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La fée et le nigaud

« Il faut que j’avoue que je suis un grand nigaud ; je mets tout mon plaisir à être triste » Stendhal

Il était une fois un nigaud qui, comme tous les nigauds, vivait dans une province reculée. On l’employait à des travaux épuisants et, pour tout loisir, il regardait l’azur d’un air pénétré, faisait des nœuds avec les ficelles, taillait les bâtons en forme d’oiseau ou de sifflet. En bref, il déroulait toute sa vie en dehors de l’Histoire (avec un grand H).

Depuis plusieurs mois cependant, il n’avait plus peur du soir, ni de s’endormir dans le noir, car il recevait l’aide secrète, inespérée d’une visite mystérieuse : dès qu’il fermait les paupières, lui apparaissait une fée, blonde comme quelquefois les fées bienfaisantes, avec de charmants yeux bleus et le charmant sourire que l’on prête toujours aux fées. Elle se penchait sur lui pour le baiser au front, dont le nigaud dès lors ne savait plus s’il était trop chaud ou trop froid, il ne le sentait plus, car il en perdait la tête. C’est que la fée lui parlait de tant de choses attirantes et magiques que la tête du nigaud enflait, il ne comprenait pas tout, mais il était ravi. La fée passait de son précieux temps à lui expliquer le monde et ses sortilèges, et avec tant de poésie, qu’il lui semblait flotter dans les airs au-dessus de son lit ! Qui dira tous les pouvoirs, tous les charmes de la voix d’une fée ?

Celle-ci s’habillait de couleurs chatoyantes avec toujours des pierres brillantes ou des rubans dans ses cheveux bouclés, comme une dame élégante de la grande ville, mais c’était une fée ! Rien jamais de commun ou de vulgaire, à peine une femme à vrai dire, une fée je vous dis !… Vous savez bien ce qu’est une fée !… Non ? Ah ?!… J’aurais cru… Vous avez tous été petits et vous croyiez aux fées ! Vous vous souvenez pourtant bien de la baguette magique, des robes vaporeuses de couleurs pastel, de la poudre d’étoiles, des valses aériennes dans les clairières, de leurs rires légers !… La façon qu’elles ont de s’évanouir, de disparaître quand on souhaite les retenir… Tout à la fois mamans idéales toutes puissantes, bienveillantes marraines, sœurs très aimantes attentives et facétieuses, elles font rêver de complicités éternelles… Elles étonnent et charment avec leur esprit, leur voix, et leur si chaleureuse si réconfortante féminité… Comme on aime espérer qu’elles vont nous secourir parce qu’on est un enfant, si faible dans le monde des puissants !… Voilà, je sens que la mémoire enfouie vous revient maintenant ! Qu’elle vous ramène doucement vers ce temps où croire à l’existence des fées vous a aidé à vivre votre prime jeunesse.

Eh bien, un nigaud c’est quelqu’un qui garde son esprit d’enfance dans un corps trop grand dont il demeure tout encombré ; il est moins policé, plus rustique que vous, beaucoup plus lent, un peu plus anguleux sans doute, mal équarri, et surtout beaucoup moins exigeant que vous quant à la logique, au rationnel, aux convenances et aux plaisirs, voilà tout ! Les joies des nigauds sont sans retenue et leurs peines sans fond. Et les nigauds demeurent les derniers pour qui les fées existent bel et bien.

Quelquefois au réveil du nigaud, celui-ci surprenait la belle fée au pied de son lit, elle lui disait bonjour puis, après un petit signe de la main, disparaissait avec l’aurore. Alors commençait une dure journée de nigaud. On lui avait dit que, tout nigaud qu’on soit, il fallait gagner sa pitance en travaillant, à charrier les bottes de foin, à conduire les vaches à la traite, les moutons à la tonte, à donner à manger aux chevaux, à nettoyer étables écuries porcheries poulaillers greniers fenils, jusqu’au soir. Il était alors bienheureux de s’effondrer dans son lit sous les toits, juste après la soupe, en effet les songes constituent le meilleur de la vie, comme chacun le sait.

