Mexico, 37ème niveau
Une heure au réveil
Encore cinq à tenir
Du temps pour réfléchir
Veilleur nocturne des bureaux précieux
Archaïques machines
Montagnes de papiers sérieux
Une bonne place
Dit le cousin Enrique
Chef de tout un étage d’employés
Une bonne place
Tour latino-américaine 37ème niveau
Un travail pour toute la vie
Quatre étages à traverser
Deux fois dans l’heure
Pendant neuf heures
Une bonne place
À quarante ans
Et bientôt six enfants
Libre le temps restant
Tout le jour
Entre deux mondes
Assis face aux vitres encrassées
Il contemple amusé
Presque heureux
La ville à ses pieds
Océan de scintillations sans horizon
Fraîche enfin
Modérant provisoirement ses vacarmes
Immeubles penchés
Chantiers inachevés
Bétons fissurés dans la lumière des néons barbares
Palais églises
Assiégés d’obscurités inquiétantes
Hurlement électrique d’une sirène
Police invisible
Un avion là-bas
Plonge ses phares
Dans une avenue assoupie
Trois piétons
Mangent des tacos
Au coin de la rue
S’agitant dans un cône
De lumière jaune crue
Une bonne place
Pour tout voir
Et réfléchir réfléchir
Imaginer un monde calme
Comme le sommeil des enfants
Où les seuls tremblements
Soient échos des rêves
Et non les émotions de la terre
Réfléchir réfléchir
Remercier la révolution d’avant-hier
D’avoir trouvé un peu de dignité à partager
Mais sans illusion
Ni prospérité
Réfléchir
Et puis
Dans un tiroir
Le paquet de cigarettes
Espoir
Sourire du matin qui vient
De se libérer des murs
Fumées interdites
Pour gagner la rue
Fumée permise
Pollution garantie
Une bonne place
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – Mai 2023
Dans la rue, en Amérique centrale
L’horloger
Habile marchand
Souffle au gamin :
«Pour quelques pesos
Ventre et dos
Je te loue
À montrer l’heure
Devant mon magasin
Tous les jours 10 heures
Pendule au dos
Pendule au ventre.»
Le jeune maya se contente :
«Quoi qu’il en soit
Mes sœurs auront moins faim !»
Et l’enfant sandwich
Entre ses pendules
Donne l’heure tout le jour
Tout près la devanture
Du fin négociant
Cinq petits mètres allers-retours.
Sur le bord du trottoir
Bousculé des passants
Menacé des autos
Enfant-enseigne
Enfant-montre
Roidi entre deux planches
Immobilisé
Plus encore qu’immobile.
Abruti d’essence
Ivre de l’agitation des autres
Par nul regardé en face
Comme s’il n’existait plus.
L’enfant indien s’éteint
Effacé par le temps qui passe.
Il sourit encore,
juste un peu,
Quand le croisent
De blondes enfances
Venues découvrir
Les racines d’Amérique.
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – Mai 2023
L’Indienne à Mexico
Son père trop ridé
Lui avait confié elle l’aînée
Le soin d’un commerce.
Seize ans et toute responsabilité
De la subsistance entre deux étés !
Elle avait beaucoup marché
Un peu couru et vivement marché
Avec un gros ballot au côté.
Elle, voulait tant connaître la ville-capitale,
Avec les hautes tours, les monuments,
Les fumées, les marées d’autos,
Les grands magasins !
Elle a bien vendu, tissus et bijoux,
Pas cher et beaucoup.
De quoi se nourrir de fruits et de tortillas
Et rapporter l’essentiel à son père,
Là-bas, tout là-bas dans les montagnes.
Mais elle voulut tout voir,
Tout parcourir,
Se gorger du tout
De la ville écrasante, captivante :
Les avenues interminables,
Les façades des musées,
Les chantiers et les marchés…
S’étonner, s’étourdir,
Fuyant les bus brinquebalants,
Le métro trop obscur,
Oubliant la frénétique circulation,
Les avions vrombissants,
Elle a marché, des heures durant ;
Revenant toujours à l’ombre
Du Palacio de Bellas Artes
S’asseoir par terre
Sous la protection d’un arbre.
Parfois, on jette quelques pesos
À ‘l’autochtone d’Amérique’,
Croyant qu’elle mendie
À l’aide de ses habits chamarrés.
Un soir de grande fatigue,
Des hommes la poursuivent
Dans les murs de Tlatelolco,
La bousculent,
Volent la bourse sous le jupon…
… Ses yeux noirs pleurent
Car elle ne sait où aller ni que faire,
Surtout pas retourner dans sa montagne
Avouer la honte au père.
Elle fuit, elle erre,
Sans presque plus dormir,
Mangeant des restes disputés…
Un soir, je l’ai rencontrée
Paseo de la Reforma,
Elle l’Indienne, fier profil,
Abattue, prostrée,
Assise en tailleur
Sur le trottoir de poussière,
Robe souillée,
La main tendue en creux
Comme pour recueillir de l’eau.
Ne disant rien,
Totalement épuisée,
Complètement déplacée
Dans la folle cité,
Incapable d’y vivre,
Échouée, condamnée, désespérée,
Fille perdue
D’une civilisation noyée.
… Qu’est-elle devenue ?
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – Mai 2023













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