[J’écris ce titre ainsi que l’auteur a souhaité sa page de titre, sans majuscule.]
Une lecture d’ « anéantir »
Un beau livre, un objet bien réalisé : relié proprement, avec signet, belle typo et mise en page. Ne cherchez pas de quatrième de couverture ni de rabats. Apparemment l’auteur a su imposer ses désirs formels à l’éditeur. Seuls les dessins et documents insérés dans le corps de l’ouvrage font un peu « crasseux », comme des croquis vite dessinés sur une nappe de papier, ou de mauvaises photocopies. Sinon l’ouvrage est agréable à voir, à toucher ; plus encombrant et lourd qu’une tablette, mais celui qui a encore l’amour du papier sera comblé. Celle ou celui qui lit dans son lit aura mal au poignet, le dernier Houellebecq est donc plutôt un livre à poser…
Comme souvent, Houellebecq nous raconte plusieurs histoires qu’il tisse entre elles. Dans Anéantir, il commence par nous entraîner dans une enquête à propos de surprenants phénomènes, puis il s’intéresse aux arcanes du pouvoir, avant de nous placer (longuement) au cœur d’un roman familial et de conclure sur le récit d’une maladie.
Voilà donc quatre directions de développement dont les dynamiques me semblent fort différentes ; de plus l’auteur leur donne un ton spécifique, une couleur marquée qui les distinguent nettement les unes des autres :
– l’énigme dont chacun attend une résolution n’en connaîtra aucune, pas même vague ; elle passe peu à peu au second plan, puis s’enlise, disparaît au bénéfice d’une hypothèse de complot assez vague. Le ton se fait ici très technique, descriptif, factuel, explicatif, il détaille toutes les hypothèses, aussi bien le cyberterrorisme que les sectes ou le terrorisme ‘écolo’ ultra.
– les mécanismes du pouvoir qui semblent fasciner l’auteur composent un mouvement perpétuel. Celui-ci paraît continuer seul sa marche tranquille, même d’éventuelles péripéties sont digérées comme si elles n’existaient guère, ce mouvement semble se poursuivre hors champ, l’auteur le laisse disparaître en coulisse. L’auteur insiste sur les rouages et la mécanique bien huilée, son admiration se porte, sobrement, sur les qualités de compétence, d’efficacité, de réussite, sur l’usage des outils rhétoriques, de l’analyse.
– le roman familial postulant par définition la continuité n’a aucune raison de s’arrêter, l’auteur doit donc l’interrompre, le couper, abandonnant à leurs sorts les protagonistes auxquels il s’est intéressé pendant plusieurs épisodes de leur saga. La famille suscite un intérêt, inattendu chez l’auteur (selon moi), pour le détail des petites choses qui caractérisent les relations intrafamiliales, la diversité des personnalités et de leurs comportements, leurs psychologies. Le récit décrit beaucoup, explique, rend crédible en détail les relations interpersonnelles et pose, du point de vue des personnages, leurs questionnements sur les situations auxquelles ils sont confrontés. Un peu d’humour, mais déjà beaucoup de gravité.
– enfin la maladie qui clôture l’ouvrage a une temporalité marquée par une obsession naturelle de la fin, dont le corps médical est sommé à plusieurs reprises de préciser l’heure et la nature. La maladie fait l’objet à la fois d’une information médicale très technique, explicite et d’une réflexion sensible sur les fins dernières et les ultimes rebonds d’une vie de couple.
On notera que ces histoires mêlées parlent toutes d’une forme d’anéantissement dans le grand chaudron de l’impermanence des phénomènes, ruine de toute construction, de toute ambition, de toute vertu. Peut-être l’un des sens du titre ? Sans doute, d’autant que les quatre trames peuvent être perçues comme quatre figures progressivement plus graves de cet anéantissement universel.
Ce parti général est suffisamment habile et bien conduit pour conserver au lecteur un intérêt soutenu jusqu’au terme de ce très gros livre (plus de 700 pages). Moins cynique que dans ses ouvrages antérieurs, l’auteur empreint sa narration croisée d’une grande sensibilité qui naturellement trouve à se déployer avec pudeur et force dans son dernier segment. Certes Houellebecq nous provoque toujours avec son insistance sur le sexe, sa fascination de l’argent et des puissants, son intérêt pour les grosses cylindrées et une certaine commisération à l’égard des pauvres… Mais il sait prendre ses distances par rapport à ces obsessions, il leur donne une énergie plus apaisée, une distance souriante. Comme s’il donnait au sexe quelque chose de mignon, presque toujours tendre ou drôle. Comme si la richesse prenait une dimension toute illusoire. Comme si la puissance politique relevait d’un jeu, savant et passionnant, mais un jeu (avec les passe-droits comme les raccourcis accordés au jeu de l’oie)… Et même si les mini-shorts semblent beaucoup lui plaire, l’auteur prend ses distances avec les stars des médias et sa fascination un peu lassante pour l’aisance financière.
