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Point de vue

            Hugo habite au troisième étage d’un immeuble étroit. Le logement dispose d’un grand balcon qui surplombe une rue piétonne. Hugo a 7 ans, tout juste. Hugo ne marche pas, il roule son fauteuil dans la maison en s’aidant de ses petits bras. Hugo n’a jamais fait un pas et le médecin a déclaré à ses parents qu’il ne marcherait jamais. On vient quelquefois le chercher dans une auto spéciale pour le conduire dans une école adaptée (« un institut pédagogique », dit-on prudemment). « Ne l’embêtons pas avec ça pour le moment… de toute façon, il risque fort de ne pas s’y rendre bien longtemps… Permettez-lui de vivre à sa guise, il a un bon naturel… Peut-être Duchenne… Diagnostic encore imprécis… » Avait-il cru comprendre dans les échanges entre adultes, mais avait-il bien entendu ? Pourquoi parle-t-il à son sujet de maladie du chêne ? Que signifie « avoir un bon naturel » ? Hugo n’est pas pressé d’en savoir davantage, ni d’aller à l’école ; et aujourd’hui, il a mieux à faire.

            Sa mère a dû partir tôt ce matin, son père ne sera là qu’à la fin de la semaine. Hugo est tranquille, et il ne craint pas qu’on le laisse seul, pourvu que ce ne soit qu’occasionnel. Il n’envie pas les enfants bousculés par les impératifs que les parents leur assignent habituellement au fil des jours (les activités sportives, les sorties culturelles, les multiples fêtes et anniversaires de petits camarades…). Son handicap le place entre parenthèses et c’est bien ainsi, Hugo apprécie les longues parenthèses, Hugo se sent bien souvent très fatigué et les intervalles de calme lui permettent de se reposer, corps et tête, chaque fois qu’il en ressent l’impérieux besoin. Il redoute les dimanches où son père et sa mère se préoccupent trop de lui à son goût. Ils lui demandent alors ce qu’il souhaite faire, s’il veut aller ici ou là, faire ceci ou cela, mais Hugo n’éprouve guère d’envie de se déplacer, de s’éloigner de chez lui ou de se trouver pressé dans la foule, rien que l’idée le terrifie ; il a une horreur panique de la cohue, Hugo craint de ne pas voir loin devant lui. C’est pourquoi il aime demeurer dans sa maison, avec ses parents ou tout seul comme cela arrive de temps à autre. L’appartement est lumineux, agréable, calme, cela lui convient. Il se ménage son espace libre, bien à lui, en toute sécurité. Il se plaît à des activités simples, bien réglées, qui l’aident à laisser couler aimablement les heures du jour jusqu’au retour de ses parents.

            Ce matin, dès que la porte a claqué derrière sa mère, Hugo, bien réveillé, lavé et nourri, fait une large prière au grand Bon Dieu en lui demandant juste qu’il ne pleuve pas. Retardant le moment de s’adonner à son loisir de prédilection, Hugo prend un peu de temps à regarder le dos des livres sur les rayonnages de la bibliothèque. Il déchiffre les titres bien laborieusement, mais il sait que ces volumes tout remplis de lettres constituent des ressources vers lesquelles il pourra se tourner dans quelques années, quand il aura parfait sa lecture et peut-être consolidé son corps fragile. Il déplace des soldats de plastique sur une étagère à hauteur de sa main, il aime les ranger en ordre de défilé et les faire avancer comme s’ils faisaient de grands bonds précipités. Tandis qu’il dispose ses figurines dont les pieds sont englués dans leurs socles (tout comme les siens !), son oreille est déjà stimulée par les sons qui lui proviennent de la rue, ils semblent l’appeler. « Une, deux, les diables bleus, ça marche ou ça casse ! Un, deux ! À la traîne ? Punition, mauvais marcheurs ! Voudraient pas un fauteuil roulant, non ? Préféreraient peut-être se promener dans la rue ? » Puis, toute patience parvenue à sa limite, Hugo, d’un revers de main, fauche les soldats figés dans leur marche impossible et se dirige en souriant vers la porte-fenêtre. Une rotation de son petit torse aide ses bras maigrelets à glisser son fauteuil sur le balcon. Il cale le siège près d’une jarre de fleurs. De façon à ne pas demeurer le buste penché en avant, ce qu’il ne peut maintenir longuement, il range son fauteuil en parallèle à la rambarde. Son regard file entre les barreaux de celle-ci. Il s’offre de la sorte un premier angle de vue depuis ce belvédère plongeant sur la rue, il choisit toujours le même, vers le sud. Il laisse la perspective opposée, celle des commerces alimentaires, monter en pression, elle saura bien le solliciter plus tard dans la matinée par des odeurs et des sons accentués par l’approche du repas. Ainsi a-t-il établi son point de vue afin de vivre cette nouvelle journée particulière ; il y en eut d’autres, elles ont créé des repères, des habitudes qu’il retrouve aujourd’hui, avec plaisir.