Quelque temps plus tard, émue par la constance de l’écoute de ce nigaud, par son admiration naïve, sa confiance béate, la fée décida de lui faire un cadeau. Elle profita de ce qu’il rêvait d’elle pour déposer dans sa tête une petite graine d’espoir rose et verte… On verra bien ce qu’il en fera, advienne que pourra, qui vivra saura, etc. Il s’agissait d’une fée modeste qui ne souhaitait surtout pas dire son nom, on devait le deviner, en avoir l’intuition, elle voulait se laisser mériter, qu’on souffrît un peu à son propos… pas très modeste en réalité ! Plutôt fière la fée, elle n’aurait pas supporté de déposer la graine dans n’importe quelle tête, ou que n’importe qui l’interpellât par son vrai nom. Il lui fallait un nigaud ou un génie qui imagine son nom secret, celui auquel elle ne pourrait que répondre. Elle recherchait une belle personne digne de lui donner son nom de fée, sans arrière-pensée, tout en sachant sans doute quelle était la cette graine en lui semée, un homme qui soit troublé au-delà de tout mérite attendu, de tout bénéfice escompté. Elle récusait les ambitieux ou les séducteurs, c’est de spontanéité et de ferveur qu’elle avait une soif de fée. Et son intuition lui avait conseillé de faire confiance au nigaud. Quel mystère que l’intuition des fées !

Le nigaud ne sentit d’abord rien de la graine, tant une tête de nigaud est encombrée du peu qu’elle contient. Mais lorsque le germe fut bien implanté, il commença de percevoir cette petite pousse qui croissait dans sa tête, une minuscule plante se mettait à proliférer, quelque chose de nouveau, un merveilleux totalement inconnu de lui occupait toute sa conscience. Désormais, le nigaud voyait de plus en plus souvent la fée dans ses rêves, y compris en plein jour dorénavant ; dès qu’il fermait les yeux, elle se tenait là, devant lui !

La fée changeait maintenant souvent de costume, comme il est naturel quand on apparaît fréquemment sur scène. Il y avait la fée-maman en pantalon/pull-over, la fée-midinette en robe rouge/collant noir, la fée-loisirs en jogging pastel, la fée-maîtresse d’école rétro avec sa jupe plissée bleue le chignon les lunettes, la fée-dame du monde parée de dentelles et de bijoux miroitants, et même… la fée-pin-up avec un jean à paillettes très moulant les soirs de pleine lune et de grand vent… Elles avaient chacune leur style, mais toujours le même fond, celui d’une bonne fée blonde aux yeux clairs, fière et somme toute bien pudique… Trop ? Oui sans doute, mais vous, vous êtes dans le présent, la fée et le nigaud eux se tiennent prudemment hors de l’Histoire (avec un grand H) et, hors du temps on a de la tenue ! Ou du moins une apparence.

Un nigaud, même avec des jours entiers devant lui, a du mal à réfléchir profondément, à prendre distance de ce qui lui arrive, à élaborer de beaux concepts, ronds comme des choux. Aussi il dut faire un effort terrible, surhumain, il essayait en vain de se représenter ce que lui inspirait la fée, d’y mettre un nom, d’imaginer la nature de ce qui l’atteignait, de cerner ce qui le dévorait. Ne parvenant à rien de concluant, il ressassait les accidents de son quotidien, très bouleversé ces temps derniers :

– il dormait de plus en plus mal, agité et suant,

– il ne pouvait plus cueillir les champignons de peur de s’empoisonner par étourderie,

– il avait failli traire le cheval de labour,

– il oubliait régulièrement de manger,

– il avait effarouché les poules en serrant trop fort l’une d’elles en lui disant des mots terrifiants pour une poule.

… enfin, il languissait comme s’il allait perdre le fil de la vie commune, la tête d’un nigaud renferme déjà un tel embouteillage !… Si du moins elle avait voulu lui dire son nom !… La fée refusait, elle s’en tenait fermement au pacte primitif : il revenait au galant, décillé par la graine, de la nommer exactement. Un peu dépitée, presque impatientée, elle trouvait la pensée du nigaud quelque peu compliquée : « qu’ont à faire champignons, poules et cheval avec les sentiments ? Ce simplet raconte tout ce qui lui passe en tête, il se montrait décidément bien déroutant ! Et pourquoi suis-je allée mettre cette graine-là dans un fol esprit, quand je connais tant de jeunes cavaliers fringants et courtois, de sylphes rapides et légers ?!! Oh, de toutes les façons, il ne trouvera pas les clefs de mon cœur, c’est peine perdue… J’avais cru pourtant qu’il saurait deviner mon nom… » Ces considérations, qui ne la satisfaisaient pas complètement, la laissaient songeuse.

