On l’avait changée de cellule. En raison du verdict sans doute. Tous les jurés avaient voté coupable et personne n’avait trouvé de circonstances atténuantes, personne. Même pas son avocat, désarçonné pendant tout le procès par les révélations que sa cliente avait apportées au fil des audiences. Avant le procès, elle avait menti à l’avocat, menti aux autorités, mais est-ce mentir que d’omettre de dire ? Pas vraiment ! Ce n’est là qu’un oubli, un oubli programmé. Alors en séance publique, elle rectifiait, marquait de l’impatience quand les rapports du juge d’instruction lui paraissaient trop imprécis, trop vagues, incomplets, ruinant ainsi de multiples arguments de la défense, de sa défense. Elle réfutait toutes les euphémisations. De toute façon, personne ne pouvait la comprendre, ce qui était arrivé relevait de son intimité, de ses sentiments ; personne ne pourrait jamais comprendre et elle ne souhaitait pas être comprise. Elle n’aspirait qu’à la pureté de la réprobation unanime.
Elle était désormais seule dans cette cellule grise, toute grise, avec sa porte de fer où se dessinaient très nettement les reliefs de la serrure, diverses trappes et œilletons borgnes, comme si tous les contours avaient été surlignés d’un liseré tranchant et rouillé sur la surface uniforme de la porte. C’était presque beau à force de ne pas vouloir l’être. On l’avait vite renfermée, comme une monstruosité. Les gardes qui l’avaient convoyée ne lui avaient pas dit un mot, décoché un regard, ils l’ignoraient, comme on ignore quelque chose de profondément dérangeant ou obscène, inconvenant. Quelque chose que l’on souhaiterait n’avoir jamais vu ni entendu ou rencontré.
Comme cela, elle était bien, libérée de toutes ces simagrées sociales. L’avantage d’être rejetée, c’est qu’on vous fout la paix, pour de bon, sans retour. Elle touchait désormais les bénéfices d’avoir voulu être vomie par la société, l’ignominie la renvoyait à son royaume intérieur. Quel bonheur ! Le bonheur de jouir de l’abjection !
Dans sa blouse couleur de prison, elle se fondait dans les lieux, s’y dissolvait, plus rien n’avait d’importance sauf… Sauf ce qui inondait son cœur, les replis de sa pensée. Rien ni personne ne pouvait lui ôter ce qui était le plus précieux en elle, son seul trésor, ce qui lui restait : elle avait Paul tout à elle ! Paul, son amour flamboyant !
Elle repensait au procès et le voyait comme un moment clé de sa vie, non pas une formalité ou une fatalité ; le procès avait été le lieu d’une refondation, on y avait reconnu sa totale culpabilité, sans aucun bémol pour l’affadir. Elle était pleine et entière responsable de la mort de Paul. Elle en était la seule cause, elle avait pu dire ses raisons, les choses étaient écrites dorénavant, emmurées dans les archives judiciaires. Le procès avait été juste, elle n’aurait pas pu rêver procès plus parfait. Elle y était apparue aux yeux des autorités et dans le public telle une abominable créature, une horreur à éradiquer.
C’était bien ainsi, elle n’aurait pas supporté la compassion ; quand l’avocat qu’on lui avait désigné d’office s’était mis à bredouiller d’émotion en invoquant la pitié du tribunal, elle l’avait interrompu violemment, cassant tout l’argumentaire qu’il s’efforçait de construire bien laborieusement. Elle s’était levée et avait hurlé qu’elle n’avait surtout tout pas besoin de la pitié d’une société qu’elle vomissait, elle était coupable et bienheureuse de l’être, elle avait voulu, profondément voulu la mort de Paul, qu’elle ne regrettait absolument pas d’avoir commis son crime. On avait essayé de la faire taire ; le public dans la salle avait manifesté par un intense brouhaha son rejet de cette outrance.
