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Le roi, le déluge et l’arche

Mars 1569 était en son cinquième jour. Il faisait très froid, les rues de Paris étaient vides. Les rares passants y marchaient vite, pressés de se réchauffer auprès d’un foyer accueillant. Ainsi, dans une arrière-cour de la paroisse Saint-Germain, le feu ronflait dans la cheminée de la belle demeure d’Antoine Caron, peintre fort apprécié à la cour de France. Il recevait la visite impromptue d’Henri de Guise venu visiter son atelier, évoquer une commande royale et qui maintenant devisait aimablement avec le peintre. Ils échangeaient sur les qualités d’un portrait du roi réalisé par François Clouet que le duc avait apporté. Un homme mûr à la barbe sombre se tenait également près du tableau, le regardait très attentivement tout en écoutant le subtil courtisan. Il s’agissait de Simon de Myle, un peintre flamand. Après que leurs regards se soient croisés, Henri de Guise lui rappela qu’ils se connaissaient. Ils s’étaient rencontrés à Fontainebleau lors du brillant carnaval de 1564 dont Antoine Caron était l’ordonnateur. Simon de Myle était le principal collaborateur du maître dans l’exercice risqué de son rôle délicat. Parmi bien d’autres missions, il avait assisté Antoine Caron dans les visites où ils présentaient ensemble aux princes invités à la Cour les œuvres réunies dans le palais depuis le règne de François le premier. Henri de Guise était attaché à la suite de Charles IX, sacré roi de France en 1561. Il bénéficiait du soutien de Catherine de Médicis, la Régente du royaume pendant la minorité du roi. À Fontainebleau, Charles et Henri malgré leurs 14 ans partageaient un amour immodéré des jeux cruels de la chasse ! Henri, héritier de la très puissante maison des Guise, se souvenait d’avoir parcouru la salle de bal et les galeries, envoûté par les commentaires enthousiastes de Simon de Myle. Celui-ci les prodiguait avec un fort accent flamand qui portait les plus jeunes princesses à sourire avec indulgence.

Le duc de Guise prit à part Simon de Myle et lui fit état d’une récente conversation avec le souverain où précisément celui-ci lui rappelait l’heureuse période de Fontainebleau. Il lui avait confié le souhait de revoir le peintre flamand dont l’œuvre et les mots l’avaient marqué. Il était bienvenu qu’ils se soient ainsi croisés chez Antoine Caron, car les espions d’Henri de Guise ne savaient, malgré leurs efforts, où trouver le flamand qui se faisait si rare et discret que certains le comptaient déjà pour mort. Le duc proposa au peintre de venir au Palais du Louvre afin de converser avec le roi, en entretien privé ainsi qu’il en avait formulé le vœu exprès. Un secrétaire lui ferait dire le jour, l’heure et le vêtement opportun à la royale rencontre. Henri de Guise fit un pas comme pour s’éloigner et retourner vers Antoine Caron, il se ravisa bientôt et approchant ses lèvres de l’oreille de Simon de Myle, lui glissa en confidence : « – Le roi, bien que fort jeune (il n’a que 19 années), ne vous paraîtra peut-être pas aussi frais et dispos que sur le portrait officiel et courtisan de maître Clouet… Ne vous laissez pas impressionner… »

Une semaine plus tard, un mardi, peu avant que midi ne sonne au clocher de Saint Germain l’Auxerrois, Simon de Myle se présenta au Louvre muni de la lettre d’invitation du roi que le secrétaire dépêché par Henri de Guise lui avait remise. On le conduisit par de longs corridors froids et sombres vers des pièces de plus en plus petites, des appartements privés sans nul doute. Tout à coup, on le fit se ranger de côté dans l’encoignure d’un couloir mal éclairé, il perçut un froissement d’étoffes comme en produisent les jupes des femmes décidées quand elles marchent d’un bon pas. Le garde qui précédait Simon se courbant fort bas lui murmura : « Saluez Madame la Régente du royaume ! » Le peintre s’exécuta, il ne fit qu’apercevoir un visage fermé coloré de rose, il déplaça très vite son regard sur la traîne noire de la longue robe d’un deuil perpétuel. Catherine de Médicis sortait donc à l’instant des appartements du roi. Simon de Myle songea : « Est-ce bien le bon moment pour moi de m’entretenir avec le souverain ? Il aura la tête tout occupée de son conciliabule avec sa mère… »