– Il ne s’interdit pas dans la phase politique du récit de nourrir sa fiction d’allusions amusées au présent de notre pays. On remarquera par exemple que l’action se déroule en 2027, le président, jamais nommé (mais déjà à la fin de son second mandat), ne peut plus se représenter pour un troisième mandat. Il s’arrange pour faire élire un homme de paille suffisamment médiocre afin de préparer sa réélection triomphale en 2032… à moins que le ministre de l’Économie et du Budget (celui-là dont Paul fut un temps conseiller) n’ait pris d’ici là le goût et l’assurance de lui tenir tête. La façon dont Houellebecq évoque l’ambition et les méthodes de notre actuel président est remarquable et sonne juste, à mon sens elle se teinte d’une admiration à peine retenue. L’auteur braque souvent son projecteur en direction du cabinet de coaching qui fabrique la communication des hommes politiques en vue ; sans outrance, plutôt même avec un sourire complice. –
Mais sur l’ensemble de la trajectoire romanesque prennent les devants de la scène d’autres sujets de préoccupation, éloignés de ces « divertissements » qui deviennent le décor lointain de l’essentiel (à moins que l’impossible de cet « essentiel » ne leur confère du coup une apparence nécessaire ou contingente, mais toujours dérisoire…).
Car la matière de Houellebecq, son propos dans Anéantir, ne s’arrête pas aux paillettes. Anéantir place au cœur de ses développements, et de façon très sérieuse, la situation métaphysique de l’homme d’aujourd’hui qui s’est volontairement placé sous un ciel vide tout en entassant autour de lui une multitude de joujoux qui occupent et distraient son esprit. Houellebecq s’intéresse ainsi à la façon dont l’homme se rattache à diverses croyances. Très concrètement, il attire l’attention sur les lieux, les hommes, les femmes, qui accueillent l’angoisse née de la souffrance et de la désespérance de ce monde. Il est donc beaucoup question de mort, de survie végétative, d’hôpital, d’Ehpad, de maladie, de soins palliatifs, de médecins, de suicide, de solitude, de fragilité (et même de foi !).
On connaît l’engagement de l’auteur s’opposant à la légalisation de l’euthanasie. Il esquisse la façon dont, avec un peu d’aide extérieure, la dignité peut être retrouvée, même dans les pires situations. Il dessine par exemple avec une remarquable pudeur le portrait d’un homme atteint d’un AVC, Édouard, le père de Paul, personnage pivot du roman. Il se dégage de la présence/absence de cet homme une force inaltérable, paradoxale. Son état semble ne plus rendre impératifs les dialogues explicites, Édouard se redéfinit toute une vie au-delà de la parole. Comme profitant de l’immobilité de son personnage, Houellebecq développe une description sensible des paysages où il semble revêtir la nature d’une vérité supérieure. J’avais lu peu auparavant Le Comte de Monte-Cristo, et le parallèle avec le personnage de Noirtier, immobile et mutique qui ne communique plus que par clignement des yeux, m’a frappé : il dégage chez Dumas la même aura positive, une tranquillité d’au-delà du temps présent que je retrouve dans le personnage mutique d’Édouard chez Houellebecq. Le rapprochement va d’ailleurs plus loin, car ce personnage se place en position clef dans le roman, chez Houellebecq (comme chez Dumas où Noirtier dénoue la situation dramatique) : Édouard dispose sans doute d’éléments d’explication de l’énigme/il fut par moment proche des arcanes du pouvoir/il est au centre des conflits familiaux/enfin la maladie le laisse paradoxalement survivre à ses deux fils. Houellebecq manie l’émotion avec un tact qui montre que les circonstances lui sont sensibles, peut-être même douloureuses.