            Le voilà donc à l’œuvre, son visage s’orne d’un petit sourire, une complicité se renoue, avec la rue, sa rue. « C’est ma rue, j’habite là… » Hugo est un observateur, il aime se poster comme cela, sur le balcon, à regarder le monde, tout son monde à ses pieds. Avec aussi le ciel, les nuages et les oiseaux au-dessus de sa tête, car Hugo ne demeure pas enfermé comme ceux qui vont à l’école et ne peuvent respirer qu’à l’heure des récréations. Lui il peut vivre à l’air libre, lorsqu’il le souhaite (« surtout quand maman et papa sont absents, ils ont toujours peur que je m’enrhume sur le balcon… »). Et le voilà bienheureux : aujourd’hui encore il ne pleut pas, le grand Bon Dieu l’a de nouveau exaucé ! La rue semble un univers chaque jour différent. Bien sûr, les acteurs demeurent les mêmes, chalands, passants, commerçants, et même les sergents de ville, les mendiants. Cependant, la géométrie de leurs évolutions, le moment de leurs entrées dans le champ visuel d’Hugo, la façon dont ils se rapprochent, s’éloignent ou s’évitent, tout cela varie inlassablement et Hugo se fascine de l’éternelle permutation de tous ces éléments qui retiennent son attention de chaque instant.

            Le marchand de journaux l’a repéré et lui adresse un petit salut. Il incite à l’achat de son stock matinal en criant les gros titres, encadrant ceux-ci du nom du journal, répété encore une fois après la nouvelle sensationnelle du jour : « Demandez L’Impatient ! Demandez L’Impatient ! Nouveau typhon en mer de Chine ! Demandez L’Impatient ! Plus que quelques exemplaires !… Demandez L’Impatient ! » Hugo le regarde longuement reprendre à intervalles réguliers cette stimulation impérieuse et commerciale, elle vise tout spécialement la clientèle des employés qui retournent à leur gagne-pain. Il s’étonne : comment cet homme peut-il crier tout en conservant, pendant au coin de sa lèvre, un mégot qui pour Hugo semble, dans la distance, jaunâtre, humide, éteint sans doute ? Quand son père lit son journal en fumant sous la lampe, il commente, et d’abondance, les nouvelles à destination de sa mère, mais toujours il ôte sa cigarette de sa bouche pour s’exprimer, et Hugo s’applique à suivre du regard les volutes qui s’enroulent autour de la lumière. L’homme du kiosque à journaux ne doit fumer que par intermittence ; peut-être lorsqu’il juge la matinée trop avancée pour continuer à crier les titres du matin et qu’il lui faut désormais rentrer dans sa guérite et renouveler l’étalage des magazines ? Hugo le voit alors moins bien, il se réduit à un bras qui s’allonge pour rendre la monnaie aux dames qui lui achètent les journaux et illustrés qu’elles posent sur le dessus de leurs cabas de légumes.