On demeura ainsi, une solide demi-heure, serrés dans l’encoignure, le roi n’était pas encore prêt à recevoir, à ce qu’il semblait. Enfin, on put progresser dans le dédale des antichambres. Parvenu dans un sombre réduit, on fit asseoir le peintre sur un tabouret de cuir et celui-ci attendit de nouveau. Le garde se tenait debout à ses côtés, la pertuisane pointée vers le plafond qui n’était pas bien haut. Le lieu sentait l’encens et la bougie, une vilaine gravure était pendue au mur, de travers, une mauvaise copie d’un portrait du roi enfant par l’inévitable Clouet. Simon de Myle sourit en songeant à la comédie des faveurs dans l’ombre des souverains, dont il s’était volontairement éloigné en s’établissant dans un village perdu de la Picardie. Dans une vieille grange, il menait ses recherches picturales sans se soucier d’une possible clientèle. Il chargeait un sien cousin, commerçant polyglotte, de vendre à Anvers ou à Maastricht les tableaux dont il était le plus fier. Ceux-ci étaient signés de divers pseudonymes ou approximations onomastiques (de Meyle, Van der Mijl, Dumoulin, Demoile, van Lemoijl, et même Molinego, etc.) qui rendaient difficiles de suivre la trace du peintre. Somme toute, cette manière de faire lui rapportait de quoi vivre et voyager un peu, visitant régulièrement ses amis peintres. Simon de Myle était ravi d’avoir échappé à toutes les intrigues qui entourent les grands de ce monde, il se prit cependant à sourire, car lui-même en ce moment ne faisait-il pas antichambre, répondant à l’appel d’un souverain transmis par l’un de ses courtisans assidus ?

Un bruit de talon martelant en cadence les parquets sonores vint tirer Simon de sa rêverie. Un chambellan livide s’approcha, impeccablement vêtu de noir et de blanc, il toisa le peintre des pieds à la tête, jaugea sa tenue, sembla exprimer son jugement par une moue dégoûtée et signifia la nécessité de le suivre. Simon marcha sur les talons du chambellan, ils traversèrent salons et cabinets, le peintre salua des seigneurs et des dames dont il ignorait le rang et les fonctions. Un sourire lui vint, car le chambellan avait une manière toute personnelle de progresser, d’un pas tout à la fois élastique et retenu, comme hésitant toujours à se poser au sol. Ainsi quand il s’agissait de tourner à l’angle d’un corridor ou sur un palier, le gentilhomme paraissait aller droit vers le mur devant lui ; jouant soudain de l’élasticité de son pas, il freinait le mouvement du pied qu’il avait avancé, l’immobilisait un instant puis le pivotait vigoureusement sur sa pointe, le torse ne pouvait que suivre, ouvrant de la sorte une nouvelle et imprévisible orientation à la danse pointée du cheminement. On avait déjà tant viré en divers sens que le peintre ne parvenait plus à savoir où se trouvaient l’orient et l’occident.

