J’avais embarqué à la nuit, une nuit sans lune. Le capitaine du sous-marin m’avait montré dans le périscope le port qui s’éloignait, petites ampoules déjà bien pâles. Éclairage de guerre. Puis on avait plongé, lumière réduite, le feulement des moteurs loin derrière, les ordres réguliers, difficiles à saisir malgré mes années d’études à Oxford. Un thé qui m’arrive sans crier gare, jour ou nuit ? Espace très étroit, mais juste à ma taille, la couchette tout près d’une minuscule table, pour étudier le dossier remis à l’embarquement : mes premières instructions que je dois laisser à bord après les avoir lues, avec seulement la durée du voyage pour les apprendre ; je rabâchais donc, puis m’assoupis. Déjà anxieux de la chère petite valise serrée entre mes pieds qui contenait du matériel, des ordres, des stratégies, des codes, des renseignements, les urgences, du temps à gagner sur l’histoire, des larmes et du sang, de l’avenir aussi. Somnolence. Puis un officier passe la tête par le rideau après m’avoir appelé dans le couloir, il dit : – « On arrive à destination dans 20 minutes. Tenez-vous prêt. On aura peu de temps, il peut y avoir des patrouilles. »
Fébrilité à nouveau, je relis les instructions, trois pages dactylographiées, le capitaine va me les demander avant de débarquer ; ai-je bien tout compris, les noms de code, les sobriquets, les précautions à prendre, les langages d’alerte, et surtout ne pas bousculer la chronologie de ce qui doit être fait. Exercice, comme un grand oral. Vérifier l’approvisionnement du pistolet automatique, cinq balles pour qu’il ne soit pas trop lourd. Être précis, mais surtout ne pas avoir à s’en servir. Puis un signal électrique, pour émerger, bruits d’air comprimé, un peu de mouvement, des hommes se mettent en place, des Gallois casqués à l’accent terrible. Le quasi-silence maintenant, puis le friselis des vaguelettes sur la coque. Le capitaine : – « Venez, c’est maintenant ! »
Un appel d’air, le sas doit être déverrouillé, une odeur iodée se mêle à celle de l’huile, une fenêtre ouverte sur du renfermé. Je monte l’échelle après avoir rendu l’enveloppe au capitaine qui vérifie le nombre des feuillets, puis me tend la main, chaleureux et sec, accent du Surrey, couperose sympathique. Je suis déjà parti, une fine angoisse s’insinue en moi, car je réalise en grimpant vers le kiosque du sous-marin que dans quelques minutes je serais un clandestin, un ennemi à abattre, seul face à l’hostilité. Arriver en haut de l’écoutille, je jette un regard vers l’intérieur, je glisse un sourire vers l’homme qui me suit : – « C’était pas si mal le sous-marin ! Une terre anglaise ! »
En quittant ce bord, j’entre dans la mission, dans l’inconnu. Elle commence avec ce petit canot à rames que je vois s’approcher, presque silencieux. On n’est pas très loin de la côte, avec de très rares lumières sur les collines, mer calme, bon début. Je descends dans l’embarcation qui se détache tout de suite du flanc de métal et s’éloigne vers la terre. Je me retourne, le kiosque est déjà désert ; quelques secondes plus tard, un fugace brassage d’eau me laisse deviner que le sous-marin regagne ses abysses familiers. Moi je danse à la surface, tous les hommes du canot, quatre, rament ensemble, le profond silence de leurs mouvements me frappe. Je vois à peine leur visage, tout près cependant. Je me penche pour parler, agrippé au banc, mais bien vite une tape sèche sur l’épaule, et une bouche à mon oreille : – « Silence ! Sur l’eau, par mer calme, le bruit porte, nous avons appris à manœuvrer sans bruit ; silence jusqu’à la maison ! » En effet, ils ne manient pas les rames habituelles sur ce type de canot, mais des pagaies légères qu’ils entrent dans l’eau comme des cuillères. Je ne sais pas où l’on va. Faire confiance, voilà mon lot dorénavant. Qui sont-ils pour prendre des risques, qui suis-je pour leur faire prendre ces risques, leur apporter des consignes ? Je serre la valise sur mes genoux, me laisse bercer. Je dois somnoler aussi un peu sans doute, car lorsque je relève la tête nous approchons d’une jetée, sorte de mur gigantesque, monstrueux, nous en sommes déjà tout près, à le frôler. Je devine la reptation moirée de l’eau claire sur un grand plan incliné. Puis tout à coup : – « Maintenant, on débarque, et vite ! Il peut y avoir des patrouilles impromptues. Et tant pis si vous mouillez un peu le pantalon ! Passez-moi votre paquet. » Je me penche par-dessus bord, l’eau me semble encore un peu trop profonde… je vais vraiment me mouiller le pantalon, j’hésite trop longtemps. Les rameurs sont descendus dans l’eau et tirent la proue de l’embarcation sur la cale d’accostage, ils la soulèvent un peu, avec moi dedans, et la repose hors de portée provisoire de l’agitation marine. L’un d’eux m’aide à franchir le bordage, telle une marquise encombrée… Ça commence bien ! Un homme reste avec moi, les autres ont repoussé le bateau dans la pleine eau et s’éloignent, toujours remarquablement silencieux. Je monte le plan incliné, j’esquisse un signe du bras derrière moi, je crois que l’un d’eux me répond, les voilà loin déjà, quasi invisibles.