            Hugo appuie la tête sur la rambarde, toute position le fatigue, le cou lui fait mal, mais il ne veut rien louper de la vie qui se déploie sous ses yeux, il tient bon. La rue, c’est aussi sa vie, à lui Hugo qui n’y a jamais marché. Il suit le marchand de journaux qui vient à grandes enjambées déposer quelques revues sur le comptoir du magasin de chaussures. Il fait vite, ne pouvant quitter son échoppe plus de quelques dizaines de secondes. Le commerçant (Monsieur Crépin d’après ce qu’annonce le store de la boutique) échange juste un salut, car il est fort occupé. Il arrange son étalage avec son employée, ils s’activent à sortir de leurs boites des modèles choisis qu’ils disposent délicatement dans la vitrine. M. Crépin montre qu’il est le patron, il rectifie légèrement l’angle que l’employée donne aux chaussures. Ils ont déjà installé une ronde de petits souliers pour enfants dont les couleurs dialoguent derrière la vitre. Un voile passe par la tête de Hugo qui dodeline un instant sur le fer forgé, il a du mal à la tenir droite ; toutes ces chaussures n’ont pour lui qu’un rôle purement ornemental, pas question de marcher avec leur aide, puisqu’il n’est pas question de marcher du tout, jamais. Peut-être, quand même, aimerait-il des chaussures jaune vif comme celles qu’il voit de loin, ce serait original et il ne risquerait guère de les crotter ! La vitrine de M. Crépin doit paraître attirante, car déjà des clients s’arrêtent devant elle, un homme, une femme et leur petite fille, à peine plus âgée que Hugo à ce qu’il lui semble. Ils regardent longuement les modèles exposés, montrent du doigt, discutent, s’interrogent du regard, puis se décident à rentrer ; l’employée se redresse pour les accueillir. Sans doute, M. Crépin la remerciera tout à l’heure, comme il l’a fait la semaine dernière. Hugo l’a vu, derrière les vitres de la réserve située au premier étage, juste au-dessus du magasin, il la pressait aimablement contre lui en lui caressant les cheveux, il doit être très content de son travail pour se montrer si gentil avec elle ! C’est pour elle vraisemblablement qu’une apprentie de la blanchisserie trottine gaillardement avec une brassée de blouses propres et bleues, en direction de la boutique verte de M. Crépin ; lui, il est toujours en costume, gris, comme papa.

            Hugo aime fixer les petits nuages qui fusent avec un léger gargouillis, à intervalles réguliers, au-dessus de l’appentis qui jouxte le commerce de chaussures. Ils disparaissent presque aussitôt qu’ils sont émis par le long tuyau de métal qui sort du toit de zinc. Celui-ci abrite la machine à fabriquer la vapeur des fers à repasser de la blanchisserie. Hugo observe le mouvement régulier des repasseuses au travers de la verrière qui couvre l’atelier, perpendiculaire à la boutique. Comment font-elles pour manier de si gros fers de leurs bras minces et lestes, ils semblent tout légers dans leurs mains. Elles sont habillées de blouses immaculées, et fines pour ne pas entraver leurs gestes amples. La porte de la blanchisserie est constamment ouverte, sans doute ont-elles trop chaud à l’intérieur. Quelquefois, l’une d’entre elles vient jusqu’à l’entrée du magasin et agite le col de son corsage pour se donner un peu de fraîcheur. L’une d’elles salue Hugo d’un grand balancement de bras, imitée par ses collègues et Hugo répond d’un signe de la main. Elles ont l’air de bien s’entendre, Hugo voit leurs lèvres remuer, elles bavardent entre elles, il aimerait bien écouter leurs secrets ; il le pourrait s’il était caché dans l’une des immenses panières à linge qui encombrent la devanture. Celle-ci porte en lettres blanches le nom de la blanchisseuse, Hugo ne parvient pas à le déchiffrer, mais il se souvient de ce nom répété par sa mère : Mme Hurlevent ; une grande femme svelte et très brune, sanglée dans un sarrau tout blanc dont elle semble prisonnière tant ses mouvements paraissent empesés. Elle est actuellement sortie de sa boutique et elle bat férocement un tapis qu’elle tient par un coin, tout au bout de son bras, comme s’il empestait.

Un chien roux passe, il gambade, la truffe au vent ; surpris par cette scène punitive, il fait un prudent écart, presse le pas et soulage son inquiétude sur une gouttière. Hugo le connaît, il l’a même surnommé « Carotte ». « Carotte, regarde-moi juste un peu… Carotte, Carotte ! » Le chien, qui ne peut entendre la voix lointaine et fluette de Hugo, a repris son petit trot et file droit devant lui, sachant sans nul doute où ses pattes le mènent.