Arrivé au terme du parcours et de son office, le chambellan stoppa net devant un paravent. Le peintre s’était rejeté en arrière pour ne pas heurter le noble entremetteur, ce dernier prononça d’une belle voix profonde : « – Simon de Myle, peintre flamand ! », puis il s’effaça, disparut, silencieux, comme absorbé par les murs, laissant Simon debout face au paravent de parchemin qui masquait la vue du petit cabinet dans lequel on l’avait fait entrer. Quelqu’un toussa, une chaise grinça. « Venez donc ça ! Ne restez pas caché à mon regard. C’est moi qui vous ai fait chercher. Guise vous a expliqué je crois, le cher Guise ! Asseyez-vous, et ne faites pas de façon avec moi ; vous savez je suis un rustre bien que roi de France, jamais aussi à son aise qu’au fin fond des bois à forcer le cerf ! Venez dans la lumière que je vous vois bien ! »

Simon de Myle s’était avancé, élégamment incliné, le chapeau à la main. Le roi était assis nonchalamment sur une sorte de lit de repos au dossier incurvé, une jambe pendait jusqu’au sol. Il désigna un tabouret de velours grenat où Simon de Myle prit place. Le roi ne paraissait pas aussi jeune homme que sur les portraits récents, on lui donnait au moins dix années de plus, ses paupières étaient boursouflées comme peuvent l’être celles de personnes qui dorment trop peu ou que poursuivent tout le jour de mauvais songes. Henri de Guise avait eu raison de prévenir le peintre, car dans tout le royaume le roi était imaginé à la manière robuste de son grand-père ; erreur… Tout chasseur n’est pas vigoureux. Le roi était mis avec élégance, le bas de son visage émergeait d’une fraise admirablement tuyautée, d’une blancheur éclatante. Cet ornement s’ajustait si étroitement à la mâchoire et à la barbe qu’il paraissait animé par la parole royale, lente et claire tout à la fois.

« – Je vous reconnais parfaitement. Comme notre rencontre me semble cependant lointaine ! J’étais encore si jeune ! C’était avant cet interminable périple que ma mère, la cour et ma royale personne durent subir par tout le royaume. Ma très généreuse mère avait en espoir de réconcilier les partis, de faire que les chrétiens s’écoutent et s’entendent, qu’ils soient catholiques ou protestants. Ma mère sort d’ici, elle m’apprenait la nouvelle, les troupes royales commandées par mon frère Anjou ont hier au soir défait les hérétiques à Jarnac, leur chef, le prince de Condé, y est mort et Coligny a dû fuir à bride abattue. Une victoire… Sans doute… La reine s’en réjouit… Moi je vois les nuages qui s’amoncellent, car la dissension, la discorde, la trahison sont partout autour de nous. Nous galopons au bord du précipice, qu’un seul caillou roule sous le pas de notre cheval et tout bascule dans le néant. Regardez : Louis de Bourbon, prince de Condé est mort hier comme chef des émeutiers protestants ; ce méchant personnage voulait nous enlever ma mère et moi à Meaux il y a deux ans ! J’en ai encore des frissons, tant il s’en est fallu de peu… Mais son propre frère, Antoine, est catholique, et comme si cela ne suffisait pas à la confusion, ce dernier s’est marié à une furieuse, la sectaire Jeanne d’Albret, protestante en diable… si j’ose le dire ainsi ! Dieu seul sait ce qui passera dans la tête de leur rejeton, cet Henri de Navarre qu’il faut protéger malgré lui et ses seize ans d’âge ! Vous qui êtes étranger, vous ignorez peut-être qu’il est aujourd’hui premier prince du sang, juste après les fils de France, Anjou, Alençon et moi-même. Qu’adviendrait-il s’il devait succéder aux Valois ? Le chaos s’ensuivrait… Le ciel nous en préserve !… Et ce Coligny qui ne sait comment jouer au mieux son rôle de traître, un grand Amiral de France qui combat les troupes du roi ! Un gouverneur de la Picardie qui vend Le Havre aux Anglais ! Il me faudra encore lui sourire lorsqu’il viendra me rendre des grâces afin à nouveau de fréquenter la Cour… Et y fomenter de nouvelles trahisons !… Excusez mes colères… Ce temps est sans ménagement, je ne me sens pas de porter seul la couronne. Puisse ma mère vivre longtemps, très longtemps pour m’assister dans ce sacerdoce !

