anecdotes joyeuses obscènes ou crapuleuses

Que le temps à l’envi colporte

Malgré ta morgue qui de haut les prend

Ton arrogance néglige

Et renvoie au néant

Colleone

Fier cavalier en tête d’une armée

Ton cheval à l’amble nerveux t’écoute

Une oreille tournée vers toi

Il est près de t’élancer au-delà

Du socle imposant où tu t’es élevé

Le velours de la selle cale les reins

De l’homme fort vêtu de fer

Prêt à la violence des assauts guerriers

Tes jambes se raidissent sur les étriers

Tu retiens le destrier afin d’estimer

L’effroi que suscite

Ton improbable rictus amer

On te sait sans pitié

Ta posture exige

Ton œil ordonne

Le bâton des commandements

Ne faillira pas

Tu le tiens ferme

Comme ta définition

Ton assurance

Et ta loi

Bartolomeo Colleoni

Les Vénitiens t’ont enrôlé

Tu les as servis

Tu les as défendus

Ils t’ont accordé leur prudente confiance

Tu as nourri leurs inquiétudes aussi

Ils ont aimé la force brute qui te nomme

Tu ne te montras tendre ni faible

Pour remplir les contrats de la Sérénissime

Condotta des marchands qui te firent condottiere

Trahissant sans peine

Amassant richesses et bienfaits

Tous butins de la guerre

Ou cadeaux de ceux qui tant redoutaient

De salir de sang leurs blanches mains

Tu maintins en lisière la superbe

Des Visconti des Sforza

La bonne fortune de tes alliances

Ajouta même Anjou à ton blason

Au soir triste de ta vie dans un sombre château

Il te plut d’adjoindre d’Andegavia à ton patronyme

Tu sentais bien qu’au vent d’histoire

Seule une haute statue admirée

Garderait mémoire de toi

Ton testament l’imposa

Saint Marc tu souhaitais

La Scuola di San Marco on préféra

Plus discrète qu’officielle

L’artiste bien élu s’est souvenu

Qu’on te disait un peu jaloux

Du Gattamelata de Padoue

Sur les allées de la gloire

La renommée du sculpteur désormais

Passe celle du guerrier

Ton nom grâce à lui cependant perdure

Au fil des siècles infidèles

Et la pluie ruisselle sur ton chef implacable

Les pigeons roucoulent aux pieds de ta monture

Et fientent sur ton gant de métal

In extremis pourtant

Orgueilleux Colleone

Tu as eu peur de quelque chose

Peut-être d’indigestes

Et secrètes ignominies

Trop tard revenues au clair de la conscience

Appellent un frisson sauvage

Cette crispation virilement contenue

Qui griffe ta figure sans merci

Tandis que résonnent dans ton dos

Les heures de la liturgie catholique et romaine

© Jean-Pierre Bouguier – 1993, revu en 2017 – Tous droits réservés – Texte déposé SACD.

Pour retrouver l’auteur : https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/


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