Un agent se tient au milieu de la rue, il veille à ce qu’aucune voiture de livraison ne gêne les piétons, ce n’est plus l’heure de livrer. En marchant lentement, il regarde Mme Hurlevent qui rentre dans son magasin avec le tapis qu’elle empoigne par une oreille comme un chenapan pris sur le fait. Le gardien de la paix (maman parle ainsi, quelquefois il lui arrive même de dire « le sergent de ville ») ralentit le pas en caressant sa moustache, considérant sans doute la blancheur de la tenue de Mme Hurlevent, qui contraste si fort avec le bleu marine de son uniforme, beaucoup moins salissant. Hugo croit un instant qu’il va la suivre, lui demander comment elle fait pour demeurer si nette tout le jour. En fait, il est distrait de ses réflexions par le devoir de son service qui le retient à temps, il vient de sortir son sifflet, qui retentit dans la rue, Hugo tend un peu la tête pour constater ce qui motive cette stridence subite. L’agent, le sourcil froncé, presse le pas vers un scooter tonitruant qui remonte la rue piétonne en zigzaguant. L’intrus est vite détourné de sa transgression, il ira pétarader ailleurs. Hugo a reconnu sous son petit casque celui qui chevauche le deux-roues : c’est le fils de M. Simon, l’épicier.

            D’ailleurs, M. Simon se tient sur le seuil de son magasin ; il a, en bon père, identifié le bruit de la monture de son fils qu’il a envoyé en livraison. Hugo tord son cou endolori, il se contorsionne puis se décide à tourner son fauteuil afin de voir de l’autre côté dorénavant, car ce qu’il suppose en souriant est en train de se produire. En effet, Hugo reconnaît le rythme nerveux du scooter du commissionnaire, il a fait le tour du pâté de maisons pendant que l’agent de police descendait la rue dans la direction opposée, chacun son sens du devoir… Après avoir rapidement coupé son moteur, le voilà qui glisse en roue libre et vient se ranger le long de l’étal de M. Simon.

En fait, l’épicerie est tenue par deux hommes, M. Simon et M. Benlarbi, car elle se divise en deux domaines dont chacun ordonnance les spécialités complémentaires. À M. Simon le soin des légumes et fruits amoncelés en pyramides d’équilibre, à M. Benlarbi les olives, les épices et les fruits confits disposés dans des bacs colorés recouverts de couvercles translucides. La façon dont ils vantent leurs produits, s’efforçant d’attirer la clientèle, amuse beaucoup Hugo qui essaie de ne rater aucune de leurs exclamations. M. Benlarbi d’une voix pointue, avec un léger accent, et toujours beaucoup d’humour : « Belles, belles ! Et rondes et belles, mes olives ! Venez goûter Madame, ça pique pas, toutes douces mes olives… mais si l’homme du moment aime le pimenté, j’ai tout ce qu’il lui faut, des vertes, des noires, des tunisiennes, des grecques et même quelques turques… On profite, on profite… Benlarbi arrondit les prix, mais c’est la qualitéééé… » Et il allonge démesurément la dernière syllabe, comme s’il voulait voler du temps à M. Simon qui tire profit d’une respiration de son compère pour vanter ses fruits : « À point la poire, chez Simon elle est à point la poire ! Et si vous trouvez aussi-bon-moins-cher-ailleurs, Simon vous offre tout le magasin ! Promis, et Simon n’a qu’une parole !… La poire du Val de Loire à ce prix-là, c’est-du-tout-donné, précipitez-vous, Messieurs Mesdames, va-z’y-avoir-pénurie !… Mais bien sûr, Madame, chez Simon on peut la tâter ! Ça, c’est de la poire, à nulle autre pareille ! M’en-direz-des-nouvelles ! » Le duo de ténors commence en vérité vers les 10 h et bat son plein jusque vers midi et demi où les répliques s’espacent peu à peu, à mesure que diminue le flot des acheteurs.

Hugo apprécie que les deux épiciers psalmodient très fort leurs boniments, car de la sorte il les comprend bien distinctement. Pourtant, il ne parvient pas à entendre cette plaisanterie dite à mi-voix qui fait rire clients, badauds et passants après une remarque de M. Simon à l’adresse d’une jeune vendeuse de la boulangerie venue chercher des poires. Elle s’en retourne les bras chargés et les joues toutes rouges, qu’est-ce qui a bien pu la troubler ainsi ? Mystère… Hugo aimerait tout saisir du petit paysage qui se déploie sous ses yeux, il n’est pas sûr de vouloir véritablement connaître d’autres horizons plus éloignés, cela compliquerait sa vision du monde. Son panorama lui paraît si riche qu’il en reprend l’inventaire, sans jamais l’épuiser, chaque fois qu’il en a tout le loisir.