Le roi se tut un moment et Simon respecta ce silence épais, quasi sépulcral, dont le souverain venait d’expliquer la profondeur et les causes multiples. 

– Je suis désolé de vous montrer un bien triste souverain ; je vous ai fait mander, car je crois, malgré tout, en la force des arts pour surmonter les tristes vicissitudes du temps présent. Ma santé n’est pas bonne (gardez cela pour vous, de grâce ! Il n’y a déjà que trop de vilains bruits qui courent le royaume), et ma sombre nature, chancelante sous le coup des circonstances qui obscurcissent l’avenir, explique le projet dans lequel je veux vous faire entrer. Attention, Monsieur, je vous fais ici témoin de la pensée intime du roi de France, vous allez pénétrer le domaine des secrets du royaume et votre honneur est en jeu, rien ne doit transparaître de nos échanges, personne ne doit savoir ce que je vous dis. Je vous ai choisi, car vous êtes flamand (peu importe votre foi, je n’en tiens pas compte et je vous prie de ne pas la mêler à notre affaire !), vous êtes flamand donc et votre vie semble fort retirée à ce qui m’a été rapporté. Je connais votre art et l’apprécie, on m’a montré à Compiègne votre Christ devant Pilate… La facture en est subtile. Je souhaite que vous travailliez pour moi dans le plus grand secret, quels que soient les évènements à venir. Ai-je votre parole ?

– Vous l’avez, Sire, que ma vie en réponde s’il le faut !

– Bien, je vous donne ordre de ne pas parler de nos projets, à quiconque…

– Y compris au duc de Guise ?

– Oh, que oui ! Je n’ai plus d’amis véritables en la cour… Un courrier privé du roi prendra contact avec vous le moment venu ; d’ici là, travaillez sans vous ménager, et si l’on vous interroge, répondez que vous œuvrez pour vous seul. Et gardez toujours sur vous une dague bien acérée…

– Que devrai-je réaliser pour vous, sire ?

– Je vous ai dit mes craintes, j’ai évoqué comment le royaume et la cour elle-même sont aujourd’hui si divisés que chaque jour est une aventure. Je veux dépasser cela. C’est mon devoir de souverain ; de plus, une exigence supérieure de charité chrétienne, un impératif humaniste m’y incitent fortement… Comment, je laisserai notre nation s’enliser dans la fange des divisions, des haines fratricides ? J’ai décidé de réagir. J’ai pris le conseil savant de ma mère, j’ai réfléchi à la sagesse de mes parents, mon père Henri trop tôt disparu, mon grand-père François si fort et si vaillant, même dans la pire adversité. Le royaume n’a plus la ressource de construire Chambord ou Fontainebleau, j’ai autre chose en tête, moins appuyé sur la pierre et davantage sur les symboles qui parlent plus directement aux esprits, aux hommes… Henri II et Le Primatice, François premier et Léonard de Vinci… Ah, je m’égare, ou plutôt j’accumule les raisons et les motifs. L’impérieux de leur objet explique leur nombre. Voilà donc : je souhaite refonder la dynastie, lui donner une assise durable et sûre, au-delà de tous les complots, de toutes les manigances. Tout ce trouble, ces divisions, ces trahisons, proviennent de ce que je n’ai pas d’héritier, pas davantage que mon frère Henri, mon autre frère François s’est éteint il y a neuf ans à Orléans, sans enfant lui non plus. Les ambitieux, les factieux, les comploteurs se fabriquent des imaginations rendues possibles par cette menace qui pèse sur la dynastie. Aussi, je souhaite ardemment me marier et avoir des héritiers, autant, si Dieu le veut, qu’en eut ma très chère mère. Cela coupera à la racine les ronces qui menacent le règne des Valois. 

– Voilà qui est bien, Sire. Avez-vous déjà un parti en vue ?

– Oui… Votre discrétion est impérative…

– Je la renouvelle et la dépose aux pieds de Votre Majesté. Sur la Bible et sur l’honneur !