Mon guide m’attend en haut de la déclivité, peut-être impatient et se prenant à avoir des doutes sur l’entraînement physique de cet officier de liaison un peu engourdi. Quelle heure peut-il être ? Je suis l’ombre de l’homme sur le sentier côtier, longeant des gouffres. Fréquemment il s’arrête, je bute presque sur ses bottes, j’écoute avec lui, puis nous repartons. Je dois avoir l’air d’un crétin fini, isolé en pays quasi inconnu, pétri de généralités et ne maîtrisant rien des détails, je suis dépendant, fatalement dépendant. Je connais bien sûr cette logique des réseaux, mais là je la mesure très concrètement ; si cet homme me laissait en plan, je serais dans une infirmité totale, perdu.
La découpe d’ombre d’une maison sur la droite, devinée, bientôt un hameau, avec un chien qui grogne quelque part devant. Une odeur de feu, encore d’autres constructions, on s’arrête à un angle de mur, on fait demi-tour rapidement, longe un calvaire. Des gouttes de pluie, me voilà bien, je suis habillé léger, s’il pleut une heure je vais être à rincer… L’idée m’amuse, j’aurais envie de la dire à mon guide, de sourire avec lui, mais ses instructions ont été claires : silence jusqu’à destination finale.
Derrière lui, je passe une brèche dans un muret d’enclos, traverse un verger, j’ai déjà les pieds bien humides. Nous arrivons à une porte de grange ; l’homme indique un renfoncement, il m’y consigne : – « Ne bougez que lorsque je vous appelle. Vous connaissez ma voix. » Et il s’éloigne, me voilà résolument seul sous la pluie, dans un silence quasi absolu. Je suis pourtant si près de ce cap bien connu pour la violence de la mer, de ses tempêtes, la fureur sauvage du martèlement des flots, j’entends tomber chaque goutte de pluie sur chaque brin d’herbe ! J’aurais dû mettre l’imperméable, il est dans mon sac à dos, je souris en réalisant que je suis en costume de flanelle, presque chic, accoté au portail d’une grange bretonne. Hier, j’étais au pays de Galles. La fine angoisse revient me visiter : mon compagnon m’a planté là, depuis un bon moment… si j’allais voir par où il est parti ? Non ! Les consignes ! Puis une ombre vague : – « Par ici, baissez-vous ! » Quelques pas, la porte basse d’une étable, odeur chaude de bestiaux, les mâchoires et les mufles aux mouvements tranquilles, mon pied évite de justesse une bouse fraîche. J’incline la tête à nouveau sous plusieurs linteaux et me voilà parvenu dans une vaste pièce chichement éclairée où cinq personnes me regardent venir, en cercle autour de l’âtre. Je souris, eux non. Je tends la main, elle demeure en suspens. Un homme assis fait glisser un papier et un crayon au travers de la table : – « La petite formalité d’abord… » Bien sûr le code d’abord ! J’indique celui-ci sur la feuille, je commence en tremblotant, je relève machinalement les yeux vers mon interlocuteur, je lis une inquiétude, son désir ardent que tout soit dans l’ordre. Je me reprends, j’écris mieux, le code est dévoilé désormais, celui qui a été entendu sur la radio de Londres il y a quatre heures ; j’espère ne pas m’être trompé. Le crayon posé, il se saisit du papier, sourit à peine, pour lui-même, il se dirige vers l’âtre, y jette la boulette avec le sésame d’introduction. Il s’adresse alors, en breton, aux hommes et femmes de la pièce qui lui répondent. Je ne sais pas ce qui s’est dit, mais tout s’agite bientôt, et en un éclair la table est mise pour que je puisse manger. L’homme se retourne vers moi : – « Pendant que ça réchauffe, venez voir votre chambre. » Pas plus chaleureux que ça.
