Encore un pas, puis un autre, j’ouvre les yeux et là je découvre toute la salle du restaurant. L’aubergiste complice m’a conduit par la main jusqu’à la glace sans tain qui permet de voir sans être observé. Ce matin, j’ai longtemps marché au très grand soleil de la baie, une promenade splendide dans la chaleur montante du jour. Gorgé de toute cette lumière réfléchie sur le bleu tropique de la mer, j’ai souhaité en arrivant sur le lieu de mon travail fermer les yeux quelque temps afin de les habituer à la pénombre dans laquelle je dois me tapir maintenant. Il règne dans ce réduit une atmosphère moite, épaisse, mélange renfermé d’odeurs anciennes. Un repaire d’espion dont la vitre sans tain permet de voir sans être vu. Depuis la salle, la glace figure un banal tableau sur verre, une médiocre représentation de la baie ; le micro est dissimulé dans le haut de l’encadrement. J’ajuste mes écouteurs je tiens à ne rien perdre de ce que je suis venu épier. Mon appareil photo est disposé devant moi, prêt à prendre les images utiles ; j’ai pris soin de débrancher le flash.
Les personnages prennent rapidement position et bientôt je puis observer à loisir les deux hommes et la femme qui s’assoient à une table proche de moi. Le restaurateur les a placés là afin que je ne rate rien des échanges, même si devaient se présenter d’autres clients en avance sur l’heure habituelle du déjeuner. Au fond de la salle, dans un angle stratégique, John s’est habillé en cuistot qui attend l’heure du coup de feu, il lit un journal en sirotant un apéritif anisé. Je vois d’ici son portable posé dans son champ visuel, à côté du quotidien. Je pourrai ainsi communiquer avec lui à l’aide de messages écrits dans l’un de nos codes, rapides à émettre, rapides à comprendre. John a cessé de chantonner quand les trois clients sont entrés, il s’est alors levé et les a salués fort aimablement.
À la table de trois, l’homme qui nous intéresse porte un pantalon crème et une chemisette rose, il semble gai, il parle avec aisance (des banalités jusqu’alors). Il sourit fréquemment à la femme, l’une de nos agents qui joue magnifiquement son rôle d’enjôleuse avenante, elle se dénomme aujourd’hui Mademoiselle Pauli. Elle est habillée d’un débardeur décolleté vert bouteille, d’une jupe ample, mais courte, rouge Hermès, une large ceinture jaune assure la transition entre les deux vêtements. Elle laisse la main de l’homme en rose se poser sur sa cuisse sous la table ; le geste furtif se répète, mais habilement discret. Il vit encore cette phase où le mâle, tout épris de son désir, souhaite exhiber ce dernier et recherche le contact sans cesse, il est d’ailleurs entré dans le restaurant avec un bras possesseur enserrant la taille de sa conquête. Je prends quelques clichés de ces échanges non verbaux. Le second protagoniste est vêtu d’un costume léger d’un gris clair liseré de jaune ; élégant, il fait riche, pas très jeune ; en fait, l’un de nos agents lui aussi, dénommé ce jour-là Carlos Graumann. Un généreux carré de soie jaune vif semble vouloir fuir de sa poche de poitrine. Après quelques politesses, j’écoute attentivement comment il entre en matière.
– Entendez-moi bien, Monsieur Trekovsky, vous me demandez de vous introduire instamment auprès de services à caractère très confidentiel de mon pays, vous me priez de vous accorder une absolue confiance a priori. Mais pour que cela puisse être validé, il me faut des éléments décisifs permettant de convaincre ma hiérarchie de vous accréditer. Je suis résolu quant à moi à vous croire. Mademoiselle Pauli nous a contactés alors que vous étiez réticent à entreprendre par vous-même une telle démarche, nous comprenons votre discrétion, on ne se montre jamais assez prudent… Nous avons écouté Mlle Pauli et après recoupements et… quelques observations directes… Eh bien, me voici ! Prêt à vous entendre m’en dire un peu plus de vive voix.
Décidément, Graumann sait toujours habilement résumer les enjeux et endormir les naturelles alarmes de ses interlocuteurs. Tout cela s’avère excellent pour les enregistrements auxquels je procède, car en s’exprimant ainsi ne subsiste aucun malentendu. Nous connaissons la véritable identité de celui qui se fait appeler ici Trekovsky, ses véritables fonctions, nous le connaissons même fort bien et de longue date ; mon travail consiste à veiller à ce qu’il ne s’égare pas, ce qu’il est manifestement en train de faire. Je m’étonne de son air juvénile, comme rajeuni, de la jovialité de son comportement, on pourrait le croire pleinement heureux de son sort ; cherche-t-il à donner le change ? À apaiser ses interlocuteurs ? Ou bien est-ce un effet du climat tropical… ? Maintenant le voilà qui parle, doucement. Le magnétophone tourne, je suis assuré que notre homme va clairement se compromettre.