Le nigaud ne sachant plus comment s’y prendre préparait des cadeaux pour « sa » fée : un gâteau, une poignée de châtaignes, un tout mignon bouquet de fleurs des champs, enfin des riens déposés au pied du lit, et qui retenaient, malgré tout, malgré elle, l’attention de la fée. Elle lui parlait toujours, elle marquait toutefois une certaine distance, afin qu’il ne puisse se méprendre (« je ne suis pas la fée que vous croyez ; vous rêvez, jeune homme ! On doit me mériter, je ne me prodigue pas pour rien… »). Elle ne voulait pas s’imposer, mais se piquait au jeu ; en fait, elle appréciait de plus en plus qu’il la retienne ainsi. Son petit ego de fée sentait que le nigaud faisait d’elle le trésor de sa vie, et savoir cela ne pouvait la laisser indifférente, cela lui procurait mille plaisirs. Toute fée qu’elle fût, elle ne pouvait négliger ce bienfait merveilleux ; être le trésor de quelqu’un, ça émeut en profondeur !

Quelquefois, le nigaud pleurait doucement, la fée le voyait, non sans une réelle émotion, mais n’en disait pas plus, elle maintenait la distance entre eux. Et puis un beau jour, n’y tenant plus, il lui demanda tout de go le nom de la fleur qui envahissait toute sa tête si délicate, il saisissait une obscure affinité entre le végétal et la fée, sans pouvoir trouver les mots pour aller plus avant. Heureuse de la question, et de voir évoluer son balourd maladroit, elle ne répondit pas tout de suite, le laissa patienter, espérer, se torturer. Elle avait décidé néanmoins de l’aider dans son évolution. Un tout petit peu plus tard, c’était un soir de printemps, la fée, qui n’avait pas si mauvais cœur, s’approcha de l’oreille du nigaud, en embrassa le lobe et lui dit enfin le nom de la plante qui, précisément à ce moment-là, se mit à fleurir dans le cœur du prétendant. La floraison-révélation y déclencha un séisme d’une volupté inconnue de lui jusqu’alors. Il bondit de joie hors de son lit, en chemise, tendit les mains et entraîna la fée dans une ronde, en l’appelant par son vrai nom de fée, ce dont elle fut enchantée : le nigaud avait eu cette inspiration galante et soudaine. Le nom de la fée lui était venu en tête juste au bon moment, elle était ravie qu’il eût trouvé sa nature de femme par-delà sa robe d’esprit. À son tour, elle avait découvert le trésor caché après lequel elle languissait, sans véritablement se l’avouer. Même les fées fanfaronnent quand il s’agit de sentiment !

Elle accepta cette nuit-là de dormir sur le cœur du nigaud.

Elle y demeure toujours. Les voilà tout béat de bonheur, doucement baignés dans la lueur chaude d’une aube éternelle, émerveillés l’un et l’autre de ce que tant de douceur soit possible. Ils se tiennent si simplement embrassés que la fée a renoncé à tous les enchantements, et que le nigaud est devenu le plus merveilleux des hommes, une fois pour toutes, dans sa simplicité naturelle.

Depuis que cette histoire m’est connue, j’essaie de recueillir une larme de cette bienheureuse félicité : si une femme désirait faire fleurir un délicat bourgeon d’amour dans mon cœur, je lui donnerais un nom de fée… quant au nigaud… laissez-moi le bénéfice de lui conserver le bénéfice de l’anonymat…

© Jean-Pierre Bouguier – SACD – 2013

En 2016, le jury du concours de nouvelles du Collectif des Associations de Personnel (CAP) du ministère de la culture a primé ce texte (3ème prix).

D’autres textes de l’auteur sont à votre disposition sur le site de partage d’expériences littéraires : www.atramenta.net


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