Il ne sert à rien d’éructer contre le nuage, chacun peut y trouver sa juste plage. Pourvu que l’on y garde mesure et distance, que l’on respecte les personnes… en un mot, qu’on ne vienne pas m’y marcher sur le pied, gauche s’entend, le côté du cœur !
J’avais souhaité m’en retourner vers le nuage. Loin de la circulation étourdissante des réseaux, j’espérais retrouver là un lieu secret de certitude où je savais soigneusement cachés mes perles et mes joyaux. Et tout spécialement ce message envoyé naguère à un ingrat auquel je tenais beaucoup. J’ai conservé le message tel que je l’expédiais à celui-là qui ne répondit jamais. En voici le texte concis :
« Je susurre à ton oreille de doux mots exaltés, images de mon amour pour le favori de mes rêves. Emma toute à toi. »
Désireuse de le relire, j’ouvrais le coffre-fort de mes intimités, me délectant par avance de ma prose demeurée sans appel, solitaire, unique, télésnobée ! Je la goûtais lentement avec une tendresse alanguie. Comment le goujat a-t-il pu ne pas me répondre ? Comment a-t-il pu rester insensible à une si belle déclaration ? D’autant qu’elles sont plutôt rares mes déclarations ! Je ne suis pas la femme que l’on espère, foi d’Emma ! Je vaux tellement mieux ! Je planais ainsi sur mon tout minuscule nuage, auto-satisfaite, soupirante et un peu triste. Tant de possibles évanouis alors que je me livrais… Moi, me livrer ! Toute une histoire… Et en vain de surcroît ! Ah ! Pourtant, qu’il était beau, le favori de mes rêves ! J’étais déjà ailleurs, à imaginer dans le vide, telle Ariane, ma sœur, dont l’amour blessé…
Tout à coup, la machine nomade émit ce petit tintement qui m’évoque immanquablement, chaque fois qu’il retentit, la sonnerie actionnée autrefois par les maîtres d’hôtel des grandes maisons afin de faire comprendre aux cuisines qu’il était temps de servir le plat suivant. Surprise, je m’enquis de ce que signifiait cet émoi informatique… Et là, je m’étonnai : un certain Rodolphe (je ne connais pas de Rodolphe !) m’adressait le message que voici :
« Je suce ton oreille de ma langue exultante, avatar de mon désir pour la pirate de mes nuits. Ton Rodolphe sur un nuage. »
Quelle saloperie ! Ce texte dégoulinant de stupre ne pouvait pas m’être adressée, pas à moi ! Et ce Rodolphe, et mon oreille ! « La pirate de ses nuits », et puis quoi encore ? Toute Emma ne postule pas son Rodolphe, tout de même !!!
Ma première stupeur légèrement retombée, je relus à nouveau le message qui ne pouvait décidément pas m’être destiné ; du moins je ne le concevais pas. Mon esprit vagabonda, j’en vins même à imaginer qu’il aurait pu s’agir de la réponse cryptée provenant du destinataire muet auquel j’avais naguère dévoilé ma fougue… Mais non, il n’aurait pas signé ainsi – ou alors pour m’insulter le mufle – il n’aurait pu répondre par un courriel aussi vulgaire à ma flamme énamourée. Non, pas lui, ce ne pouvait être lui ! Je préférais me représenter un pirate obscène volant mon message sur le nuage, plutôt qu’abîmer mes songes romantiques pour le merveilleux inconnu rencontré lors d’une fête, sorte de Grand Meaulnes qui me poursuit depuis si longtemps Et s’il s’était enfin décidé à me poursuivre, pour de vrai, s’il m’avait retrouvée ? Non, pas comme cela, ce n’était pas possible ! Ou alors ce serait un ignoble cynique, un Don Juan ? Je ne sais plus qui j’héberge dans ma fiction numérique.
Mais je dus en rabattre de ma superbe idéaliste. À l’évidence, ce message libidineux n’était que le décalque du mien, ses mots venaient épouser les miens en les détournant, leur accordant autre sens ; le forban avait même respecté le rythme, la scansion de mon petit texte. Il l’avait donc lu, le répugnant fureteur ! Il avait construit à partir de mon message un canular indécent. Il espérait peut-être me troubler !?! Quand même, sa langue dans mon oreille… une grande langue peut-être ?… Laissons cela de côté… Sans doute m’avait-il « hameçonnée » dans l’espoir de me séduire ? Et il imaginait que cela allait marcher, que je devais être touchée ?… Parle à mon avatar, ton canular est malade ! Cet horrible attentat à mon intimité, cette manière de venir fureter dans mon coffre à bijoux me donnèrent brutalement un coup de fureur. J’allais réfuter le fureteur ! Je ne pouvais laisser ce forfait sans écho, ce gueux comprendrait sa lourde erreur. Je réfléchis un moment, me triturai les méninges afin de me débarrasser de ce nomade, de cet indésirable. Je finis, fatiguée, par choisir pour unique contenu de ma réponse, un émoticône animé, bien crasseux : une tête toute ronde tire une langue majestueuse alors qu’une main apparaît et lève bien haut un doigt méprisant. Voilà une belle manière, légère, au goût du jour, de télésnober mon fureteur sans manière ! Dans le même élan, j’éliminai son message, et puis le mien, rompant ainsi le fil de la conversation. En finir, en rester là, tout casser. De toutes les façons, je ne pouvais plus continuer de ressasser mes amours impossibles ; résolue, je mets le point final d’une histoire sans suite. – Et maintenant, Rodolphe, tu peux sucer l’oreille de qui tu veux ! Oh ! Pardon, je m’égare… – Sans doute le plaisir d’avoir tiré un trait. Heureuse un instant d’en avoir terminé, je claquai le couvercle de mon téléphone sur son clavier intégré, mais pas assez vite cependant pour que je ne puisse entendre le tintement signalant l’arrivée d’un nouveau message. Je frappai alors du poing sur le smartphone (pas si ‘smart’ !), en jurant un « merde ! » tonitruant.
Moralité :
Rien ne sert d’éructer contre le nuage
Chacun y cherche sa juste plage.
Jean-Pierre Bouguier / Issoudun 03 17 / © Jean-Pierre Bouguier – SACD
Texte écrit à l’occasion de l’opération 2016-2017 ‘Dis-moi dix mots’, les mots de l’année sont indiqués en gras dans le texte.
S’il en est parmi vous qui se demandent ce que je fais de mes loisirs d’aujourd’hui, je leur propose d’aller me retrouver à l’adresse suivante : https://www.atramenta.net/authors/jean-pierre-bouguier/122761/publications/

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