            Le boulanger Boudu a déjà dû vendre tous ses gâteaux aux poires et il se dépêche d’en fabriquer d’autres, il sait qu’ils plaisent aux connaisseurs qui viennent parfois de loin. Elle est formidable sa boutique, car elle montre tout dans un seul regard. M. Boudu (ou sa grassouillette femme qui tient la caisse et semble affirmer ce qu’elle veut ?) a souhaité que le fournil soit installé de plain-pied avec le magasin de vente, ainsi on le voit pétrir, ou fourrer des éclairs, tresser une brioche. Il veille cependant en permanence sur les fours superposés placés derrière lui et il en sort, dès que la cuisson en est adéquate, un cortège de baguettes, pains fantaisie, chaussons, sablés, croissants, palmiers et même des congolais dont Hugo raffole. Il les a repérés depuis son balcon panoramique, élégantes pyramides blanches et dorées qui refroidissent dans la vitrine, « j’espère que Maman en achètera un ce soir en passant, pourvu qu’elle y pense, qu’elle ne rentre pas trop tard ! » Les clients font la queue jusque dehors, la file avance lentement malgré les trois vendeuses, car chacun fait ample provision. Certains bavardent avec les serveuses ou la caissière, ce qui ralentit encore. Hugo voit une toute petite fille qui choisit une sucette sur le présentoir en se hissant sur la pointe de ses pieds, elle hésite, la mère s’impatiente et finit par en prendre deux, en gardera-t-elle une pour son usage personnel ? Pendant leur attente dans la file, les gens regardent l’étal de M. Benlarbi qui est ravi, il adresse à tous un large sourire qui découvre ses grandes dents blanches.

            Certains jours, le vent apporte vers les narines de Hugo les effluves chauds de boulangerie, les cheminées de celle-ci donnent sur le toit en face de lui, cela sent bon, surtout quand M. Boudu cuit les brioches. Lorsque le pain est au four, le parfum est moins affirmé, il se mêle par bouffées à l’odeur de propre de la blanchisserie. Un autre fumet entre parfois en concurrence, celui des rôtisseries de M. Logrelet, le charcutier, qui annoncent par la perfection odorante de leur cuisson que l’heure du repas approche. Il s’agit de mettre en appétit la clientèle, et rien de tel qu’un beau poulet rôti tout luisant de graisse pétillante sur sa peau dorée. M. Logrelet les arrose régulièrement avec une énorme louche qu’il soulève amplement pour saluer de loin M. Simon qui, en retour, agite dans sa direction une botte de carottes ou de navets. Un petit gamin profite de ces démonstrations de loyal voisinage pour échapper à la vigilance de sa mère, il trempe le doigt dans la sauce qui goutte du dos des volatiles rôtis. Il l’en retire bien vite, il s’est brûlé et sautille d’un pied sur l’autre avant que sa mère ne le morigène tout en regardant la phalange endolorie. M. Logrelet est secoué d’un bon rire indulgent qui fait trembler son tablier grassouillet et maculé. Hugo apprécie ces échanges chaleureux entre les hommes, ils contribuent au parfum, à l’atmosphère de sa rue ; ceci n’existe pas partout, de nombreuses artères de la ville ressemblent à de grandes carrières de pierre, il peut le constater avec inquiétude le dimanche avec ses parents quand ils le poussent devant eux, en excursion.

            Ainsi s’écoule la journée de Hugo, qui sourit au spectacle bien vivant de sa rue. Il demeure sur son fauteuil roulant, à l’arrêt, à l’affût des aléas de la vie. Cela dure jusqu’au soir. Mais vers treize heures, Hugo est trop fatigué pour garder les yeux ouverts, il appuie son front dans ses mains, cale son épaule contre le garde-corps. Il mordille le petit sandwich que sa mère a posé dans le panier fixé sous son siège, il ne le finit pas. Il écoute encore un peu les bruits, les interpellations, les pas, les cris des enfants qui jouent dans la cour de l’école (toute proche, mais qu’il ne voit pas), les conversations des commères au carrefour, près du kiosque. Tout se fait peu à peu indistinct, cotonneux, imperceptiblement il s’endort.