Lors du repas il m’expliquera qu’ils n’étaient pas rassurés quand on leur a annoncé mon arrivée, car il y a des patrouilles supplémentaires depuis deux jours. L’une d’elles est passée à la ferme un quart d’heure avant ma venue. Ma cuillère en suspens se repose dans mon assiette, l’angoisse est bien sensible à nouveau ; j’aurais échappé de si peu à une menace fatale ? Et je commence à comprendre mes compagnons de la nuit, si stricts sur la manière de se comporter, j’ai honte de mes sourires, de mes craintes et pensées de touriste dandy. Le pas est franchi désormais, je suis au plus près du danger, loin de toute théorie. Je viens de mesurer pour la première fois de ma vie que dans l’heure qui suit je puis être mort, que la porte peut s’ouvrir tout à coup sur l’ennemi, et que cela risque de rendre brutalement caduque toute ma formation d’agent de liaison. Préparés, nous le fûmes tous au camp d’entraînement, et plutôt bien. Mais l’adversaire était malgré tout bien théorique, lointain, figure centrale des jeux de rôles avec lesquels on nous instruisait. Il m’était arrivé de perdre quelques-unes de ces parties, cependant être vaincu ne m’avait pas tué, j’apprenais et quelquefois on riait. Maintenant, la vraie vie a remplacé le jeu qui ne faisait que la préfigurer. Il est hors de question de perdre désormais, il me faut aller au terme de la mission. Je suis entré dans la dimension tragique, la mort veille aux moindres défauts de mon action.
Repas bâclé (une soupe de raves où nageait un maigre filet de poulet) ; coucher rapide dans une chambre tiède, sans odeur d’huile, édredon confortable, sommeil profond. Mais court, car, fort tôt, une poigne secoue mon épaule : – « Votre contact ! » Rien de plus ; l’homme qui ne m’a toujours pas serré la main se retire, je m’habille, raide et frileux, il fait encore nuit, en laçant mes souliers je révise les éléments de la procédure. En fait, je vais, tout comme mon hôte la veille, me montrer méthodique, attentif au moindre détail, prêt à tout. Je me compose un masque impersonnel, descends vers mon contact qui fait les cent pas devant la cheminée. Je lui tends la main, ne puis m’en empêcher. Puis le rituel du code, auquel je suis très vigilant. Je me rends compte que j’ai oublié mon arme sous l’oreiller là-haut alors que le nouvel arrivé commence d’écrire le code à l’envers puis se reprend et l’écrit correctement. Il a rougi, jeune et sans doute comme moi un peu agacé par les formalités du secret. Je lui remets les documents qu’il doit recevoir, nous n’échangeons sur rien d’autre, que des banalités, expédiées, pour la forme. Chacun de nous sait que les éléments transmis pourraient nourrir d’amples conversations, mais c’est inutile, ce qui est décidé l’a été pour être exécuté, aucun délai aucun commentaire ne sont nécessaires. Nous appartenons, malgré nos airs de jeunes bourgeois à la campagne, à l’armée secrète, sans uniforme certes, mais une armée cependant. Je suis en plein dans mon rôle d’officier de liaison, et en matière de liaison quand l’une est assurée, le soulagement ne peut être que de courte durée, je songe déjà au contact suivant. Pourra-t-il arriver jusqu’ici ? Tout comme celui qui s’en va parviendra-t-il jusqu’à son but ? S’il échoue, tout mon travail ne sert de rien. Comme tout cela est fragile…
Endormi à peine couché, je ne me relève que dans le cours d’une journée bien entamée. Horaires décalés. Je dois impérativement écouter la radio vers minuit ce soir afin de connaître la suite de ma mission, un choix de dernière minute entre diverses options me sera signifié dans une annonce codée.