La personnalité de Paul peut sembler assez pâle, souvent passive, il se montre volontiers neurasthénique, désabusé et peu ambitieux. Cependant, sa position sociale (très privilégiée, Houellebecq ne cache jamais son intérêt pour les « premiers de cordée ») serait-elle ce qu’elle est (inspecteur des finances et conseiller d’un ministre d’importance) sans un minimum d’ambition ? Ce point demeure en suspens, en mystère, de même que tout son passé, Houellebecq s’intéresse avant tout au présent de ses personnages, il ne procède pas du tout à l’archéologie des situations. La cinquantaine de Paul semble dominée par une forme de sidération sur ce qu’il est, sur le sens de sa vie, et de la vie en général. Il y a un peu de L’étranger dans la figure de Paul. L’ordonnancement de la société, dont il est partie prenante en raison de ses responsabilités, ne semble guère le concerner, il est un témoin, témoin informé, conscient, parfois inquiet, mais d’abord posé dans sa mission d’observation. L’auteur se sert donc davantage du regard de son personnage que de ses capacités à faire avancer le récit. En opérant de la sorte, il le rapproche insensiblement du lecteur qui s’identifie de plus en plus aisément à sa situation, de plus en plus sensible à tous. Paul est ainsi :
– un observateur privilégié de l’énigme et de ses évolutions, dont il rend compte au ministre dont il est le conseiller. Le roman débute comme une fiction entre espionnage et policier, dont tout lecteur a la pratique habituelle ;
– un animateur investi dans les mécaniques du pouvoir, qui l’amusent plus qu’elles ne le motivent (il fait son devoir, là où le sort l’a placé…). Le texte se complique par une fiction (est-ce le bon mot, tant on est proche de la réalité ?) politique qui retient les nombreux esprits curieux des coulisses du pouvoir ;
– il joue un rôle discret dans la famille dont il recueille les doléances et les souffrances ou les contradictions, il s’essaie à reconquérir une épouse falote. Le lecteur se sent concerné plus personnellement par la saga familiale qui résonne du vécu de tout un chacun dans sa propre famille ;
– enfin, assez passif ou fataliste, il subit sa maladie. Les traumatismes physiques et psychologiques, les réalités du vécu d’une pathologie lourde et fatale engendrent une empathie forte pour le personnage de Paul dans la dernière partie du roman (cette fois, l’identification du lecteur s’opère sur le mode : pourvu que je ne connaisse pas cela !)
Il faudrait ajouter une sorte particulière de « vision intérieure » : les nombreux rêves de Paul, toujours violents, angoissants, qui ouvrent une porte sur ce qui règne dans son subconscient tourmenté. Il n’y a pas là matière à introspection, à interprétation, juste une succession d’images étranges, inquiétantes, laissées à la libre disposition du lecteur.
Paul se dépouille peu à peu de tous les oripeaux sociaux dont il est revêtu comme nous tous. Même si certains de ceux-ci paraissent brillants dans le lointain, ils sont devenus dérisoires au final de cette évolution qui tient à une modification progressive de notre regard induite par l’auteur (un anéantissement ?). La scène finale où les deux époux se retrouvent dans la forêt de Compiègne me semble une très belle conclusion pudique de l’histoire de Paul, dont on devine qu’elle va s’achever dans peu de temps. Les échanges devenus rares (au-delà de la parole déjà, comme avec Édouard, le père ?) postulent une réincarnation où le couple continuerait son évolution spirituelle. Sont-ils si sûrs de leur foi dans cet avenir qui nécessite de multiples anéantissements afin de se parfaire ?
Anéantir est un roman du dépouillement qui incite le lecteur à se détacher des intrigues traditionnelles pour se rapprocher de l’essentiel, de l’homme dans sa nudité radicale, métaphysique, son angoisse existentielle, celle de notre temps, celle de l’homme en tout temps. Pascal est souvent cité, et ce n’est ni hasard ni moquerie. Michel Houellebecq (avec quelques pas de côté amusants ou cyniques, somme toute rares en 700 pages) propose à notre lecture un roman très sérieux, grave. Il y prolonge son observation très attentive de notre société, telle qu’elle est, très concrètement. Son style demeure clair, sans fioritures inutiles, les phrases courtes expriment les pensées et les actes des personnages dans un vocabulaire simple et une syntaxe variée ; les digressions sont rares et mesurées, débarrassées des débordements lyriques (ou pornographiques) de certains écrits bien antérieurs.
Sur bien des points évoqués ci-dessus, Anéantir se situe dans la suite des préoccupations abordées dans La possibilité d’une île paru en 2005 ou de La carte et le territoire de 2010. Cette continuité qualifie la singularité de l’auteur dans le paysage éditorial de ce début XXIe siècle. Cependant la tonalité plus grave de ce dernier ouvrage porte la marque de la maturité de l’homme.
© Jean-Pierre Bouguier – SACD – mai 2022
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