La scandaleuse s’était alors tue en affichant un petit sourire narquois nourri de toute sa force intérieure, écoutant la clameur redevenir peu à peu bruissement de chuchotis. Le président du tribunal en avait profité pour invoquer l’humaine nécessité de demander, malgré tout, pardon à la famille de Paul. Il avait dit cela en pointant le doigt vers les parents et sœurs de la victime, tous serrés les uns contre les autres, mouchoirs à la main. Le président avait obtenu qu’Anna écoute, c’était déjà beaucoup.
Avant de lui répondre, elle avait laissé s’épaissir le silence qui s’était établi sur cette objurgation de la dernière chance. Le sourire était demeuré sur le visage d’Anna, on aurait pu la croire heureuse. Chacun comprenait dans cette salle d’audience que la coupable, selon ce qu’elle répondrait au président, prendrait un risque majeur, ou au contraire se ménagerait la possibilité d’une atténuation de peine. Anna avait laissé planer le suspens, sachant parfaitement ce qu’elle faisait ; elle donnait au silence tout le temps nécessaire de prendre comme une gelée emprisonnant l’eau ordinaire des bons sentiments. Elle tarda jusqu’à ce qu’elle entende nettement les pieds racler le sol sous les chaises, manifestant l’impatience du public.
Elle avait alors déclaré, lentement, en détachant clairement chaque mot, les yeux fixés alternativement sur la famille de Paul et sur le président du tribunal : – « Je n’ai aucun pardon à demander, car il n’y a rien à pardonner. J’ai tué Paul, je voulais le tuer, ce “crime”, comme vous dites, m’appartient, il est ma volonté et je l’ai commis avec plaisir, je ne regrette rien ! J’ai sauvé Paul de la médiocrité de sa famille, de sa vie sociale. Mon crime, ainsi que vous l’appelez, est un pur acte d’amour, et je sais que vous ne connaissez rien de cette pureté-là ! »
Le silence se prolongea, après cette déclaration définitive, il se fit peu à peu abyssal. Le président fixait intensément Anna comme pour sonder son âme, il se retourna lentement vers les juges et le procureur, il écarta les bras en signe d’impuissance, d’échec aussi de sa tentative de redonner à la coupable un vernis d’humanité acceptable. Il renoua avec les formalités d’usage, demandant à l’avocat d’Anna s’il voulait reprendre sa plaidoirie. Celui-ci avait prévu d’axer son exposé sur le pardon, la reconnaissance du crime et le remords d’Anna. Il n’avait donc plus rien à dire, Anna le laissait sans voix, terrible situation pour un avocat, même commis d’office ! Pendant tout ce temps, Anna était demeurée debout dans son box, toujours souriante, dans une attitude de défi. L’avocat se rassit ; en posant leurs mains sur les épaules de la prévenue, les gardes obligèrent Anna à faire de même.
Le procureur commença son réquisitoire. Anna l’écoutait avec attention, tout en regardant la salle, la famille de Paul, les juges, tous ces bien-pensants qui fixaient leurs yeux sur elle, comme pour profondément imprimer en eux l’image d’une horreur de l’humanité. Elle prit plaisir à soutenir leurs regards ; beaucoup baissèrent les yeux, ils ne supportaient pas que l’arrogance le disputât à l’odieux. Elle blessait leur représentation de la Femme.
C’est lors du réquisitoire qu’elle commença de se sentir libre, seule, exonérée de toute dette envers la société. Celle-ci reconnaissait son crime qualifié d’horrible et sans pardon possible. Elle était la réprouvée, radicalement privée de toute compassion, donc de toute emprise de la société sur elle. Elle ne lui était en rien redevable. Son crime lui appartenait maintenant totalement, il était ce qui la définirait pour toujours. La meurtrière de Paul : une façon unique d’être avec lui sans compromis, c’était mieux qu’un mariage, moins risqué, elle serait désormais l’amante-meurtrière de Paul.