Tout à coup, en fin d’après-midi, une auto qui entre vivement dans la cour, quatre portières qui claquent en même temps, je sursaute et, le pistolet en main, me voilà aplati le long de la fenêtre à regarder en biais. Qui arrive ? Ami ou ennemi ? Je réalise que je suis bel et bien dans le rôle, tous les sens en éveil participent, c’est devenu un automatisme ; ma réaction à l’arrivée du véhicule correspond à des situations anticipées au camp d’instruction. L’entraînement est précieux sur ce point, les précautions enseignées me viennent rapidement à l’esprit, disponibles, efficaces, rassurantes, car dans l’urgence elles ne laissent pas de place aux cogitations. Je n’ai cependant pas vu les arrivants, me voilà donc à tendre l’oreille à la porte de la chambre. Ça parle, mais loin, trop loin, et en breton. Je termine de m’habiller, vite, très vite. D’autant que bientôt des pas, on frappe, j’arme la sécurité de la petite valise : si on me l’arrache, le contenu sera brûlé immédiatement par de l’acide, détruit irrémédiablement. Le pistolet d’une main, la valise de l’autre, je me glisse derrière la porte qui s’ouvre. Mon hôte, apparemment furieux : – « Qu’est-ce que vous foutez ? Un contact pour vous, vous devez partir fissa, de suite ! L’endroit ne se fait plus très sûr, il a pu y avoir une fuite. Quelqu’un va rester ici, à votre place. Vous, vous allez d’où ils viennent. Des durs, des solides… Bonne chance ! » Il serre, mollement, la main que j’avance vers lui précipitamment, il me précède dans l’escalier. Tout à coup en descendant un choc au cœur, je ne me souviens plus du mot de passe d’urgence… Subitement, il me revient, tout se remet dans l’ordre. Je tends le bras vers l’inconnu qui m’attend au pied des marches. En lui prenant la main je prononce l’expression à la fois banale et étrange, il me répond avec la deuxième moitié du mot de passe, dit à l’envers, comme convenu. Tout semble bien se présenter. Trois hommes à l’air sinistre autour du feu, deux se lèvent : il faut y aller. Nous nous engouffrons dans la Traction, qui démarre de suite, je réalise que je n’ai jamais bien vu les lieux où je suis resté douze heures, je serais incapable d’y revenir seul, d’identifier cette ferme parmi d’autres. Cloisonnement du secret, règle numéro un, imparable. L’hôte de mes douze premières heures sur le territoire français m’est inconnu, je ne le reverrai jamais, aucun retour en arrière n’est possible, ni même souhaitable. Aller de l’avant. La mission, et elle seule.
Le véhicule file régulièrement, sans attirer l’attention. Un cycliste traverse la route loin devant la voiture et s’arrête à un carrefour, l’auto stoppe à sa hauteur, il s’agit d’un signe convenu de communication d’urgence. Par la vitre baissée vivement, le cycliste nous indique un barrage au village suivant et propose une autre route. Changement de direction. Un barrage ici, menace de barrage ailleurs. Le renseignement à tout niveau. Ce cycliste est un héros, s’il se faisait prendre… Aucune chance qu’il en réchappe.
Après deux bonnes heures d’errance dans la campagne bretonne entre les haies du bocage, arrivée discrète à la tombée de la nuit dans un village, pas très loin de la mer, semble-t-il. On se gare directement dans une remise attenante à de fortes bâtisses. Je jette un coup d’œil à ma montre, j’ai largement le temps pour la radio. On ouvre la portière, je suis heureux de me déplier après cette excursion cahotante ; je regarde autour de moi, on m’indique de la main un escalier très raide vers le grenier. Un homme attend sur un palier, on échange les salutations codées et il se montre tout de suite chaleureux, encourageant : – « Bienvenue au domaine ! Vous m’appellerez Éric. Le cycliste m’a fait prévenir de votre retard ; simple précaution. Il faut demeurer sur ses gardes en permanence, nous sommes en zone stratégique pour l’ennemi. La ferme où vous étiez vient d’être perquisitionnée… » Je pense immédiatement à mon premier hôte, puis au cycliste. L’angoisse me pince l’estomac. – « Il nous faut passer un message à Londres de ne plus utiliser cet accès. Vous ne quitterez pas ce bâtiment, quoi qu’il se passe dans le domaine ; vous habiterez ici, incognito, nous viendrons vous voir. Vos contacts n’auront pas de difficulté à vous approcher, car nous faisons hôtel, restaurant, épicerie, bazar, droguerie… et ils seront soigneusement filtrés avant votre chambre sous les toits, par deux fois. Par contre, on doit ignorer totalement votre présence ici. Ne sortez jamais, même sur le pas de la porte, les maisons en vis-à-vis ne sont pas sûres. » Il me montre ma chambre, douillette bien que sous les combles. Les ouvertures sont occultées ; c’est ainsi, je vais vivre quelque temps, planqué, dans l’ombre, presque en captivité. Moi qui ai toujours aimé le grand air libre, me voilà confiné !