Il fait souvent un rêve étrange où il se promène dans sa rue, il y marche, en équilibre instable, mais il sent ses pieds sur le macadam. Il se livre à des batailles de tomates trop mûres avec la complicité de M. Benlarbi, de M. Boudu arraché à son fournil. M. Logrelet lance en l’air des os de poulet avec une mine joyeuse, Hugo court même parfois derrière l’employée de M. Crépin pour lui faire peur, il a glissé un sac en papier sur sa tête avec deux trous pour les yeux, il galope, maladroit et haletant, en poussant des hennissements… Les songes sont souvent colorés d’impossibles, de regrets, d’espoirs…

            Quand il redresse la face vers la lumière, le soleil a cheminé sur une grande part de sa course, voici déjà le soir, la rue a changé d’éclairage, elle est différente, plus calme, ou du moins plus homogène dans son niveau sonore, elle sent moins bon. Il a dormi longtemps, il a sauté un solide morceau de l’après-midi, il lui reste à savourer ces moments où la vie de la rue se ralentit, s’éteint progressivement, comme un feu qui s’endort. D’abord, l’arroseuse vient vaporiser dans les airs l’odeur mouillée du propre, puis des balayeurs à grands coups de brosses entassent rapidement les immondices, les fruits pourris de M. Simon ou les cartons de livraison de M. Crépin, les papiers légers égarés par les gourmands malhabiles au sortir de la boulangerie Boudu. Tout cela sera enlevé dans la nuit, Hugo entend quelquefois depuis son lit le bruit sourd de la benne à ordures.

Mme Boudu ferme le magasin, son mari est parti bien avant elle, elle doit se donner pour devoir de vendre à tout prix la totalité de ce que le boulanger a fabriqué au fil de sa longue journée. Elle chantonne, mais regarde attentivement à ses pieds, car elle semble toujours redouter pour ses jolies petites chaussures les flaques laissées par la balayeuse devant sa boutique. Elle s’empresse de se sauver des eaux en remontant la rue d’une démarche asymétrique et ronde qui retient un instant la curiosité de Hugo jusqu’à ce que Mme Boudu sorte de son champ visuel pour la nuit. Le départ de Mme Boudu marque la fin du jour.

            À ce moment privilégié, Hugo lève la tête vers le ciel, contemple l’écho du soleil sur les nuages orangés. Il est bientôt surpris par le vol des martinets dont la bande sifflante frôle le balcon où il se tient. Il les accompagne des yeux, les perd, les retrouve, ils reviennent déjà, il n’a pas le temps de les saisir, ils sont merveilleux de vitesse. Hugo imagine qu’en fait ils se livrent à une compétition comme ces automobiles qui tournent en rond sur des circuits, ainsi que son père lui a expliqué en regardant la télévision.

Un tintement de sonnette fait redescendre l’attention de Hugo vers la rue, c’est le timbre d’un agent cycliste qui avance tout doucement avec son collègue, on ne les entend pas rouler sur l’asphalte toujours humide.

Carotte, le chien roux, revient flairer d’anciennes traces, il zigzague d’un côté à l’autre de la rue, il s’attarde un instant auprès des tréteaux vides de l’épicerie d’où sort encore une flaque de lumière, puis il s’enfuit vers on ne sait où. Cette fois, Hugo ne l’a pas appelé.

À peine a-t-il disparu que Hugo voit surgir derrière le kiosque à journaux la barbe hirsute de Zébulon (ainsi l’a-t-il nommé). De sa démarche sautillante, le regard à l’affût, le vagabond va de poubelle en poubelle, petite ou grande, espérant trouver pitance à son goût ou carton à revendre. Hugo a toujours cru qu’il ronchonnait chaque fois qu’il ouvrait un couvercle, mais Hugo n’est pas bien sûr, Hugo a de l’imagination, cela compense pour tout ce qui demeure hors de sa portée…

Par contre, il entend bien distinctement une clef dans la serrure, il pivote, et rentre prestement dans le salon, il a juste le temps de reculer un peu son fauteuil pour fermer la porte-fenêtre derrière lui et il aperçoit sa mère qui vient à sa rencontre en souriant : « Bonsoir Maman ! Je te guettais dans la rue, je t’attendais impatiemment. »

© Jean-Pierre Bouguier – SACD – décembre 2016

En 2017, le jury du concours de nouvelles du Collectif des Associations de Personnel (CAP) du ministère de la culture a primé ce texte (3ème prix).

Pour retrouver l’auteur : https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/


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