– Fort bien ! Ma mère a dépêché il y a quelques mois un ambassadeur à la cour de Vienne. À son retour, il a transmis le consentement de l’empereur Maximilien à ce que j’épouse sa fille Élisabeth ! Cette nouvelle m’est apparue comme un diamant sortant de la gangue de ces temps assombris. Tout n’est pas perdu, comprenez-vous ? La jeune princesse quitte à peine ses enfances, aussi le mariage ne pourra-t-il être célébré qu’à l’automne de l’an prochain.

– Veuillez, Sire, excuser mon esprit maladroit, je me réjouis par avance de votre mariage, mais je ne vois pas le rôle favorable que je puis y jouer. Je connais la réputation de l’archiduchesse Élisabeth que l’on dit fort sage et… fort belle… 

– Qu’il en soit ainsi, par Dieu ! Notre ambassadeur a recueilli une multitude d’informations touchant la vie, les coutumes, les occupations, les lectures et les plaisirs d’Élisabeth d’Autriche, la petite-fille de Charles Quint, et c’est là précisément que vous allez pouvoir m’aider. Élisabeth est une personne vertueuse et savante tout à la fois. Elle a, comme son frère Rodolphe, la passion des curiosités. Je veux que vous conceviez un tableau qui soit un cabinet de curiosités à lui seul, qu’elle n’en finisse pas de se rassasier de ce qu’il offrirait à son regard, qu’elle ressente de l’admiration, de la fierté, de l’étonnement. Il faudrait que ce tableau puisse être un sujet à la fois de conversation entre nous, mais aussi de contemplation, qu’il soit un point d’appui pour l’élévation spirituelle ; que l’on puisse aussi le montrer… Car il y a autre chose dont je voudrais que vous fassiez la part dans votre peinture. Vous connaissez les doctrines venues d’Italie abondamment répandues en France par les poètes, Ronsard, Baïf, du Bellay, Jodelle, et toute la brigade de beaux esprits qui portent haut la langue française et les idéaux de beauté, de pureté et d’amour. Ils ont trouvé en ma mère leur protectrice naturelle, n’est-elle pas l’héritière des réflexions néoplatoniciennes de la cour des Médicis au siècle passé, autour de Ficin et La Mirandole, de Colonna et de bien d’autres ? Ils chantent volontiers la constance du cœur et la paix de l’âme, l’harmonie entre les hommes et l’aspiration spirituelle vers les absolus universels. Votre peinture figurera ces idéaux, que dites-vous de ce programme ? Il n’a pas autre but que de renverser le cours du temps, de redonner une couleur de bonheur au visage fatigué de la dynastie des Valois. J’irais même un peu plus loin, je souhaiterais qu’à partir de mon mariage l’on puisse imaginer une nouvelle Renaissance des beautés antiques, et peut-être m’appellerait-on Charles le Magnifique… »

Le roi laissa s’installer un silence, un long moment où flottaient en suspens de lourdes déceptions, des sous-entendus, des espoirs mal équarris. Il tourna son regard de jeune homme fatigué vers le peintre qui finit par prendre la parole à son tour.

« – Sire, le programme est ambitieux, son écho sera sans nul doute prodigieux. Il me faudra trouver un sujet suffisamment universel pour parler à tous sans choquer aucun, pour exalter les vertus sans encourager les vices, pour stimuler les esprits et qu’ils se préoccupent d’union plutôt que de discorde…

– Oui, c’est tout à fait cela… Pas d’individualités, mais le miroir des âmes. Je vois la manière de votre tableau, avec des personnages presque irréels si bien que l’on songera plus à leurs âmes qu’à leurs existences corporelles. Vous savez dessiner de la sorte, avec vous les silhouettes seront comme effilées, avec dans de petites têtes des yeux creusés par la contrition, les mortifications, mais sans affectation. Vous saurez ménager, avec la même habileté que maître Caron, Breughel ou Patinir, de délicieux paysages en arrière-plan, ils seront autant d’allusions subtiles à la futilité des désordres actuels… Vous ferez un chef-d’œuvre énigmatique, symbole de la refondation du royaume, et c’est la nouvelle reine de France qui représentera cette ambition qui m’est si chère, mon mariage inaugurera un temps neuf et audacieux…