Elle avait ainsi gommé les faiblesses de Paul, son abandon, sa trahison. Le pardon c’était elle qui l’avait accordé, en tuant Paul, en lui accordant ce baiser de mort qui le liait à elle pour l’éternité. Elle ne voyait rien d’autre dans son geste criminel. Grâce à la réprobation publique devant le tribunal, son crime devenait, comme elle l’avait déclaré en conclusion face au tribunal médusé, « un acte d’une pureté absolue. Elle était fière d’avoir tué Paul. » Souriante, totalement indifférente aux poings qui se tendaient vers elle au milieu d’une vaste cacophonie… Personne ne pouvait comprendre… Qui en effet aurait pu imaginer la fièvre impétueuse qui inondait alors le corps d’Anna la réprouvée, nappant ses joues de rose ? La joie submergeait tous ses organes, tous ses os, son cerveau jouissait avec une intensité telle qu’elle dut se tenir à deux mains à la chaise qu’on lui avait assignée. L’un des gardes craignit qu’elle tombât et tendit une main secourable vers elle.
En tuant Paul, elle avait transformé leurs vies individuelles en un vrai destin spirituel, le meurtre prenait la forme d’un mariage mystique. Ils étaient liés, indissolublement. Elle l’avait ainsi retrouvé, tout à elle, à elle seule. C’était ce qu’elle avait imaginé de plus efficace pour s’attacher Paul, définitivement ; il ne serait plus jamais médiocre ou insuffisant. Paul était redevenu, à l’instant où la mort l’avait touché, celui qu’elle avait follement aimé, sa passion de jeune femme ; et cette passion était débarrassée des angoisses qui suivent l’ardeur amoureuse, des tortures de la jalousie, il n’en demeurait que le flamboiement sublime qui l’illuminait. Qui aurait pu mesurer cela, apprécier la force de ce qui la remplissait dorénavant ? L’impossibilité de communiquer sur ces vérités intimes, uniques, ne pouvait que générer du scandale autour d’elle. Et qu’Anna soit condamnée à mort n’était que l’heureux complément du meurtre de Paul. Peut-être même était-ce la condition impérative de la joie intense qui habitait toute entière cette petite femme assise dans la cellule grise et triste des condamnés à mort.
Elle n’avait pas cessé, le jour et la nuit, de se repasser le film du meurtre, reprenant d’innombrables fois les enchaînements de pensées, de faits, d’émotions, qui avaient abouti à cet irréparable ; et lorsque des lacunes de détail troublaient sa mémoire, elle imaginait du vraisemblable afin que la continuité demeure. Elle se rappelait comment l’idée meurtrière s’était cristallisée au moment précis où elle avait pris dans ses mains le fusil à lunette de son frère le chasseur. Comment, pendant une longue absence de celui-ci, elle s’était entraînée dans les bois à atteindre des pommes qu’elle pendait aux arbres avec du fil de pêche. Quand elle parvint à pulvériser à tout coup le fruit suspendu à 100 m d’elle, elle sut que ce serait par ce moyen que Paul mourrait. Il n’y avait pas deux semaines qu’il l’avait quittée. Elle avait conservé seulement trois cartouches, elle jouait avec elles, les admirait, les caressait ; elle soupesait leur pouvoir qui allait rencontrer sa volonté.
Elle était alors d’une fébrilité maladive, faisant tomber la vaisselle, claquant les portes, insultant ses collègues (ces garces viendront le dire au procès, histoire de charger la barque du côté où elle penche !) En effet, elle nourrissait de sérieuses craintes au sujet de Paul, plusieurs femmes lui tournaient autour depuis qu’ils s’étaient quittés. Il semblait manifester de l’intérêt pour elles, il les emmenait au restaurant, ou les gardait tard chez lui, une par une ou plusieurs ensemble. Anna redoutait qu’il se fixe sur l’une d’elles. Déjà elle avait surpris dans ses jumelles une petite jeunette au teint mat couleur de pruneau cuit qui trainait régulièrement un panier à provisions vers l’appartement de Paul. Mauvais signe ! Faire vite quelque chose. Toucher au cœur de l’émotion de Paul.