Mes nuits ne sont pas clémentes, rêves de prison, d’arrestation. De vigoureuses bourrasques me réveillent ; triste, je pense à ma mère, peut-être ma mission m’amènera à passer sous ses fenêtres, à quelques centaines de kilomètres d’ici. Il me faudra alors ravaler toutes les émotions, tous les désirs, mon rôle ne garde d’utilité que si je fais tout pour sa réussite. Mon corps a déjà pris la mesure de cette condition extrême, les nerfs aux aguets, les tripes acides, le cerveau constamment prêt à analyser au plus vite ce qu’il perçoit, surtout ce qu’il entend. Tout le corps est vigilant, intensément, car la mission est portée, entière, par un homme, si bien nommé « officier de renseignement » ; le système est ainsi construit que je ne puis distinguer a priori un interlocuteur loyal de quelqu’un qui ne l’est pas. Les codes échangés doivent toujours me prouver que j’ai raison de parler à la bonne personne au bon endroit. Je n’aurais jamais cru me sentir si fragile à faire reposer ma survie sur une totale confiance en des gens que je ne connais pas et que je risque fort de ne jamais connaître. La force de l’organisation tient dans cette grande soumission absolue.
Dans cette chambre viennent me voir d’autres combattants de l’ombre, hommes et femmes. Ils m’apportent des renseignements sur des mouvements de troupes, des installations de blockhaus, sur l’emplacement des dépôts d’essence et de munitions, sur le matériel de communication et les fréquences les plus usuelles utilisées par l’ennemi. Et dans le secret de cette chambre, j’organise la transmission de ces informations vers Londres, vers cet état-major lointain qui centralise cette myriade de détails collationnés et vérifiés par des agents tels que moi. Je ne puis transmettre moi-même directement toutes ces informations, je me serais rapidement fait repérer. Je chiffre donc, à longueur de journée, tout ce que l’on me rapporte, après m’être assuré de la bonne qualité des données recueillies, en les hiérarchisant aussi en fonction de ce que j’évalue le plus important. Je confie les différents messages chiffrés à des estafettes chargées de les transporter à des radios qui déplacent chaque jour leurs émetteurs dans un rayon de cinquante kilomètres autour du village. Chacun émet une seule fois et de manière brève.
Beaucoup de gens fréquentent l’hôtel-épicerie-droguerie et pourtant je me sens en parfaite sécurité, bien protégé par le réseau autour de moi. Seuls mes rêves laissent transpirer l’angoisse profonde de la situation. Au cours de la nuit, je me trouve souvent à marcher vite dans des rues sombres et vides, des chiens errent et toujours l’un d’eux me regarde venir de loin, il me coupe le chemin, il me flaire au passage et se met à aboyer ameutant tous ces congénères, je suis bientôt entouré de plusieurs molosses qui montrent tous leurs crocs, je me réveille en sueur à ce moment précis du rêve… Somme toute, j’échappe au danger…
Dans les semaines suivantes, je n’ai que de rares occasions de croiser les envahisseurs, mais j’ai transmis des milliers d’informations que repèrent de braves gens dont le seul intérêt est de ne pas subir. En ce sens, mon séjour dans l’ombre de ma chambre sous les combles fut très profitable. Une fois le secteur couvert par suffisamment de renseignements, je reçus ordre de monter une tout autre opération.