– … un paysage, une variété de formes et de couleurs, quelques silhouettes, ce peut être le Purgatoire, ou le Paradis… Il me faudrait trouver une façon de décrire la Cour sans soulever les colères… allusive et symbolique tout à la fois… Chimères et licornes comprises, peut-être quelques dragons rendus inoffensifs par la distance…

– Oui, je sens que vous brûlez, laissez courir vos imaginations. La cour est en effet une sorte d’arche de Noë où l’on rencontre toutes sortes d’animaux improbables, merveilles et monstres…

– Sire, que dites-vous là ? L’Arche de Noë, mais voilà notre sujet !

– Non, c’est un cadeau pour une reine ! On ne peut lui infliger le Déluge, ce serait décrire la catastrophe dont j’entends effacer la menace…

– Sire, non pas, je choisirais plutôt de figurer la sortie de l’arche, dans un monde rénové par la clémence du Créateur, après le Déluge et non avant celui-ci.

– Une sortie de l’Arche, voilà qui est original ! Une sortie de l’Arche… Ainsi je paraîtrais un nouveau Noë, cela devrait me fouetter le sang, me redonner du rouge aux joues !… Un monde neuf, issu des ruines de l’ancien balayées par les eaux. Une renaissance dans un monde remis à neuf après le cataclysme… Vous pourriez aussi figurer des animaux de nos provinces lointaines des Amériques pour enrichir la collection. Mais ne placez pas trop de figures humaines dans ce panorama utopique, nos courtisans voudraient chacun s’y reconnaître. Le tableau doit frapper par son énigme, sans qu’aucune clef puisse en fournir le chiffre mystique. Le ressort caché doit mouvoir les esprits curieux qui donneront le ton aux plus sots. Je demanderai à Ronsard et à sa pléiade d’amis de faire parler de mystérieuses allégories qui feront le savant commentaire de votre peinture ; Le Jeune ou Costeley les mettront en musique, on les chantera dans tout le royaume… La sortie de l’Arche sur le mont Ararat, l’idée me séduit. Cher Simon de Myle, que j’ai bien fait de faire appel à votre personne ! Serez-vous le peintre de ce projet royal, de ce cadeau à la future reine de ce royaume réinventé ?

– Oui, Sire, je le veux. S’il plait à Votre Majesté de m’envoyer son messager dans deux mois, je lui remettrai un dessin à l’échelle du tableau. Après l’avoir regardé, vous me direz si ma traduction de vos intentions n’emporte aucune trahison et j’entamerai à la suite de vos remarques les premières ébauches de couleurs. Vous aurez votre tableau, Sire, en temps voulu, et on se disputera pour l’admirer et honorer celui qui le commanda.

– Dieu vous entende… Qu’il en soit ainsi ! Allez, maître de Myle, mon chambellan vous remettra une bourse en acompte de vos soins. Prenez peine de vous ; et, que votre musicien soit Luther ou de Lassus, chantez la louange de Dieu pour qu’il ait en sa garde le roi… et son peintre ! »

© Jean-Pierre Bouguier – SACD – décembre 2017

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Ce tableau est une huile sur panneau de bois, il mesure 114 cm sur 142 cm, il est traditionnellement intitulé «L’arche de Noë sur le mont Ararat».

Sur la passerelle il est inscrit : «Simone de Myle inventor et fecit 1570».

En 2018, le jury du concours de nouvelles du Collectif des Associations de Personnel (CAP) du ministère de la culture a primé ce texte de Jean-Pierre Bouguier (2ème prix ex-aequo).

Pour retrouver l’auteur : https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/


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