Elle était certaine de n’avoir jamais cessé d’obséder Paul, par delà ces intérimaires d’un moment où il semblait désespérément chercher diverses facettes de son seul amour, réfractées en de multiples apparitions déficientes… Dès lors, à quoi bon éliminer la fille de l’instant ? Non, elle serait remplacée quelques semaines plus tard par une autre petite grue, tout aussi diaphane et décevante. Pour Anna, la jalousie n’avait pas d’autre objet que Paul, son trésor adulé ; elle savait qu’il ne pourrait jamais se passer d’elle. Il fallait agir sur lui, en direct. Il était à elle, c’était elle qui l’avait créé, il ne devait se laisser appartenir par aucune. Elle pouvait en faire ce qu’elle jugeait bon. C’était son amour. Il n’était pas si libre qu’il le prétendait !
Pendant une longue semaine, elle avait pesé, délibéré, elle parlait toute seule, accusant Paul, puis prenant sa défense, imaginant ses répliques lors de dialogues enflammés et imaginaires. Elle avait remâché les cinq dernières années précédant la scène historique où Paul avait notifié avec énergie son désir de rompre avec Anna. Elle avait tout revécu, repassé, établissant un compte savant de pertes et de profits de tout le temps d’avant, celui où ils vivaient sous le même toit. Elle reconnaissait ses torts envers Paul, « j’étais sévère, mais c’était ma manière de l’aimer ».
En effet, elle n’avait pas toujours eu la passion tendre et docile ; pourquoi avoir fait à Paul tant de scènes pour des riens, pure expression d’une exclusivité maladive ? Dès les débuts, Anna avait fait preuve d’une jalousie féroce. Il s’en était moqué d’abord, il y trouva peu après une attachante contrainte d’amour, l’exigence dont Anna l’entourait constamment pimenta ses plaisirs. Il ne s’était pas rendu compte que la jalousie, telle une gangrène, menaçait son existence. Ce n’était pas une fantaisie pour Anna, cela constituait le feu même de sa passion. Elle avait fini par infuser sa folie d’exclusivité dans tous leurs jeux amoureux. Elle avait torturé Paul et pas seulement au figuré… Elle ne pouvait omettre cette face sombre de sa passion. Comme pour effacer radicalement cette réalité, l’idée du meurtre de Paul avait fait son chemin en elle, comme un comble de toutes les meurtrissures qu’elle avait imposées à son corps. Car elle ne pouvait oublier comment, dans les derniers temps de leur vie commune, elle avait usé de l’humiliation, de la contrainte envers Paul. Pourquoi l’avoir attaché aux quatre coins du lit de fer et avoir… À quoi bon lui avoir lacéré le dos à coups de cravache, au prétexte qu’il avait regardé avec beaucoup d’attention des jeunes filles appétissantes jouer au volley sur la plage… Les sœurs de Paul (toutes d’ignobles garces hypocrites selon Anna) avaient rappelé lors du procès les marques de coups dont elles avaient demandé raison à Paul. Il répondait toujours être tombé. Il tombait de plus en plus au fil des mois.
En fait, Anna avait observé Paul, elle l’avait suivi, elle l’avait espionné, elle lui avait régulièrement fait les poches, dans l’espoir de trouver de l’inexpliqué, de l’incontrôlé, du non-autorisé ; ou du moins de pouvoir relever une trace, un indice destiné à justifier cette jalousie qui la taraudait. Cela avait été dit aussi lors du procès, et peut-être, si la cour avait demandé une expertise, aurait-on découvert les symptômes d’un désordre pathologique qui aurait servi d’explication et aurait exonéré Anna d’une part de sa culpabilité. D’un geste brusque, elle balayait cette hypothèse dans sa cellule, car cela n’aurait pas été juste, elle était responsable, et se voulait tel, un point c’est tout ! Difficile de nier la responsabilité, et pas seulement celle du meurtre ! Elle fouillait sur le téléphone portable de Paul à la recherche de numéros inconnus, suspects, ou de conversations téléphoniques trop longues ou régulières. Elle soupçonnait tout. Elle avait même tenté de le géolocaliser en permanence à l’aide d’un logiciel espion. Et malheur à Paul s’il s’arrêtait deux fois chez la boulangère, sous le prétexte d’avoir oublié les croissants ! Elle ne voyait que mensonge dans toutes les circonstances ordinaires de la vie.