À peine arrivé par autocar dans une petite cité rurale du centre Bretagne, je me dirigeais vers l’église pour établir un contact, profitant d’une procession de Bretonnes en coiffes. J’avance le long du cortège et tout à coup je perçois de l’autre côté de la place, un groupe vert-de-gris agité et parlant fort. Des militaires, trop bruyants pour être réellement dangereux, mes sens aux aguets cependant. Je m’efforce de marcher normalement au pas de cette procession de femmes croyantes, il y a quelques hommes aussi, plutôt âgés. Une femme s’en vient sur ma droite, elle me tend un cierge allumé dont la flamme oscille dans le vent. Elle a entouré le bas du cierge d’un papier que je devrais lire tout à l’heure au cours de la cérémonie. C’est alors qu’une Traction freine vivement tout près de l’enclos paroissial, elle vomit quatre hommes en noir, qui s’immiscent dans le cortège en bousculant les pèlerins. Je risque un œil en arrière, ils ont isolé un homme du cortège et repartent très rapidement avec lui menottes au dos. Mon contact ? La femme qui me précède ralentit volontairement son pas, je la heurte, elle se retourne et me regarde presque méchamment, d’un air rogue elle lâche : — « Regardez devant vous ! » — Je lui souris et jette encore un coup d’œil par-dessus mon épaule, quand elle me chuchote un cri dans l’oreille : — « Il s’agit d’un ordre ! » — J’ai compris qu’ils me protègent tous… Avec tous les risques que cela comporte. L’action secrète fait beaucoup porter aux civils, mais sans eux elle ne serait rien, absolument rien. Ils risquent des représailles collectives, les plus aveugles. Il y en a déjà eu beaucoup. Sans doute en raison d’une dénonciation ou à cause de l’imprudence d’un instant comme celle que je viens de commettre ! Pendant l’office, je balance entre l’espoir que représentent la solidarité d’une grande part de la population, la fragilité extrême de ma situation, et la responsabilité que je prends à être là, parmi ceux qui vont demeurer au village quand j’en serai parti. Dans une demi-heure peut-être. J’utilise les pages d’un missel pour lire la le message qui m’a été remis ; le ton inhabituel me surprend : — « Mon chéri, tu me manques terriblement, je peux me libérer demain, rendez-vous au café Doornik à 16 heures, il y aura une chambre pour nous. » — L’imagination me séduit, enfin un peu de pittoresque.
Au rendez-vous du lendemain, il y a quelques Allemands dans le café, dès mon entrée une femme se lève, me sourit très aimablement, s’approche en tendant les bras, m’embrasse tendrement et me glisse — « Viens ! ». Nous montons au premier étage, il me semble que les soldats rient dans notre dos. Dans la chambre, je trouve mon contact, échanges brefs selon le protocole, et j’apprends de lui la suite de mon travail ; là-bas, on a choisi, j’oublie instantanément les autres options, je dois obéir aux nouvelles instructions : je dois filer à la grande ville après mon séjour à la campagne. Il me donne l’adresse d’un correspondant et le code qui me fera connaître. Mon interlocuteur redescend très vite enlacé à une femme avec laquelle il est monté tout à l’heure. Je reste avec la dame aimable dans la chambre grise, elle me dit de faire semblant en cas de contrôle impromptu. Nous demeurons là, l’oreille aux aguets, trop tendus pour dépasser le stade d’une tendresse retenue. Elle sortira du café avec moi un peu plus tard et m’abandonnera au premier croisement en me serrant très fort, au cas où l’on nous verrait…
La fin de ma mission ? Peut-être l’issue, le retour en Angleterre dans quelque temps, est-ce si sûr ? Mais avant, un coup d’éclat, une action qui va faire du bruit, si je m’y prends bien. Ont-ils bien pesé toutes les conséquences ? Je l’espère. Il s’agit de déstabiliser l’ennemi, de désarçonner sa superbe de vainqueur, de lui montrer qu’il est partout en danger.
Deux mois après mon débarquement, me voilà donc à Rennes, je débarque à la gare, grimé en paysan avec un panier où un petit poulet caquette, peu rassuré. La ville semble étrangère, y circulent en effet de très nombreux uniformes ennemis. Ville occupée. Le contact se situe au lycée, il s’agit du concierge, asthmatique, fatigué, qui me reçoit dans sa loge au soir tombé ; le panier et le surnom du poulet font office de code de reconnaissance ; rapidement, il me donne les messages réceptionnés, des instructions complémentaires à décoder dans la chambre du meublé où j’ai élu domicile pour deux nuits. Je bute sur une ambiguïté du code, une histoire de numéros dans une rue où je dois me rendre. La mission comporte une phase d’action directe, il s’agit de tuer quelqu’un, net, vite et bien, sans bruit afin de faciliter ma fuite. Je dois récupérer un silencieux pour mon arme chez un quincaillier du centre-ville qui me vend un réchaud à alcool, le silencieux est caché dans le réservoir. Je me sens assez détendu, paradoxalement plus à l’aise dans cette ville pleine d’uniformes qu’au fond de la campagne où leur présence inhospitalière se faisait somme toute plus rare, plus insidieuse. Je redouble de vigilance, car je crains de me faire surprendre. Même les nombreux contrôles dans les rues m’impressionnent bien peu. Je sais que je vais « travailler » comme à l’entraînement, seul, sans mouiller les autres, du moins directement. Il m’appartient d’agir, je suis unique responsable, à mes risques et périls.