– Je vous remercie, Monsieur Graumann, d’avoir accepté notre invitation à déjeuner, même si la prudence nous conduit, Mlle Pauli et moi, à ne pas demeurer longtemps en votre compagnie… J’ai en effet des choses majeures à révéler à votre gouvernement, cela concerne sa sûreté extérieure et intérieure. Je prends un exemple afin de me rendre rapidement concret et répondre ainsi à votre attente d’éléments décisifs. Il s’agit des attentats à répétition dont vous souffrez et des rébellions fomentées dans votre société… Je puis fournir des noms, des dates, les circuits de communication des ordres, les filières d’acheminement des armes et explosifs, les modalités d’entraînement des exécutants, et surtout apporter les preuves factuelles de l’implication directe de puissances étrangères que vous soupçonnez seulement, mais sans disposer d’aucun argument substantiel pour les confondre. Je puis ainsi vous donner accès aux instructions politiques qui ont pour objet d’encourager ces actions terroristes. Je suis en mesure de vous dire qui a écrit ces instructions, pourquoi, dans quel contexte, comment ces opérations sont financées, quels sont les agents de la désinformation au sein de vos services de renseignements et dans vos ambassades et surtout… quels seront les futurs objectifs. Cet échantillon de mon utilité pour votre nation ne constitue qu’une infime partie des informations dont je souhaite vous faire profiter… Toutefois, je crains beaucoup que les services secrets de mon pays d’origine ne se montrent trop attentifs à mes faits et gestes. Je dois rester extrêmement prudent. Il faut que vous me procuriez rapidement une vraie protection. Même en la compagnie de Mademoiselle Pauli, je ne dois pas demeurer bien longtemps dans l’espace public. Je me sens en danger, Monsieur Graumann, je vous demande d’en tenir le plus grand compte, maintenant… Je souhaite, dès que je serai accrédité comme votre source, que nous ne communiquions jamais en direct, mais uniquement par l’intermédiaire de Mlle Pauli dont vous avez deviné qu’elle m’est chère, infiniment chère. Elle dispose de toute ma confiance – il hésite un instant et ajoute en parlant plus bas – elle a toute ma foi, toute mon affection. Sans elle, je ne serais pas ici, quel bonheur de l’avoir rencontrée ! Elle m’a rapidement convaincu de mon devoir, elle vous a contacté, seule, et je sais que cela ne lui a pas été facile de vous décider. Pour elle, je veux rester parmi vous. Vous devez comprendre que ma situation doit se clarifier sans perdre de temps. Je me découvre en vous adressant cette offre dangereuse et les services de surveillance de mon pays se sont toujours montrés très efficaces. Vous avez de la chance que l’amour soit de la partie…
Sur ces mots, la demoiselle Pauli coule un regard humide, amoureux, vers celui qui vient de parler ; Carlos Graumann baisse les yeux, il fait le pudique. Ils sont formidables de conviction. Si je me laissais aller, je continuerais de me régaler de cette comédie comme si j’étais assis dans un théâtre. Le verre sans tain me permet de jouir sans réserve de tout le naturel du jeu des acteurs en présence, de véritables professionnels… À ceci près que l’homme en rose ne joue pas vraiment, il s’agit plutôt d’un amateur qui, confondant rôle et réalité, s’est pris à rêver que la fiction et la vie pouvaient s’équivaloir. Il a renié son passé, son devoir en espérant tout d’un avenir illusoire, d’une chimère sentimentale. Erreur ! Et fatale, car nous le cernons, j’écoute sa trahison, là-derrière la glace, à quelques mètres. Il a raison de dire que nos services se montrent efficaces, il sait de quoi il parle… un peu trop bien.
Trekovsky (laissons-lui ce nom d’emprunt, il en emprunta beaucoup d’autres !) se lève en déclarant qu’il souhaite se laver les mains. Curieux d’interrompre la conversation au point où la voilà parvenue… A-t-il imaginé qu’en son absence Mlle Pauli parachèverait son plaidoyer ? Peut-être espère-t-il que le poids de ce qu’il a lâché va peser sur la décision qu’il attend de Graumann ? Il semble vouloir laisser macérer ses propos pendant un laps de temps suffisant pour que leur écho donne toute sa mesure dans l’esprit de son interlocuteur. Je fais passer à John par SMS le chiffre convenu pour lui demander de surveiller discrètement notre homme, qui ne doit en aucun cas nous échapper. Après son offre de trahison, il pourrait éprouver des remords et s’enfuir encore, ailleurs, nous filer entre les doigts pour rêver plus loin une autre vie. On ne s’évade pas ainsi. J’y veille, personnellement.
John a reçu mon signal, il laisse Trekovsky s’approcher de lui pour sortir de la salle de restaurant. Il fait semblant tout à coup de regarder l’heure, s’exclame alors que Trekovsky passe à sa hauteur, comme s’il était en retard pour sa cuisine. Il replie son journal, mais l’oublie sur la table et se lève tranquillement en tapotant sa blouse. Les deux hommes quittent la pièce l’un derrière l’autre. John me confirme rapidement que Trekovsky se dirige en effet vers les toilettes. J’envoie un message codé à Mlle Pauli pour lui intimer de jouer le grand jeu avec Carlos Graumann. Ils commencent aussitôt à rapprocher leurs chaises, leurs cuisses se frôlent, ils se sont placés le dos à la porte du restaurant de façon à être bien visibles par un arrivant, sans chercher à dissimuler leurs démonstrations sensuelles. Ils se prennent par la taille, se palpent, s’embrassent ardemment. La tête renversée en arrière pour recevoir dignement les assauts de Graumann, Mlle Pauli garde les yeux légèrement entrouverts afin de demeurer bien présente à ce qui va suivre. Tout se déroule comme je l’ai prévu, avec art et précision.