Bientôt, plus de rémission, plus aucun intervalle entre les crises de jalousie. Anna était devenue tels ces grands alcooliques pour lesquels la vie n’existe plus entre deux verres d’alcool, elle avait désormais un besoin constant de la jalousie comme carburant indispensable et unique de sa passion pour Paul. Rien n’existait plus pour elle en dehors de ce contenu émotionnel desséchant, cruel, destructeur. Les exigences de la jalousie habillaient la passion et celle-ci se paraît des exclusivités du désir. Personne n’aurait résisté, personne… Et Paul, malgré tout l’amour qu’il portait à sa compagne de cinq années, ne put faire autrement que s’enfuir. Au sens propre, partir en courant… Il dut changer de numéro de téléphone, pour ne plus recevoir d’appels mystérieux à 2 h du matin. Il dut modifier son adresse courriel de façon à éviter les messages saignants accompagnés de photos prétendument accusatrices.
Bien avant de partir et après avoir déjà beaucoup subi, Paul avait voulu prévenir Anna, lui expliquer qu’ils ne pouvaient plus vivre ainsi, qu’elle devait se faire soigner afin de redevenir sociable. Rien n’y avait fait, Anna ne se voyait pas malade, elle considérait que tous s’acharnaient à la tromper, à la détourner de sa juste quête de la vérité. Dans la vie de Paul, rien ne devait lui échapper puisqu’il l’aimait comme elle l’aimait. La jalousie était le fruit avarié de l’exigence amoureuse. Anna se demanda même un temps pourquoi Paul ne connaissait pas à son encontre une réciproque jalousie. Elle avait essayé d’exciter celle-ci à plusieurs reprises, poussant la provocation assez loin pour que Paul, dénonçant la supercherie, en rît abondamment. Elle ne put rien obtenir de lui, au-delà de ce rire…
Elle aimait Paul, c’est absolument certain, elle avait conçu pour lui, dès le premier regard, une passion dévorante. Il est juste de dire que ce fut réciproque (ce fait ne fut curieusement pas mentionné lors du procès…). La violence du séisme passionnel partagé fit vivre Anna et Paul dans un feu intense qui les conduisit assez fatalement vers une relation d’ordre fusionnel. Et c’est là que les choses divergèrent chez Paul et chez Anna. Pour Paul, la fusion n’était pas un état adulte, mais une régression vers les obscurités de la petite enfance, il s’en défiait ; il laissait Anna faire et dire, car il se rendait compte de la profondeur de ce qu’elle éprouvait. Pour Anna, la fusion amoureuse constituait au contraire le stade ultime de la passion, ce à quoi elle aspirait follement depuis l’adolescence. Quand elle la sentit à sa portée, elle en fut transformée, l’esprit entièrement occupé de cette force si intensément imaginée qu’il devenait presque douloureux de la vivre dans son corps, dans son cœur, dans son âme. Le château de son âme était assiégé. La violence de cette obsession, véritable contrainte amoureuse, la faisait défaillir de jouissance, par une simple pensée, par la grâce d’une seule caresse, par quelques mots furtifs. Sitôt que Paul approchait de son corps, l’esprit d’Anna était totalement vaincu, envahi par une puissance occulte, atrocement délicieuse.
Aimer est chose fréquente, presque banale, comme l’acné ; aimer follement s’avère déjà plus exaltant quand cela peut durer. Mais si la passion laisse présager une confusion absolue des êtres, quand elle fait entendre à grand bruit que deux êtres peuvent entrer en complémentarité parfaite, qu’ils peuvent ainsi se connaître mutuellement sans qu’un seul recoin d’ombre demeure inconnu, alors, dans ce cas rarissime, le comble de la vie paraît atteint, une merveille quasi mystique se révèle au bienheureux, à la bienheureuse. Anna se sentait l’âme de cette bienheureuse, Paul ne voulait pas marcher avec elle sur ce sentier escarpé, il avait peur de tomber. Il préférait en rester là où ils en étaient selon sa perception : s’aimant avec passion comme si leurs ardents premiers rendez-vous se prolongeaient miraculeusement, y compris avec la coloration d’humiliation dont leur relation s’était peu à peu empreinte, une part maudite, aussi cuisante que nécessaire selon lui ; il trouva dans cette soumission un plaisir tout à fait inattendu, renouvelé. De cela non plus, il ne fut pas question lors du procès. Le tribunal ne souhaitait pas se frotter à la luxuriance dévastatrice de la transe amoureuse.