L’ambiguïté dans le message me tracasse, je cherche à reprendre contact avec le concierge, pour le cas où il aurait reçu un complément d’information. Je ne le vois pas dans sa loge, remplacé par quelqu’un d’autre, rogue et distant ; avisant la liste des enseignants, je demande à voir l’un d’eux, au hasard, on me répond froidement que ce professeur est déjà sorti du lycée. Je prends une mine affable et engage une conversation à bâtons rompus avec mon interlocuteur qui se montre vite soupçonneux, à ce moment une petite voix s’élève en moi : « Tu es imprudent, décroche, il faut décrocher, maintenant, vite… ». Et alors que je m’apprête effectivement à partir, un milicien en uniforme, apparemment le fils du remplaçant, me tapote sur l’épaule : – « Si vous vouliez voir l’ex-concierge, il est à la prison centrale : marché noir ! On l’a bien arrangé ce matin ! » Il m’a dit ça d’un air inquiétant, en faisant craquer ses articulations. Je feins la surprise, m’offusque du délit, remercie et m’en vais. Ai-je convaincu ? Ce n’est sans doute pas pour cause de marché noir que le concierge a été emprisonné et « arrangé » par la Milice.
Une intuition se fait jour en moi, une menace sourde : cette action n’est pas suffisamment sécurisée ; l’angoisse ressort de son ombre, s’étend sur toute la ville, poisseuse. Je me rends compte que je me suis montré imprudent, que je n’ai pas bien conduit mon entretien, que je laisse supposer une incohérence dans mon attitude… Pourquoi le milicien m’a-t-il parlé du concierge ? Ces remarques me troublent. Est-ce parce que je suis désormais seul ? Que je n’ai plus la responsabilité directe de la vie d’autrui ? Ou bien parce que je ne suis plus pris en charge permanente au sein même des réseaux ? Je m’aperçois que je sors de la logique efficace qui m’a soutenue jusqu’alors, j’entre dans une sorte de clandestinité solitaire, est-ce le fait de devoir tuer quelqu’un ? Pourtant il me faudra renouer rapidement avec la clandestinité organisée. Je sais bien comment rejoindre l’appartement qui doit m’accueillir après l’action… J’y demeurerai encore seul pendant une semaine environ, avant d’être exfiltré. Il va me falloir tenir, affronter ce face-à-face silencieux avec moi-même. Dans les jours qui suivent, je redouble d’attention, je déjoue tout éventuel risque de filature. Cette application contribue à l’apaisement de mes craintes, en donnant à mon esprit une occupation permanente, intransigeante.
Repérage des lieux, finalement l’ambiguïté des instructions ne s’avère pas irrémédiable. Planque dans l’immeuble d’en face afin d’observer les mouvements de ma « cible ». Bien peu avant minuit, la voiture de l’officier se gare, il en descend après son ordonnance qui regarde la rue vers le haut et vers le bas. Le chauffeur demeure au volant. L’officier et son ordonnance montent au dernier étage pour un rendez-vous galant régulier, l’ordonnance reste sur le palier, en sentinelle il surveille l’escalier debout dans l’obscurité.