Voilà Trekovsky qui sort des toilettes… John a engagé la conversation avec lui, ils parlent du menu, John lui conseille sans doute tel plat qu’il affirme avoir pris plaisir à cuisiner ; cela ne l’empêche pas de m’avertir précisément de sa position : John se montre fort habile pour envoyer des messages codés en tapotant sur le téléphone dans sa poche, d’une main discrète. Je quitte prestement mon poste d’observation, je contourne les cuisines pour me diriger vers l’entrée de l’établissement de manière à me retrouver derrière Trekovsky et John, mais à bonne distance. Je ferme la marche en devisant avec le patron du restaurant, comme s’il m’accompagnait vers une table. Je ne lâche pas des yeux Trekovsky qui retourne vers la salle en s’entretenant avec John qui prétexte, avec un naturel déconcertant, avoir oublié son journal. John ouvre la porte, s’efface pour laisser passer Trekovsky. Après quelques pas, ce dernier s’arrête net, médusé par la fougue des échanges entre Graumann et Pauli. John me dira plus tard que le visage de Trekovsky s’est à ce moment décomposé, le poids du monde lui est retombé tout à coup sur les épaules ; il aurait murmuré : « La garce, elle m’a joué comme un débutant ! Ce n’est pas possible ! C’était trop beau ! » Sur ces mots, Trekovsky se retourne, car il a entendu la porte. Je me tiens sur le seuil, il esquisse alors un geste de la main, inachevé comme s’il abandonnait la partie. John se rapproche de lui, le fouille, lui retire son téléphone, ses papiers, ses clefs, son argent ; ces formalités accomplies, John me fait un petit signe de la tête. Les deux autres comparses ont cessé leur parade amoureuse et prennent des positions de sécurité dans la pièce. Alors je parle, Trekovsky écoute, las, ses épaules se sont creusées.
– Et voilà ! Clap de fin ! Vous touchez le terme de vos illusions, vous êtes démasqué, Monsieur Tre-kov-sky. Vous allez maintenant retourner bien sagement d’où vous êtes venu, car nous avons besoin de vous, et là-bas est votre place. Je suis persuadé que vous ferez amende honorable, et très vite. Nous avons suivi votre petite escapade, vous vous êtes follement amusé, mais nous vous savons sérieux au fond. Vous retrouverez sans peine le chemin salutairement droit que vous avez quitté par une erreur bien humaine. Mlle Pauli vous a beaucoup écouté et c’était son rôle, vous lui avez beaucoup parlé aussi, et ça ce n’était pas votre rôle. Davantage de retenue vous aurait peut-être permis de demeurer quelques moments supplémentaires au royaume de vos illusions. Adieu heureux tropique ! Vous avez pris trop de bon temps sans nous en avertir, ceci est contraire à notre « éthique », comme vous savez. Vous avez voulu vous échapper, déserter…
Trekovsky a maintenu la tête baissée pendant tout mon laïus. Sur la phrase finale, il la relève vigoureusement et d’une voix blanche il exprime son dépit :
– Ah, c’est bien de vous cette odieuse manipulation ! Jouer avec les sentiments !… Je tenais à ce que vous appelez mes illusions, je me sentais vivre, ici, avec elles ! – Il me regarde alors avec une colère sourde, rentrée. – Vous ne m’empêcherez jamais, chaque fois que je le souhaiterai, de faire un pas en arrière, puis un autre et d’ouvrir les yeux sur mon écran intérieur pour y redécouvrir le paysage de ma mémoire, une plage ensoleillée au fond d’un golfe de turquoise, avec peut-être l’ombre d’une femme qui passe…
Sur cette allusion, il lève le regard en direction de Mlle Pauli qui lui sourit en haussant légèrement les épaules, écartant les bras, comme désolée. Semblant chercher un mouchoir, Trekovsky profite de l’émotion qui marque l’instant pour attraper du bout de ses doigts, sans hâte, mais avec détermination, un tout petit objet demeuré dans la poche de poitrine de sa chemisette rose, la seule que John n’a pas fouillée. Trekovsky le porte à sa bouche. Je crie « John, vite ! » et j’entends aussitôt les dents qui écrasent la capsule de céramique qui chez nous enveloppe les poisons d’urgence. Trekovsky s’effondre en renversant deux chaises. Il a de lui-même réglé son cas. Il a su assoupir notre vigilance, il nous a amenés, pour en finir, sur son terrain, celui de l’humain trop humain.
Il m’appartient désormais de répondre de ce dossier qui ne devait pas se clore de la sorte. Voilà pour moi quelques complications en perspective…
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – 2019
D’autres textes du même auteur sur le site de partage d’expériences littéraires : www.atramenta.net

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