Parvenus à ce sommet de leur intimité, et sans qu’il y paraisse dans un premier temps, Anna et Paul divergèrent progressivement. Car Anna n’entendait pas les résistances de Paul ; elle lui reprocha rapidement de se refuser à cette aventure rare et merveilleuse, elle l’accusa de couardise. Après qu’il se fût expliqué, qu’il ait argumenté sa position, Anna changea de registre ; dépitée, elle commença de supposer que Paul cachait quelque chose : en fait, il n’était peut-être pas aussi digne qu’elle avait pu le penser de se métamorphoser en son « jumeau d’amour » ainsi qu’elle l’appelait quelquefois. Ils devinrent radicalement inconciliables, bien que liés étroitement par leur passion inégalement vécue.
Quand elle paraissait en société au bras de Paul, Anna se montrait volontiers agressive à son égard, il lui répondait d’un sourire tranquille et confiant. Leur antagonisme amoureux fut mis au compte de l’irritabilité d’Anna, puis de sa jalousie. Celle-ci naquit tout armée du sein d’une déception secrète, comme une violence nécessaire qui devait imposer à Paul les convictions intimes d’Anna, qui allait le contraindre au bonheur absolu tel qu’elle le concevait. La jalousie d’Anna, qui avait pour office d’ouvrir enfin les yeux de Paul, de lui révéler sa vraie nature, connut une solide et rapide croissance, tel un enfant bien né et bien nourri. Paul allait devoir subir tous les châtiments que la folle jalousie rendait impératifs.
L’exigence passionnelle fut d’autant plus maladive, plus profonde et radicale, qu’Anna se rendit compte que Paul lui échappait peu à peu, bien qu’il l’aime, bien qu’elle l’aime. Anna sut à merveille se montrer invivable et cruelle, Paul ne put survivre finalement qu’en la quittant. Confrontée à cette fatalité, Anna ne désarma jamais, elle espéra constamment redevenir la maîtresse du jeu. Paul prenait-il de la distance ? La belle affaire puisqu’ils se retrouvaient, le plaisir amoureux réciproque à nouveau approfondissait les devoirs de jalousie, donnait à celle-ci une énergie encore plus débridée. Et ce jeu aurait pu durer longtemps, Paul se rapprochait toujours d’Anna, même si leurs rendez-vous se faisaient plus furtifs… mais si denses en jouissances diverses et amplement partagées !
L’idée de mort germa dans la tête d’Anna le jour où Paul refusa de la revoir, où il souhaita se rendre anonyme, vivre sans qu’elle en sache rien, espérant par une distance radicale étouffer le feu de la passion dont la violence bouillonnait en lui. Il escomptait beaucoup de cette distance imposée à leur relation de tumultes, mais elle se révéla pour lui aussi pénible que la proximité. Il ne mangeait plus, ne pensait qu’à elle. Sa famille s’inquiétait de le voir perdre tout sens commun, déjà ses parents, ses sœurs dénonçaient l’emprise d’Anna sur ce bon garçon qu’elle réduisait à néant ! (Ceux-là, sans rien savoir au fond, ne se privèrent pas de salir Anna lors du procès, chacun ajoutant son anecdote crasseuse à celles des autres.)
Ce divorce impromptu rendit Anna furieuse, c’est alors qu’elle pensa au fusil de son frère. À partir de ce moment, elle se fit plus sournoise, moins expressive, plus renfermée, elle concoctait en elle une sorte de vengeance qui dans son esprit déformant signifiait en fait le sauvetage, l’apothéose de leur amour. La jalousie désormais nourrissait le meurtre en son sein. Elle reprendrait ainsi l’initiative ; Paul serait à elle, tout à elle, pour toujours, bientôt.