Le lendemain, caché depuis un quart d’heure dans les toilettes du second étage, j’attends la montée des deux hommes. Je n’entends qu’un pas, l’officier seul grimpe l’escalier en chantonnant. À peine a-t-il dépassé la porte des toilettes, je l’entrouvre (mais où est donc ordonnance ?) et je tire, balle pleine nuque, travail net et silencieux. J’ai même le temps de retenir la chute trop lourde du corps que je traîne rapidement dans les toilettes, je referme la porte sur le cadavre, j’ôte la poignée de la serrure. Je descends doucement l’escalier, l’arme à la main dans ma poche, j’écoute, on parle en bas. J’allume la veilleuse au premier, je continue de descendre, mais normalement cette fois, l’escalier grince opportunément. Dans le vestibule, l’ordonnance dialogue avec le concierge en fumant une cigarette avec lui, je passe en saluant discrètement, avec assurance, et je sors dans la rue. L’auto de l’officier est bien là, son chauffeur somnole sur son volant. Une rue bien calme. Après avoir fait quelques mètres sur le trottoir, je vois arriver une voiture noire, elle paraît glisser lentement le long de la rue, phares éteints, étrangement silencieuse. Elle s’arrête au bord du trottoir d’en face, à ma hauteur. Je jette un furtif coup d’œil et mon sang se glace. L’angoisse est tout entière dans ce visage que je reconnais : le visage tuméfié du concierge du lycée, entre ses geôliers, vaguement éclairé par le plafonnier qu’on vient d’allumer. Je lutte pour ne pas presser le pas. Mais une portière a claqué, troublant la quiétude du soir, puis un ordre très sec, lancé très fort : – « Halte, mains en l’air ou je tire ! » J’avise une porte, je tente de l’ouvrir, une balle s’écrase sur le mur près de moi, la porte cède et mon poursuivant court sur mes talons ; je l’attends dans l’ombre, juste derrière le vantail, il n’a pas le temps de crier, je le tue à bout portant. Je me rue dans l’escalier et grimpe quatre à quatre…
Ne pas être pris, ne pas être pris, essayer, jusqu’au bout ! J’avale l’escalier à grandes enjambées, avec au ventre la grande peur tenace de la torture, fatale, obsédante, dont je sens l’haleine, tout près, le visage du concierge… fuir à tout prix ! Tout entreprendre pour y échapper ! Quitte à prendre beaucoup de risques. Arrivé hors de souffle au dernier étage, je pousse au hasard la porte étroite d’une mansarde à l’extrémité du couloir, petit cri de jeune fille : – « Je suis poursuivi. Aidez-moi ! » Elle opine doucement, elle a peur, encore plus que moi peut-être. Pour moi, je sais que la mission est en train de s’achever et qu’il va falloir un miracle pour que je sorte en vie de ce cul-de-sac… Un grand silence de quelques secondes. Soudain des bruits de bottes dans l’escalier, il y avait des soldats pas loin, en renfort. Ils se répartissent les étages pour fouiller les appartements puis les chambres du dernier étage, une à une, systématiquement : hurlements militaires, cris de surprise effrayée, corps rejetés contre les cloisons, portes claquées, meubles bousculés, le plancher tremble. J’ouvre doucement la fenêtre, en grand… ma seule issue ! La jeune fille est terrorisée, je lui donne mon mouchoir à mordre ; avant de le mettre dans sa bouche, elle me fait le cadeau d’un furtif baiser sur la joue. Juste une poignée de secondes avant qu’une botte défonce la porte, le premier soldat casqué n’a pas le temps de prononcer le moindre mot, il est mort d’une balle dans le front. J’ai bien compris que l’affaire est désormais sans espoir, je me précipite, résolu, vers la fenêtre. Déjà, un second soldat fait irruption, il dirige le tir de son fusil d’assaut vers mes jambes, on me veut vivant, et je sais pourquoi. Je prends mon élan, j’écarte vigoureusement les bras, plaque violemment mes coudes sur les montants extérieurs de la petite fenêtre. J’entends le cliquetis impérieux des douilles sur le carrelage, les hurlements de terreur de la jeune fille. Les éclats de verre, de plâtre, de pierre et de bois pulvérisés par les impacts m’aveuglent. Mes jambes semblent de coton, j’ai horriblement mal à la hanche. Je me hisse de toute la force de mes épaules par-dessus la rambarde et ses pots de fleurs, une douloureuse reptation du bassin me bascule dans le vide, délibérément, sans hésitation, j’y ai mis toute ma volonté. Le soldat n’a pu retenir que ma chaussure ; je me suis échappé, libre, in extremis, dans cette mort confusément attendue, sans déshonneur, je n’avais plus le choix. Dieu me pardonne, et les hommes ! J’ai mené la mission à son terme, l’écrasement au sol me libérera de l’angoisse devenue intolérable.
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – Plogoff 2003
Sur le site de partage d’expériences d’écriture Atramenta, vous pouvez retrouver ce texte sous divers formats numériques, ainsi que d’autres textes très divers… Bonne lecture!

Laisser un commentaire