Un pasteur vint la voir dans la cellule grise. Commis d’office, tout ainsi que l’avocat, et aussi peu motivé que lui ; un homme grand et maigre dont à le voir on pouvait imaginer la vie ascétique. Anna le regarda froidement quand il eut la sottise de lui parler de la nécessité de pardonner, de confesser ses fautes. Elle demeura silencieuse, butée, un petit sourire naquit sur ses lèvres que le pasteur prit pour une marque de souverain mépris. Il n’eut alors pour réplique, destinée sans doute à masquer son malaise, qu’une question inattendue dans sa position : – « Pourquoi ne vous êtes-vous pas suicidée après avoir assassiné Paul ? »
Anna rit de l’incongruité qui s’immisçait dans le monologue du ministre de Dieu. Elle profita de sa réponse non verbale, instinctive, pour mettre au clair dans son esprit la période qui avait immédiatement suivi le meurtre. Elle n’avait pas eu le loisir de vraiment tout dire devant le tribunal. Après un silence, pendant lequel le pasteur ahuri se creusa la tête à la recherche d’une parole encourageante, Anna lui répondit, très calmement, en pesant ses mots avec soin.
– « J’avais un désir de clairvoyance. Je tenais à vivre cet amour absolu, rêvé depuis longtemps, mais si nouveau pour moi. Cet amour m’avait bouleversée, transformée, et j’ai tué Paul afin de nettoyer tout notre amour de mon horrible jalousie. Celle-ci a disparu à l’instant même où la balle atteignit le front de Paul. J’ai éprouvé une vraie jouissance lorsque j’ai vu dans la lunette la petite étoile sanglante dessinée sur la tête de mon amour. Il m’a d’ailleurs envoyé un signe : alors que je le tenais en joue, à cent mètres de lui, cachée derrière de jeunes sapins, il a stoppé sa marche, s’est retourné. Il s’est en quelque sorte offert au sort que j’avais imaginé pour lui, il a accepté celui-ci. Il a clairement tourné son regard dans ma direction et il m’a souri, ce sourire m’a inondé de reconnaissance et c’est alors que j’ai tiré. Mes yeux dans ses yeux. La balle ne pouvait dans ces conditions rater son objectif. Nous étions l’un et l’autre libérés, radicalement libérés et joyeux. Paul me l’avait fait comprendre dans son dernier regard, et c’est ce que j’attendais de lui, c’est ce que je voulais pour lui, pour moi, pour notre amour magnifique. Je l’ai débarrassé de son corps physique, il est équitable que par la force de notre amour je sois maintenant débarrassée du mien !
J’ai été très heureuse de ce meurtre dont, je l’espère, vous mesurez la dimension métaphysique, Monsieur le Pasteur. Il s’agit d’amour, de rien d’autre. Mon acte m’a redonné toute l’énergie de la passion amoureuse, comblée cette fois, sans nulle marque d’inachèvement ou de pesanteur. Et vous voudriez que j’aie renoncé à vivre cela ? Que par un suicide je refuse de me gorger de cette joie ineffable : avoir retrouvé Paul, être assurée désormais de ne plus jamais le perdre et de vivre avec lui dans un mutuel regard passionné !
Vous, l’homme de foi, savez ce que vaut l’amour des corps, imparfait, passager, jamais complètement satisfait, violent et un peu sale. Et vous avez appris qu’au-delà des corps est un autre amour, qui n’admet plus rien de supérieur à lui, qui emporte l’esprit sur ses ailes sublimes dans un au-delà du temps, de l’espace. Eh bien, c’est là que je réside désormais. Savez-vous, Monsieur le Pasteur, comme le monde m’est devenu léger, facile après le meurtre ? Et vous auriez voulu que je renonce à la vie, de moi-même, comme si j’avais honte de mon acte ? Je ne suis pas coupable d’un assassinat crapuleux, sale ou abject, et je suis ravie que le tribunal m’ait justement condamnée, car ainsi mon crime m’appartient, c’est un crime d’amour. Le jugement du tribunal authentifie ma responsabilité, entière, sans retour ni excuse !
Depuis que Paul est mort par moi, je n’ai pas un seul moment été éloigné de lui, alors que toute ma vie antérieure était souffrance, peur de le sentir trop loin de moi. À tous les gens que j’ai rencontrés après le tir mortel, j’ai parlé de Paul en termes chaleureux, peut-être même exaltés. À commencer par la boulangère chez laquelle je suis allée avec le sac contenant le fusil ; j’avais très faim, j’ai dévoré deux palmiers et un croissant aux amandes… Vous ne pouvez comprendre…
Il faut avoir aimé à la déraison pour goûter la joie d’au-delà de la vie et de la mort. C’est là que je réside désormais. Je ne me suis pas cachée, je suis restée souriante quand je suis retournée chez mon frère pour remettre le fusil en place malgré le regard fureteur de ma belle-sœur, et je n’ai pas eu peur des gendarmes.
Depuis ce que j’appelle la “libération” de Paul, j’ai vécu en moi un plaisir sans trêve jusqu’à aujourd’hui, toute au bonheur de l’avoir retrouvé, d’être en permanence avec lui dans une béatitude absolue. L’absolu, ça vous parle, Monsieur le Pasteur ? ! Le meurtre m’a permis de me baigner dans l’absolu, sans fard, radicalement nue. J’aime à la folie être nue ainsi, féminine, offerte à ce qui me comble éperdument… Juste avant de n’être plus qu’esprit et connaître avec Paul une ivresse d’autre nature, dont je n’ai encore qu’une imagination floue.
Ma jalousie était une prière inécoutée, elle n’était pas saine, et j’étais odieuse. La balle qui a tué Paul a rendu cette prière caduque, le voile s’est déchiré, je touche des certitudes. Le regard de Paul dans la lunette du fusil était acceptation, oblation. Je ne pouvais pas décevoir un tel amour, il m’appelait. Pourquoi donc me serais-je suicidée ? Je savais qu’on allait me retrouver, m’inculper, me condamner ; la société, la famille, la justice allaient me courir après, et ainsi fut fait et bien fait, à mon goût. Dans votre langage, je suis actuellement dans une sorte de purgatoire, un lieu de transition où le tribunal m’a paradoxalement élue, accéder au Paradis impose qu’on me donne la mort. Je n’avais aucun droit de m’évader prématurément de ce Purgatoire, Monsieur le Pasteur !…
Je suis à la veille de ma mort terrestre, je l’ai voulue, profondément. Mais depuis le crime, je suis déjà au-delà de la mort, Monsieur le Pasteur, et j’y suis bien, si bien ; c’est là que je réside désormais… Je n’éprouve aucun ressentiment pour ceux qui vont m’exécuter, au contraire… Bien au contraire ! Ma mise à mort sera le juste sacrifice de mon corps qui m’est obsolète dorénavant. Comme moi, Monsieur le Pasteur, vous croyez à la vie de l’esprit, au destin des âmes ; pour vous également, la mort n’est rien qu’un passage qui pèse ce que l’on a fait de sa vie. Mon esprit va être délivré de son enveloppe charnelle et je vais connaître dans ce dépouillement un nouvel accomplissement ; je vais pouvoir enlacer mon esprit à celui de Paul, nous danserons ensemble pour l’éternité dans un azur éthéré (peut-être ?). Je me dirige vers encore plus de félicité… Alors vous pensez bien que je bénis mes exécuteurs, ils sont mes libérateurs, comme je fus celui de Paul… Qu’ils soient bénis, mille fois !… »
Profitant d’un long silence, le pasteur se leva, marmonna au-dessus de la tête d’Anna ce qui devait être une prière et abandonna la cellule d’un pas alerte, ravi sans doute de fuir tant de blasphème allié à tant de folie ou d’ingénuité. Il demeura troublé par la sérénité dans le crime de cette femme condamnée.
Anna fut exécutée le lendemain. Personne n’osait la regarder en face, pourtant elle souriait à tous, transfigurée.
Jean-Pierre Bouguier – juin 2022 – Copyright SACD
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